Voilà maintenant plusieurs semaines que nous entendons parler du débat public pour réconcilier certaines strates politiques et des citoyens subissant de fortes frustrations. Mais finalement, qu’est-ce qu’un débat ? Quelles sont les règles ? Qu’est-ce qui en émane ? Quelles en sont les attentes ? Et que peut apporter le numérique dans un débat citoyen ?
Aujourd’hui, le débat est appelé à reprendre tout son sens et toute son utilité. Il doit être un véritable outil de gouvernance. Il ne s’agit pas d’en faire un outil de démocratie participative, mais bien réellement un moyen de produire des propositions concrètes au service de tous.
Confiance et respect doivent être les fondements de ces nouvelles formes de débats. Si le débat présentiel reste indispensable, le débat numérique est mis par Internet à la portée de tous. Mais les réseaux sociaux ne sont-ils pas, au final, une source incontrôlée de débats, avec leur lot de bonnes et mauvaises pratiques ?
Et si le débat permettait de démêler raison, émotion et manipulation ? Pour Erasme, c’était folie d’imaginer que la raison puisse l’emporter sur la colère et la concupiscence. Pourtant, si le débat numérique caractérise les formes de vérités des arguments discutables, alors on pourrait mieux distinguer les arguments de raison, des propos de colère et des manipulations des parties prenantes avides de défendre leurs intérêts.
La science apporte ses formes de vérité aux débats
A Athènes, deux visions du débat s’opposaient. Platon se servait du débat comme un outil pédagogique, Aristote se servait de la logique pour contrer la rhétorique des sophistes qui veulent tirer profit du débat.
Dans sa mission d’accompagnement et de conseil sur le « Grand débat national », Chantal Jouanno, présidente de la Commission nationale du débat public (CNDP), défend l’idée que le débat public, plutôt qu’un outil de pédagogie pour les politiques, doit être un dispositif d’écoute. La question de conjuguer postures d’écoute et pédagogie se pose réellement, l’une étant indissociable de l’autre.
Les scientifiques se sont appropriés les débats depuis toujours : en effet dans la pratique scientifique, le débat sert par exemple pour toutes les soutenances de thèses de doctorat – que ce soit en philosophie, droit, mathématiques, physiques, médecine. Comme elles sont ouvertes au public, il suffit d’y assister pour se rendre compte de la diversité de leurs protocoles.
Les scientifiques discutent de manière approfondie des données, des principes, des hypothèses, des axiomes, des événements, des phénomènes, des théories, des lois, tous soumis à leur examen. Dans les débats science/société, les scientifiques prouvent, réfutent et déterminent les formes des énoncés de ce qui est pour eux discutable. Ainsi la science (au sens large) a toujours apporté les seules formes de vérité défendables des débats.
Débat et big data des décisions
Un grand débat rassemble un nombre très important de discussions et de participants. Les consultations, les concertations publiques, les palabres, les plaidoyers, les enquêtes publiques concernent les citoyens et les scientifiques quand il s’agit de la répartition de l’eau, de l’éducation, de la santé, de la sécurité, du commerce, de la justice, de l’aménagement d’un territoire… Sur de tels sujets, il y a des milliards de « débatteurs » en puissance. Il y a donc des millions de débats particuliers.
Il en découle la formalisation de milliers de prises de décision politique à différentes échelles. Mais est-il possible, in fine, de gérer et de vraiment prendre en compte ces nombres ? Ne sommes-nous pas confrontés au big data des décisions ?
Le numérique doit aider les garants des débats à les coordonner, à les associer aux prises de décisions en préparation, à faire respecter les vies privées des participants, à garantir la vérité et l’intégrité des propos.
Or le débat est par nature incontrôlable et il ne fait pas forcément le jeu du pouvoir politique, qui est souvent tenté de le canaliser. C’est l’addition des contributions de tous qui constitue précisément le débat. Personne n’en a la maîtrise car tout le monde l’influence par ses interventions et ses absences d’intervention. Le débat se joue du temps car les participants peuvent réactiver des débats antérieurs.
Il faut alors que chacun techniquement puisse conserver la propriété de ses idées, les faire évoluer et pouvoir choisir quand et comment intervenir. Aussi est-il impératif que les dispositifs du débat garantissent une confiance en lui.
Les cinq « garants » du « grand débat national », le 22 janvier 2019, à Paris.Geoffroy Van der Hasselt/AFP
Généralement, les mauvais débats sont directement et factuellement signalés par des plaintes précises des participants. Ces mauvais débats démocratiques se révèlent aussi pour des raisons indépendantes des citoyens :
ils ne se pratiquent pas aux bonnes échelles, qui consistent en des débats locaux, sur les territoires, dans des communes, à l’échelle régionale, nationale et internationale ;
ils ne portent pas sur des projets d’envergure concernant la vie au quotidien des citoyens quels qu’ils soient ;
ils n’entrouvrent pas d’autres formes d’association et de participation à la politique publique ;
ils ne conduisent pas à un changement de comportement des administratifs et des politiques.
Le numérique est-il un médicament ou un poison ?
Il est dangereux de se servir d’outils de débat numérique sans qu’en soient précisés leurs effets positifs ou nocifs sur les citoyens et sur la société. Nous voyons bien les ravages possibles de ces outils que sont les réseaux sociaux.
On ne met pas sur le marché un nouvel avion ou un nouveau médicament sans une batterie de tests et sans l’aval d’agences indépendantes. Curieusement l’ingénierie du débat public numérique n’est soumise à ce jour au contrôle d’aucune agence, alors qu’on a déjà vu des conséquences dangereuses de l’usage du numérique pour la vie démocratique.
De nombreux exemples sont présents liés à la manipulation des électeurs via les réseaux sociaux pour orienter leur vote, comme la controverse lors de dernières présidentielles américaines sur l’utilisation des réseaux sociaux.
Demain, il faudra qu’une agence ait pour mission l’agrément des outils de débat public en demandant à leurs concepteurs de répondre à une batterie de questions, dont les suivantes :
Comment sont articulés les débats en présence et les débats numériques ? Comment sont réalisées les synthèses et les consensus ?
Comment sont démêlées les raisons, des colères et des manipulations ? Comment les citoyens sont-ils invités aux débats ?
Comment sont instaurées confiance, participation et créativité dans le débat ? Comment sont partagées les connaissances entre scientifiques, administrateurs, juristes, politiques et citoyens ?
Comment cet outil améliore-t-il l’esprit critique des participants ?
Quel statut le numérique donne-t-il aux témoignages des citoyens lanceurs d’alerte ?
Comment est attribuée une forme de vérité aux arguments ?
Comment est rendu public et défendu le contenu des débats ?
Comment peut-on revenir sur des débats passés ?
Comment authentifier tous les apports des participants ?
Qualifier des outils numériques ayant le soutien d’institutions fortement établies
Pour le grand débat national, la CNDP propose 6 dispositifs pour des débats en présence et à distance sans exclure l’utilisation d’autres. Elle propose de mettre ses garants et commissaires à la disposition des débats. Elle propose aussi une plate-forme pour les enregistrer tous. La CNDP demande que la restitution des débats distingue le diagnostic, la vision et les propositions. Elle préconise une rédaction circulaire des rapports intermédiaires rédigés aux différentes échelles pour améliorer le résultat.
le Président au cœur de la mêlée du « grand débat national » (ici en Normandie, en janvier 2019).Philippe Wojazer/AFP
Mais ce grand débat ne pourra fonctionner véritablement que s’il mobilise des institutions qui apportent les conditions d’une confiance, d’une participation active, tout en faisant preuve de créativité. Ces institutions doivent être indépendantes des organisateurs.
À titre d’exemple, les notaires exercent leur profession sur tout le territoire comme des tiers de confiance, ils sont en réseau et maîtrisent les outils numériques. Dans le cadre de leur mission, les blockchains pourraient être mobilisés pour garantir localement et techniquement que chacun conserve la propriété de ses idées et la maîtrise de son intervention dans un débat.
Les universités sont également établies partout pour créer et transmettre des savoirs spécialisés adaptés aux débats locaux et les médiathèques sont proches des citoyens pour leur donner un soutien dans l’accès à des études documentaires adaptées à leurs besoins, et pourquoi pas des lieux de débats !
Avec de telles institutions, pourquoi ne pas lancer des recherches-actions pour qualifier des outils numériques favorisant la confiance et la participation du citoyen qui, assuré du respect de ses idées, aiguise son esprit critique, mobilise sa créativité et tire profit de celle des autres ?
Rétablissons le débat, dans la confiance et respect de chacun, et avec une volonté collective d’aboutir à un changement profond de notre société pour prendre part aux décisions de demain.
Claire Marin, écrivaine et enseignante de philosophie, le 14 avril 2022."
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Trois de ses livres sont classés dans les meilleures ventes d’essais en France. Ce matin de mai, le succès de Claire Marin ne l’empêche pas de préparer son prochain cours pour ses élèves de prépa d’un lycée parisien. Entre deux copies et un café allongé, le regard bleu acier et le débit millimétré de la philosophe se suspendent parfois, le temps pour elle, si attachée à l’étymologie et à la précision des concepts, de ciseler sa réflexion.
Un mois plus tôt, on l’avait vue donner une conférence à la Maison de la poésie, à Paris, pour la sortie de Les Débuts. Par où recommencer ? (Autrement, 192 pages, 19 euros). On avait constaté que la salle était comble et que la file de femmes émues qui, à l’issue de la rencontre, patientaient pour une dédicace, était bien longue.
Vous commencez votre ouvrage avec cette phrase : « Je ne regarde plus les mères de la même manière depuis que je le suis devenue. » Pensez-vous qu’il existe une primauté de l’expérience sensible ? Que le monde se séparerait entre ceux qui ont vécu certains événements et les autres, et qu’il y aurait alors un risque d’incommunicabilité ?
La maternité a fait naître en moi une empathie, une solidarité à l’endroit d’autres femmes, dont je perçois mieux les fatigues, les solitudes, les joies. Cette question se pose aussi pour la maladie ou la douleur : on a toujours du mal à se représenter la souffrance de l’autre, ou même son bonheur. Quant à l’incommunicabilité générée par la primauté du sensible, ça interroge sur la possibilité de se mettre à la place de l’autre. L’art joue un rôle médiateur parce qu’il permet de se glisser dans la peau de personnages, d’où l’enjeu primordial des représentations en littérature ou au cinéma. Dans certains hôpitaux, des comédiens viennent aider les futurs médecins à mieux appréhender le ressenti des patients en jouant leur rôle.
Malheureusement, comme le dit le pédiatre et psychanalyste Donald Winnicott, tout le monde n’est pas capable d’accéder à la sensibilité de l’autre, d’où l’importance d’une éducation à la sensibilité. Elle ne doit plus être pensée comme une fragilité. Il faut cesser d’amputer les petits garçons de l’accès à leurs émotions, d’enferrer les soignants dans leur froideur défensive. Dans les situations de maladie incurable, l’empathie est souvent le seul soin qui reste.
Il est paradoxal de présupposer un contrôle des émotions dans une vie où elles sont plus puissantes que la raison. C’est absurde de vouloir les écraser comme ça. On retrouve là la vieille tradition platonicienne d’une infériorité du sensible par rapport à l’intellect. Que disent les Lumières ? « Ose savoir », pas « ose ressentir ». Dans ce sillage, l’expérience du corps féminin n’a jamais été théorisée en philosophie. La grossesse, l’accouchement et la maternité sont de complets impensés philosophiques.
Vous citez une réflexion de Vladimir Jankélévitch (1903-1985) sur l’imprévu, ces « instants bénis qui propulsent [la vie] par à-coups et, fugitivement, la raniment ». Que signifie cette revendication de l’imprévu dans un monde où l’on a plutôt tendance à programmer sa vie ?
On vit dans l’illusion de pouvoir planifier sa vie, et l’imprévu n’est même plus poétique, car on passe son temps à gérer l’urgence, cette disponibilité que l’on doit avoir tout le temps, car tout le monde est joignable et la frontière privé-public a disparu. Alors comment retrouver l’imprévu heureux de Jankélévitch ? Ces moments miraculeux de rencontre d’une personne ou de découverte d’une belle chose ? Il faut aller chercher du côté de la gratuité, arrêter de « rentabiliser » son temps, profiter du plaisir de l’offrir.
Votre livre est un plaidoyer pour les débuts. Vous écrivez : « Seuls les débuts comptent parfois »…
Un début, c’est confus, obscur, raté. Une forme apparaissant doucement sur un Polaroid. On n’est jamais stable, c’est inquiétant, c’est merveilleux, aussi, ce tremblement fébrile, ce mouvement qui émerge.Un début, c’est un moment où l’on s’éveille. Je trouve ça très important d’être présent à ce qu’il se passe, plutôt que de spéculer sur un avenir incertain, d’en profiter, même s’il est évident que cela ne mènera à rien. L’intensité d’un début peut suffire à valoir le voyage, l’émotion justifie l’expérience.
On a peut-être trop peur maintenant de prendre des risques relationnels. De s’investir « à perte » dans une interaction. D’ailleurs, l’étymologie du mot investir montre bien cette opposition. Investir vient de « vestir », ça suggère que s’investir dans une relation, c’est comme « s’habiller de l’autre », on le laisse s’approcher de nous et de notre enveloppe corporelle, on se fond l’un dans l’autre, ça peut être inquiétant. Et « investir », ça évoque la logique économique. Avant, les relations étaient réduites à un cercle familier, on ne rencontrait pas grand monde. Dorénavant, on doit croiser en un an le même nombre de personnes qu’on voyait auparavant pendant toute une vie, et cela a des conséquences. On consomme les relations, et elles nous consument. Les applications de rencontre permettent un accès à des milliers de gens, mais est-ce que cela augmente pour autant la qualité des liens ?
Parler des débuts pose la question de la trajectoire d’une vie. Vous écrivez : « Toute trajectoire se double toujours de sa bifurcation imaginaire, de cette vie possible que l’on a laissé filer et où l’on aurait peut-être été plus heureux. » C’est quoi, toutes ces vies que nous ne menons pas ?
Ça parle d’histoires d’amour qu’on a choisies ou qu’on a quittées, d’études qu’on a faites ou pas, de concours qu’on a obtenus, de décisions de partir ou de rester… Les lignes imaginaires sont importantes, elles nourrissent la ligne réelle. Parfois on a l’impression d’avoir tout raté, et ces lignes peuvent rassurer. On peut être heureux, à 50 ans, de ne pas avoir concrétisé ce dont on rêvait à 25. C’est comme ces moments où l’on imagine ce qu’on ferait si on gagnait au Loto. Souvent, on envisage d’améliorer le confort de sa vie, mais pas nécessairement d’en changer radicalement.
Vous développez une philosophie de l’humilité, une apologie de la fragilité, loin des autres philosophes qui aiment à penser la puissance. Pourquoi ?
Ces philosophes pensent en système. Mais d’où leur vient cette ambition de circonscrire le monde qui, par essence, est insaisissable ? Je me souviens, au début, j’hésitais à devenir prof car j’avais le sentiment de ne pas en savoir assez. Un enseignant m’a décomplexée en m’expliquant qu’on pouvait tout simplement dire qu’on ne sait pas tout. Je suis vigilante face aux gens assertifs, la vérité péremptoire est dangereuse. L’histoire de la science montre, à l’inverse, qu’elle se corrige et se réfute en permanence. Il n’y a pas de grandes lois humaines. Moi, je m’intéresse au petit, à l’intime, au relationnel, je n’arrive pas à penser à trop grande échelle, je me sens trop loin du sujet.
Vous fracassez dans votre livre la notion de date de naissance et vous vous demandez à partir de quand on existe et ce qui fait qu’on existe. Ça se joue à rien du tout…
Ça m’a beaucoup troublée quand j’étais enfant de comprendre que mon existence, qui me paraissait si évidente, était en réalité complètement aléatoire. Je propose souvent à mes étudiants de réfléchir à l’ensemble des accidents et des circonstances qui ont permis leur naissance. La conclusion – à savoir qu’il était hautement improbable que chacun d’entre nous soit là aujourd’hui – est assez déroutante.
On ne décide pas d’exister. Paul Ricœur [1913-2005] l’explique bien : « Ma vie a commencé sans moi. » Tous ces espaces où la vie se mène en nous, sans nous, m’intéressent. C’est ce qui se passe au début de la vie, à la fin de la vie aussi, quand on n’est parfois plus qu’un cerveau enfermé dans un corps qui nous échappe. A quel point suis-je vivante dans ma vie ? Nombre de vies de femmes, par exemple, ne sont pas vécues mais subies, et cela rejoint la question de l’objet et du sujet. Vivre sa vie, c’est être un sujet. Aristote [384-322 av. J.-C.] l’écrit, quand il pense la relation maître-esclave et qu’il pose que le corps de l’esclave est le prolongement de celui du maître. Souvent, les corps des femmes sont le prolongement de ceux des hommes, à travers les violences sexuelles et la reproduction. Cela fonctionne aussi avec les corps des ouvriers qui préservent ceux des patrons en s’y substituant. Combien de vies sont seulement le prolongement de celles d’autres êtres, plus puissants ?
Qui dit débuts dit débuts de l’amour. Vous écrivez : « Pour celui qui est vraiment amoureux, le début est (…) toujours raté, parce qu’il a été ravi, absent à lui-même. C’est en deçà de moi que l’amour se manifeste, avant toute possibilité à le dire. » Cela fait écho à la réflexion de Benjamin Constant (1767-1830) sur ce qui survient en premier, l’amour ou la rencontre. On pourrait penser que la rencontre entraîne l’amour. Pour Constant, on a un stock d’amour en nous que l’on projette sur la personne rencontrée…
J’aime bien cette idée, ça donne à chacun sa chance d’aimer. Je trouve ça plus intéressant de parler de besoin d’être amoureux que de capacité à être aimable ou désirable. Et, oui, on a besoin d’être amoureux, parce que, quand on est athée, l’amour est la seule chose qui contrecarre l’absurdité de l’existence. Nous sommes des êtres relationnels. La société nous vend l’individualisme forcené, alors que tout ce qui nous fait progresser, c’est l’altérité. C’est l’interaction, partout, tout le temps, qui nous fait rebondir et gagner en aspérité et en profondeur. En ça, les algorithmes peuvent inquiéter : les machines ne proposent pas d’altérité.
Vous terminez votre livre avec des passages sur les blessures de la vie, qui nous anéantissent. Vous écrivez : « Ainsi se dessine sur la trame de la catastrophe le motif d’une autre existence, dans la présence continue de cet amour et du chagrin inconsolable. Le possible revient sur fond de cette nuit en nous dans un tressage incompréhensible mais réel de la perte et du mouvement irrésistible de la vie »…
Oui, j’avais déjà écrit dans Rupture(s)[L’Observatoire, 2019] que je n’aimais pas les interprétations qu’on fait de cette phrase de Nietzsche [1844-1900] : « Ce qui ne me tue pas me rend plus fort. » Parfois c’est vraiment cassé, et il ne faut pas le nier. Comment fait-on repartir la machine ? Ça ne tient pas à notre volonté propre, mais à quelque chose de l’extérieur. Une phrase lue, un échange avec une personne ébranlée comme vous, qui vous rattrape dans la chute, sûrement parce qu’elle est un peu plus loin sur le chemin de l’épreuve que vous. La rencontre d’une autre vulnérabilité fait sortir de l’hypernuit.
À l’occasion de la sortie de son recueil de dessins, l’écrivain se livre à une réflexion sur notre rapport à la mort, et revient pour « Le Point » sur les bouleversements engendrés par la guerre en Ukraine et par les Gafam.
Propos recueillis par Sébastien Le Fol et Saïd Mahrane
Le Point, le 27.04.2022
On râle, on casse, on consomme, on juge, on pollue, on jalouse, en oubliant un attribut capital de notre existence : la mort. Est-ce l’oubli de cette fin universelle qui conduit l’homme, et d’abord l’Occidental, à ces travers permanents ? Ou est-ce la perspective d’une vie multiséculaire promise par la science ? Ou encore la mort de Dieu, qui obstrue l’horizon ? À la suite d’une chute en 2014, Sylvain Tesson a failli mourir. Depuis, il croque la vie et croque la mort, avec un crayon qui dessine des trépassés et non des phrases de récit de voyage. Dans un préambule à son recueil de dessins chez Albin Michel*, l’écrivain nous rappelle à notre sort : « L’homme se croit immortel. C’est sa grandeur, c’est sa faiblesse. Négligeant l’inéluctable, déniant le fait que tout se joue dans un sursis, il ignore l’urgence de jouir, ne sait pas aimer, ne se sent pas vivre, et perd son temps à râler contre les nids-de-poule dans les rues de Paris. » Et pourtant, cette mort est partout « aux portes de l’Europe », comme disent les commentateurs. Poutine la propage en Ukraine. Slavophile, Tesson le voit et admet son erreur : le mâle Poutine, pour lui, c’est fini. L’écrivain a fait son « printemps de Prague ». C’est à la fois un aveu qui l’honore et un éloge de la vie. Entretien.
Le Point : Quel est votre rapport à la mort ?
Sylvain Tesson : Banal. J’ai peur de la mort. Je la veux violente. Il y a pire que la mort : son parvis, la vieillesse et la dégradation. Je n’oppose ni sarcasme ni déni à la mort. Si je dessine des croquis d’humour macabre, c’est pour saluer la mort en la conjurant (de loin). Je la regarde, je ris d’elle, avec déférence. « Rions un peu avant que d’être heureux, de peur de mourir sans avoir ri » (La Bruyère). Pour cette raison, les esthètes s’entourent de « vanités » (crânes et squelettes ultrastylés) : ils se rappellent le memento mori latin (« souviens-toi que tu vas mourir »). Ce rappel les incite à vivre plus ! Le déni de la maladie est appelé par les psychiatres « anosognosie » : « absence de conscience de son mal ». On pourrait transposer ce terme à la mort. Et inventer l’« athanatognosie », « absence de connaissance de la mort », synonyme du refus d’en entendre parler. Ce que la modernité techniciste nous propose aujourd’hui…
Selon vous, notre attitude en Occident serait celle de personnes se croyant immortelles…
On voudrait l’être. Or le pire service à rendre à un humain est de lui faire croire que la vie va durer. Le déni de la mort, par occultation et traficotage statistique, a été mis en œuvre pendant la crise du Covid. Les technocrates ont donné leur définition de la vie. Ils en fondaient la valeur sur la durée. Un bureaucrate apparaissait chaque soir à la télévision : « Un virus sévit, on va tous s’enfermer car il est interdit de mourir et il vaut mieux que la vie se prolonge même si elle est ennuyeuse. » D’un côté le confinement, de l’autre la technoscience. Des savants fous laissent entrevoir que l’on vivra mille ans. Ils sont affreux, ces Folamours ! L’amour d’eux-mêmes les conduit à vouloir se prolonger en jouant avec la biologie ! Ce sont les Mengele de la métaphysique. Si on arrivait à ce cauchemar, tous les malheurs de nos existences resserrées à quatre-vingts ans (l’espérance de vie en France) se transposeraient sur mille ans. Il y aurait une crise de la « quatre-centaine », des vieux beaux de 800 ans, des ados attardés d’un siècle.
Cette notion d’homme augmenté vous terrifie ?
L’expression me consterne. Le désir de s’augmenter est une preuve de sa propre diminution mentale. Car la valeur de la vie tient dans sa brièveté – principe antique. Ils n’ont pas lu les stoïciens, les laborantins bioniques ? La vie est un jeu dangereux, fulgurant. On le joue vite, une seule fois, sur la corde – et nu. Si l’on commence à se doter d’organes clonés, de microprocesseurs implantés et de gènes codés, on ressemblera à des sapins de Noël. Il y a un oxymore, dans l’augmentation de l’homme par la machine. L’homme augmenté, c’est au contraire celui qui peut se passer de machines. L’homme non augmenté, c’est l’homme déployé, totalisé, accompli. Quand on voit ce que l’homme a produit avec sa voix, un geste, une plume, un pinceau, un compas, une forge et un marteau, je doute qu’il puisse y avoir quelque chose d’intéressant dans sa conversation avec une puce. L’homme s’augmente par la lecture, la poésie, la nature, l’amour et l’effort.
Vous, l’homme des récits et des aventures, êtes imprégné d’un texte fondateur, « Le Laboureur de Bohême », qui vous permet d’accepter la mort. Comment avez-vous découvert ce texte ?
Cette histoire fait partie du bagage familial. Mon père (qui n’est pas vraiment laboureur mais assez morave) nous en a toujours parlé. Ce texte de la Renaissance allemande constituait sa réponse à la mort. Ma mère, médecin, préférait délivrer des ordonnances. Un jour, à la mort de sa femme, il a fait mettre en scène ce texte dans son petit théâtre de Poche, à Montparnasse. Il semblait aussi heureux que s’il avait bouclé son journal. C’est l’histoire d’un laboureur qui perd sa femme. Il insulte la mort. Elle lui apparaît et lui dit à peu près : « Je suis la vie, car si je ne vous fauchais pas, ce serait l’abomination, la termitière grouillante. » L’embouteillage urbain, d’ailleurs, est une allégorie de l’accumulation mortifère. On ne bouge plus, on se pollue, on s’enlaidit, on s’insulte. La vie, c’est le mouvement.
Vous avez perdu votre mère il y a plusieurs années. Comment avez-vous réagi à son décès ? Avez-vous interpellé la mort comme l’a fait le laboureur ?
J’ai été aussi idiot que le laboureur. J’ai dit : « Pas elle ! c’est injuste. » Pensée stupide. Jankélévitch décrit la mort comme la banalité obscène. Cent milliards de Sapiens sont morts avant nous. Nous vivons dans des villes qui sont construites avec leur poussière. La terre sent le cadavre. Nous marchons sur des os. On devrait s’en convaincre. Mais cette idée ne suffit pas à notre consolation parce que nous nous croyons tous très uniques. Le raisonnement ne peut rien contre l’émotion. Il y a une autre consolation possible. Dans le cas de ma mère, je me suis répété qu’elle n’avait pas connu le parvis de la mort, la dégradation. Je ne l’ai pas vue se diminuer, se tasser sur elle-même. Elle est morte à 68 ans, en s’habillant pour aller au théâtre, fauchée par une explosion générale du système circulatoire. C’est ce qu’on peut se souhaiter de mieux. Paf ! est un beau mot de la fin. Embolie massive ! Dynamite interne ! Pour l’entourage, la soudaineté est ce qu’il y a de pire puisque rien ne prépare au chagrin. Pour les morts, la meilleure nouvelle. Ils s’échappent, avant de ne plus pouvoir courir.
Vous appréhendez le « parvis » de la mort, mais on a le sentiment que tout, aujourd’hui, vise à rendre interminable cette étape qui précède immédiatement le trépas…
C’est l’exacte illustration du règne de la quantité de René Guénon, c’est-à-dire la numérisation du monde, la « statistisation » de toute chose. Tout doit être comptabilisé dans un monde numérique. La valeur est le volume. La vie ne vaut plus par son essence, mais par sa durée. La flânerie ne vaut plus par l’impression qu’on en retire, mais par le nombre de pas. L’œuvre ne vaut plus par son propos, mais par le nombre de « vues ». Même la santé est rapportée au nombre de battements du cœur, et non à ce qui le fait battre ou saigner. « Quand on aime on ne compte pas », dit le proverbe. Le cyberworld ne peut rien aimer puisqu’il compte tout.
On pourrait penser que l’on se vautre dans la consommation et l’immédiateté précisément parce que nous avons un sens aigu de la mort. Qu’en pensez-vous ?
La bonne vie des Grecs – conforme à la nature, héroïque et esthétique – se définit aujourd’hui par le confort. Pourquoi pas ? L’humanité a tellement grelotté pendant des millénaires qu’on ne peut pas lui reprocher d’aimer le chauffage central et les bons petits plats, même si c’est au détriment de toute esthétique. Les édiles aujourd’hui s’autorisent à enlaidir des villes qui ont été sublimes. En échange de la laideur, nous vivons globalement dans un plus grand degré de confort. On a choisi. Pendant les confinements, les émissions à succès à la télévision ont été celles sur la déco et la cuisine. On aménage son œuf. Dieu est mort. La fée du logis l’a remplacé. Nous vivons un moment centripète. Nous accumulons, nous nous replions. Il faut faire attention. En astrophysique, ce mouvement conduit à l’effondrement des corps célestes. En géologie, quand l’accumulation pèse sur les couches du substrat, cela conduit à une subsidence tectonique, c’est-à-dire au tassement. Si nous étions en train de vivre une subsidence humaine ?
La corde, qui est celle du pendu, est très présente dans vos dessins mais aussi dans votre vie. Celle des marins, du montagnard, des univers que vous fréquentez…
J’aime les fables des fakirs de la plaine védique. Ils jouent de la flûte, une corde se dresse, ils grimpent : ça c’est l’évasion ! Un rêve d’alpiniste : que les cordes montent ! La corde, contre l’esprit de gravité ! La corde du pendu appartient à l’esthétique européenne, médiévale, romantique. Le pendu est le fil à plomb du suicide. De Villon à Hugo, il subjugue. Il flotte entre ciel et terre, il est mort mais reste debout, il ne touche pas le sol. A-t-il pu rendre son dernier soupir malgré la corde qui l’étrangle ? La corde de l’alpiniste est une corde de vie. Elle m’a sauvé parfois. Je croque des pendus et des suicidés à la plume depuis trente ans. Je le fais sans sarcasme, sans ironie. J’ai le plus grand respect pour le suicide, exercice de la volonté. Et j’ai la plus grande compassion pour les situations qui conduisent à l’exercer. Quand on ne peut plus supporter la vie, on quitte la pièce enfumée. Le suicide est une alternative, rien de plus. Il ne faut pas en faire l’apologie ni condamner ceux qui ont le courage d’en finir ou (c’est la même chose) le courage de ne pas avoir le courage de continuer.
Extraits de « Noir, textes et dessins », de Sylvain Tesson
La mort est là, tous les jours, particulièrement en Ukraine…
Le slavophile que je suis (et reste) est malheureux. Des frères des bulbes et des plaines se tuent. Poutine dans les années 2000 a été un archétype jungien. Une figure utile pour la pensée facile. Il incarnait pour les antimodernes (dont je suis) la résistance au progrès cyber-mercantilo-globalo-déconstructeur (les tirets, pour aller vite). En France, on parlait du « monde qui change » et de la nécessité de « l’accompagner ». Lui se réconciliait avec le patriarche de l’Église, sanctifiait Nicolas II tout en ne vouant pas l’URSS aux gémonies, exprimait son admiration à Soljenitsyne. Il faisait le continuum là où nos politiques faisaient l’inventaire. Alors oui, une certaine frange occidentale a voulu, trop complaisamment, le considérer pour ce qu’il incarnait symboliquement. Et nous sommes (moi le premier) passés paresseusement sur les exactions pour ne retenir que les argumentations. On n’a pas voulu voir qu’il y avait un satrape sous le tsar, un spetsnaz sous le starets. S’il s’agit de faire contrition, je le fais. Oui j’ai été fasciné par le Poutine de décembre 1999, qui a redressé la Russie dépecée, oui je trouve inqualifiable, historiquement honteuse et humainement hideuse, la violence du Poutine de 2022, et oui je n’ai pas su voir que le Poutine de 2010 mènerait à ce qu’on voit : pillages, crimes, destructions, vandalisme. Je fais mon printemps de Prague, comme l’ont fait certains communistes en quittant le parti en 1968 et comme ne l’ont pas fait certains maoïstes qui continuent de rêver au grand timonier le soir, en tripotant leur boulier.
Comment est née votre passion pour la Russie ?
Dans l’enfance. Ma mère a vécu en Russie brejnévienne, y a fait une partie de ses études de médecine. Elle en a rapporté la langue. Elle parlait, chantait en russe. Mon père met Tchekhov au-dessus de tout, même des romantiques allemands. Nous avons eu chez nous, depuis ma naissance, une dame réfugiée de la Hongrie socialiste. Eva était comme une autre mère. J’ai vécu dans un parfum (mythifié, certes) de l’Est : poésie et paprika. J’ai ensuite découvert ce que j’aimais, en 1991, quand j’ai commencé à voyager en Russie. Je trouvais le territoire démesuré, les gens que je rencontrais entiers, les rapports violents, les conversations vraies, les gestes libres, les vies brutales, les nuits mortelles et les pensées absolues. Cela me changeait de mes compatriotes, qui avaient l’air toujours malades dans leur jardin potager.
Diriez-vous qu’une parenthèse s’est ouverte, en 1989, et qu’elle est en train de se refermer ?
On a cru trop vite à la fin de l’Histoire. Fukuyama, avec son nom de pastille digestive, nous a anesthésiés. On s’est dit « le mur est tombé, donc soixante-dix ans de laboratoire socialo-bolchéviquo-tchékiste se sont évanouis » (c’est ce que je me suis dit au pied du mur de Berlin avec mes parents en 1989, puis en 1991, à Moscou, au moment du putsch, où nous nous trouvions également en famille). Là, nous fûmes naïfs. La révolution de 1917 a été une tectonique cosmique dont nous avons cru éteinte l’onde de choc, sous prétexte que l’URSS se dissolvait. En réalité non, la Russie continue de se prendre pour une autre planète mentale, mystique, physique, avec un autre destin, un autre oxygène, une autre chair, appelée à une autre destinée manifeste que l’ordre militaro-américano-puritain. Les Russes se croient investis de deux missions : la soupe du soir et le salut du monde. Il y a deux questions russes. Le « Que faire ? » de Tchernychevski (question posée par Lénine sur son lit de mort) et le « Qu’avons-nous fait ? » de Tchekhov (dans la saynète Une demande en mariage). Comme d’habitude, le Kremlin a répondu épouvantablement à la première question, le 24 février 2022. Ils doivent être en train de se poser la seconde, qui est pleine d’effroi biblique. Si nous autres Européens devons nous livrer à une petite contrition, elle se situe peut-être dans notre mollesse à proposer aux Russes d’intégrer notre espace européen (au moins notre espace culturel) en 1991. Nous aurions pu dire : « Oui, nous avons une source slave, ne la négligeons pas. En plus des sources judéo-chrétienne, celte et gréco-latine. Oui, il y a une possibilité d’une Europe de l’Atlantique à l’Oural et non pas uniquement de la Californie à Varsovie. »
La main a été tendue, notamment par Chirac et Schröder dans les années 2000…
Je fais allusion aux années 1990 et au dépeçage de l’économie russe par les barons oligarques. La faiblesse de la Russie eltsinienne nous arrangeait : nous n’étions pas concurrencés commercialement sur notre flanc est. Nous n’avons pas saisi le sentiment russe du déclassement historique. Comment passe-t-on en une semaine (août 1991) du sentiment d’appartenir à une puissance spatiale à celui d’être devenu un citoyen de seconde zone ? Nous autres, Français, nous nous croyons toujours aussi puissants que sous Colbert. Imaginez un Russe qui était citoyen soviétoïde et se retrouve en pied-noir des anciennes satrapies périphériques. Dans l’arc baltico-balkanique, j’ai rencontré beaucoup de Russes de ces anciennes républiques du Soyouz (ils étaient plus de 20 millions d’individus) projetés dans les nouvelles nations indépendantes post-1991, loin de la maison mère, avec le sentiment de l’abandon, de l’éloignement, du recul… de la ruine. Aujourd’hui, les poutinophiles russes se lavent de cet affront de l’Histoire en applaudissant la force. Le tout mêlé à un sentiment d’isolement physico- psychique. La Russie vit un Cameron mental permanent (le syndrome du dernier carré). Dans leur « géopsyché » il y a l’absence de mer ouverte. C’est une douleur. Vladivostok est loin. Mourmansk est glacé, la base de Tartous en Syrie n’est pas reliée par voie de surface. Ils sont enfermés dans l’immensité. Une bête enfermée contracte un syndrome, nommé « tic de l’ours ». Reste la mer Noire. Pourquoi s’en priver, alors que seul un champ de blé la sépare du Kremlin ? Ils se persuadent que la Chine lorgne le vide sibérien plein de ressources et que l’Europe rêve d’exporter sa décadence. La Russie envoie le signal de la paranoïa atomique d’un aigle schizophrène qui ne sait plus où donner des deux têtes.
Ce sentiment d’humiliation est-il lié au tribut payé par les Russes durant la Seconde Guerre mondiale, que ne reconnaissent pas toujours les Européens ?
C’est majeur. Les Russes considèrent que 1945 structure tout. Ils ont le sentiment que nous sommes des débiteurs insolvables à leur égard. Et que nous bénéficions de notre prospérité et de notre bonheur, de notre paix et donc… de notre décadence grâce à leur sacrifice de 20 millions de morts. Cela nourrit la pensée de toutes les générations. Un jour, dans la taïga de Yakoutie, un garde-chasse m’a prêté un fusil chargé pour aller me promener (il y avait des ours). Soudain il m’a donné cinq cartouches en plus : « Au cas où tu rencontres les fascistes. » C’était une plaisanterie bien sûr mais elle affleure sans cesse là-bas. Une autre fois, alors que je parlais du débarquement américain en Normandie à des étudiants russes à Vanino (delta de l’Amour) : « Ah oui, c’est vrai, les Américains nous ont aidés à gagner la guerre. » Peut-être que Poutine croit réellement à son delirium à propos de Zelensky « nazi » et d’un « monde sans fascisme ». Chez eux, 1945, ce n’est pas hier, c’est ce matin.
En arrière ligne, voyez-vous un affrontement entre les églises catholiques et orthodoxes ?
Poutine nous considère comme des schismatiques culturels, moraux, politiques et religieux, physiques même. Moindres biscotos, âme moins pure. Pas capables de tuer un ours. D’où sa certitude d’un Occident répulsif, vaguement inverti. 1054 est la grande date, celle du schisme. La Russie voit le schisme comme l’explication. Elle se considère comme le conservatoire culturel de la tradition et voit les orthodoxes comme les apôtres du Christ. Pour elle-même, la Russie signifie la doxa droite. En 2016, à Palmyre, les Russes ont libéré le site archéologique que les sapeurs mahométans de Daech dynamitaient. Alors Poutine a fait jouer Bach et Tchaïkovski dans l’amphithéâtre de la reine Zénobie pendant que l’Union européenne continuait à se demander s’il n’y avait pas un moyen de défaire Bachar el-Assad en soutenant l’État islamique. Comment voulez-vous que les Russes n’aient pas eu le sentiment, ce soir-là, que Moscou était le rempart de l’Occident perdu ? Ce soir-là, j’ai cru à tort que les suites de Bach dans les ruines masquaient le Poutine cruel.
Comment percevez-vous la déprogrammation d’artistes russes en Occident ? Il n’est pas certain, même durant la guerre froide, qu’on ait déjà assisté à un tel rejet de la culture russe…
Oui, quel malheur que les intellectuels engagés de l’Ouest n’aient pas eu à l’encontre des dirigeants socialistes qui enfermaient les dissidents dans les goulags (jusqu’en 1991) les mêmes accents qu’aujourd’hui. Je ne renie pas mon admiration pour l’art, la culture slave, la langue, le sens du sacré (toutes choses qui se manifestent à Kiev autant qu’à Moscou). Je trouve absolument crucial de distinguer un peuple du monarque bouffi qui le dirige. Je croyais que nous autres, Français, avions été dressés à ne pas amalgamer (ce mot de dentiste) les phénomènes. Nous entendons répéter depuis les attentats islamiques de 2015 qu’il ne faut pas prendre pour un musulman le mahométan qui se fait exploser en criant pourtant la même chose que le muezzin. Je pense en conséquence qu’il ne faut pas prendre pour un psychopathe un individu aimant la poésie de Tsvetaïeva et la lumière de Chichkine. On peut être slavophile sans être russolâtre et russisant sans être poutinophile. Je m’étonne de voir qu’il y a des amalgames qu’il ne faut pas amalgamer au combat contre l’amalgame. La conduite du monde par impulsion cybernétique marche à très haute fréquence ! C’est difficile à suivre.
Pendant la guerre froide, il n’y avait pas la machine cybernétique, qui aurait naturellement appelé, comme aujourd’hui, à la censure des artistes russes. Le numérique est la mutation la plus importante dans l’histoire de l’humanité, depuis le néocortex. C’est une rupture biologique plus qu’anthropologique. Il y avait bien entendu la presse, la radio, la télévision, les salons, les libelles, les harangues, etc., mais les choses prenaient des décennies pour osciller, là où les cartes s’abattent aujourd’hui en vingt-quatre secondes. Dès lors, à la guerre des chars se superpose une autre guerre. La guerre des tweets, des fake, des stories. La Guerre des mondes, de Wells, est une guerre des récits. Le narratif est rentré dans le combatif. « Combien de divisions », demandait Staline, hier. « Combien de followers », ajouterait-il aujourd’hui. Zelinsky a heureusement emporté la bataille des followers.
Est-ce irréversible, selon vous ?
Oui. La mutation cybermentale que nous vivons n’a que vingt ans. Ce n’est pas un état mais une trajectoire (une chute). Ce vieux truc qui s’appelle la propagande, qui a commencé avec le dessin d’un bison dans une grotte magdalénienne, est devenu un phénomène incalculable servi par une machine à la puissance insoupçonnée. Huit milliards d’êtres humains connectés deviennent chacun le neurone d’un cerveau unique. La convulsion épileptique est proche car il y a des impulsions électriques contraires ! En septembre 2020, l’Azerbaïdjan et la Turquie ont attaqué le Haut-Karabakh arménien. Il y a eu 5 000 morts en quarante-quatre jours avec bombes au phosphore, essais de nouveaux armements militaires, expérimentations de drones tueurs, emploi de djihadistes venus de Syrie pour le compte des Turcs… Presque pas un mot en Europe. Certes, rien n’était comparable à l’agression de Poutine en Ukraine (pas les mêmes effectifs, pas les mêmes objectifs, pas les mêmes menaces). Mais la différence de traitement prouve qu’à présent le plan réel n’existe pas s’il n’est pas servi, dédoublé, promu par la matrice cyber. Ce sera difficile de revenir en arrière, à moins de la grande panne.
Qu’est-ce qui vous paraît supérieur aux Gafam ?
La mort. Même les fondateurs des outils de déshumanisation mourront un jour. Retour au réel !
Les Gafam occupent un espace laissé par qui, par quoi ?
Les Gafam créent une techno-théologie. La Tech est un Dieu. Il y a une sotériologie, une théorie du salut, avec l’arrivée d’un Messie (l’IA), sa Terre promise (la Silicon Valley), son clergé, son logos, sa parousie, qui s’appelle l’« innovation ». Pendant ce temps, le Verbe s’effondre. Or le Verbe, c’est l’homme. L’homme est remplacé par la puce. Babel par le binaire. Le grand remplacement, c’est cela : Terminator a gagné. Pour notre confort et notre sécurité. Reste la poésie. La Poésie contre les écrans est le sous-titre du livre d’Olivier Frébourg, Un si beau siècle, consacré à trouver une issue au tsunami numérique.
« Dans notre famille, on préfère le théâtre à la transparence », écrivez-vous. N’est-ce pas une excellente maxime pour résister à Google ?
Oui. On devrait installer un dispositif de rideau sur les ordinateurs. Et déclarer la fin de cette pièce ratée§
"Le sujet radical donne à l'homme postmoderne un sentiment de mort, mais aussi de vie - sauf que c'est une vie si frénétique qu'elle est plus terrible que la mort elle-même, une vie qui se déchire. Ce n'est pas la vie normale, qui dans la Tradition rassemble ce qui est épars et dans la modernité traîne l'inertie, mais une vie particulière qui exacerbe la rupture. Mieux vaut ne pas s'en approcher : c'est terrible. Son nom est cette force qui lie tout ensemble, symbolisée par le Fascio Littorio, dont les tiges indiquent les douze signes du zodiaque...".
(Aleksandr Douguine, Le soleil de minuit, l'aube du sujet radical, pp.27-28, AGA Editrice, 2019)
Incipit
Les réflexions contenues dans ce texte et dans d'autres de nos écrits publiés précédemment sur le thème du Sujet radical n'ont pas une priorité didactique d'approfondissement intellectuel, ni une fonction strictement éducative, qui, bien que présentes, ne sont pas le but des écrits eux-mêmes. C'est pour cette raison que nous ne nous attardons délibérément pas sur l'origine historique ou l'étymologie de certains concepts qui sont considérés comme acquis ou qui nécessitent une étude plus approfondie de la part du lecteur, comme celui de guerre sainte ou celui d'ascétisme.
Il est également clair que le canon de rédaction de ces réflexions est principalement anthropologique ainsi que phénoménologique en ce qui concerne l'évidence subjective de l'expérience humaine vécue par le sujet radical. Un canon lié à la globalité de l'Anthropologie en tant que science humaniste qui s'exprime dans ses différentes formes intellectuellement consolidées : ethno-raciales, philosophiques, théologiques, culturelles, mystiques, phénoménologiques et qui, par rapport à d'autres disciplines humanistes, est restée plus à l'abri de la perversion idéologique darwinienne, marxienne et freudienne.
C'est précisément en raison de ces caractéristiques que l'Anthropologie, dans la multiplicité de ses branches, se révèle être un terrain neutre de compréhension et une base objective sûre de connaissance de la Vérité de l'être humain situé dans le cosmos, dans le temps et dans l'espace. Un terrain neutre sur lequel peut converger toute vision philosophique, spirituelle, religieuse ou confessionnelle appartenant à la spécificité de chaque sujet radical individuel, sans considérer cette Weltanschauung comme des superstructures hégéliennes de connaissance naturelle d'ordre anthropologique, mais plutôt comme une intégration et un achèvement métaphysique et spirituel dans l'ordre de l'Être et du Divin.
Les présentes réflexions, en revanche, sont réalisées avant tout comme des articles écrits "pour le bien de la Cause", comme des idées méta-réflexives avec un double objectif évocateur et exhortatif. Evoquer les archétypes symboliques de la Tradition qui sont toujours présents même dans notre ADN postmoderne, les vivre dans une expérience vivante de Dasein, de l'être-là-dans-le-monde ; exhorter et aiguillonner avec une véhémence métapolitique la lutte pour le Grand Réveil, pour la construction d'un nouvel ordre mondial basé sur la civilisation multipolaire.
En parlant d'idées méta-réflexives issues de la contemplation intuitive des symboles de la Tradition, on parle donc d'idées androgynes "au-delà du bien et du mal", c'est-à-dire au-dessus d'une perception purement éthique, ainsi que d'idées apophatiques, échappant ainsi parfois au principe de non-contradiction sur lequel elles reposent pourtant inductivement, puisqu'elles ne sont pas des idées irrationnelles mais supra-rationnelles. C'est pourquoi il sera inutile pour d'éventuels censeurs de chercher des apories ou des antinomies dans ces idées méta-réflexives qui sont certainement présentes, car le mysterium dépasse verticalement l'extension logique horizontale de la pensée, comme le disait aussi saint Thomas d'Aquin à son secrétaire Reginald, qui l'exhortait à écrire à nouveau après avoir eu une vision de Dieu qui a bouleversé sa vie et l'a conduit à la décision irrévocable de poser plume et encrier pour toujours: "Reginaldo je ne peux pas, parce que tout ce que j'ai écrit est comme de la paille pour moi [...] c'est comme de la paille par rapport à ce qui m'a été révélé". (Guillaume de Tocco, Histoire de Saint Thomas, 47)
La grande guerre sainte
"J'affirme donc que le Chevalier du Christ donne avec certitude la mort, mais avec une certitude encore plus grande, il tombe. En mourant, il gagne pour lui-même, en donnant la mort, il gagne pour le Christ. Car ce n'est pas sans raison qu'il porte l'épée : il est le ministre de Dieu pour le châtiment des méchants et la louange des justes (Rom, 13:4 ; I Pet, 2:14). Lorsqu'il tue un malfaiteur, il n'est pas considéré à juste titre comme un meurtrier, mais, si j'ose dire, comme un "malfaiteur" et un vengeur de la part du Christ contre ceux qui font le mal, défenseur du peuple chrétien Et lorsqu'il est tué, on sait qu'il ne périt pas mais qu'il accomplit son dessein (Saint Bernard de Clairvaux, De Laude Novae Militiae, III Dei Cavalieri di Cristo)
Saint Bernard de Clairvaux, écrit ainsi aux Chevaliers du Temple sur l'esprit qui doit animer leur Croisade, la Petite Guerre Sainte et, de cette manière, il énonce un principe de vérité universelle qui, au-delà de sa forme purement confessionnelle, représente la manière dont l'Homme de la Tradition doit affronter sa lutte contre le mal extérieur et qui peut être pris comme modèle par tout Sujet radical, indépendamment de sa Weltanschauung spécifique.
Si telle est la façon correcte de comprendre la Petite Guerre Sainte, alors la Grande Guerre Sainte, dans sa substance la plus profonde, n'est rien d'autre que l'application pratique du concept bernardien de "malicide" à son intériorité, nécessaire pour tuer son ego et donner naissance au Soi ; c'est la condition incontestable pour tuer son égoïsme et être transféré dans l'altérité du Divin.
Parmi les innombrables formes d'ascèse propres à la spiritualité universelle, la forme propre de l'ascèse guerrière est précisément représentée par la Voie de l'épée qui, dans le Sujet radical, revêt le drame d'un nihilisme intérieur aux accents apocalyptiques et d'un nihilisme extérieur vers la phase finale du Kali Yuga post-moderne, capable de dépasser la définition même du guerrier en celle d'ange destructeur, meurtrier terrifiant et froid, du moins dans la détermination de son mode d'action :
" L'hypostase de l'assassin qui redonne à l'homme le goût de la vie est une fonction fondamentale du Sujet radical. Il n'est pas un guerrier - un concept, à ses yeux, trop plébéien - mais un assassin sans but, froid, dépersonnalisé, à la solde de personne. Il est un ange destructeur, un ange terrifiant". (Aleksandr Douguine, Ibid. p. 27)
La Voie de l'Épée naît du silence et devient la Parole de vérité et d'accusation contre l'Anti-Tradition présente dans le monde et en nous-mêmes : "Alors qu'un profond silence enveloppait toutes choses, et que la nuit était au milieu de son cours rapide, ta parole toute-puissante venue du ciel, de ton trône royal, guerrier implacable, s'est élancée au milieu de cette terre d'extermination, portant, comme une épée tranchante, ton décret irrévocable, et, s'arrêtant, a tout rempli de mort ; elle a touché le ciel et a eu les pieds sur la terre (Wis. 18:14-16).
Cette même épée de la Parole de vérité entre ensuite en nous-mêmes pour réaliser l'opus magnum de la déification du Sujet radical. Accomplissant par l'alternance de la souffrance et du bouleversement cosmique intérieur total à un silence mystique régénérant et absolu, la destruction progressive de l'égoïsme personnel cristallisé dans les sept vices capitaux : "Car la parole de Dieu est vivante, efficace et plus tranchante qu'aucune épée à deux tranchants ; elle pénètre jusqu'à la limite de l'âme et de l'esprit, jusqu'aux articulations et aux moelles, et elle discerne les sentiments et les pensées du cœur. Il n'y a aucune créature qui puisse se cacher devant Dieu, mais tout est nu et découvert devant celui à qui nous devons rendre des comptes" (Héb. 4:12-13).
La destruction de l'ego, la lutte contre les vices mortels sont équivalents à la mort de l'âme en attendant l'éveil, sa résurrection, la pleine manifestation du Soi, ainsi que du Divin dans son "Soi radical", terme avec lequel Alexandre Douguine préfère définir correctement le Sujet radical dans un sens métaphysique. Dans le HAGAKURE, le livre secret des anciens Samouraïs, les chevaliers du Soleil Levant, il est indiqué :
"J'ai découvert que la Voie du Samouraï est la mort... L'essence du Bushido est de se préparer à la mort, matin et soir, à chaque instant de la journée. Lorsqu'un samouraï est toujours prêt à mourir, il maîtrise la "Voie". (Yamamoto Tsunetomo, HAGAKURE, Mondadori 2001, p. 24)
Phénoménologie des qualités d'ultra-guerrier dans la Grande Guerre Sainte
La déclaration métaphorique ultra guerrière de Douguine, concernant l'identité phénoménologique du Sujet radical en tant qu'ange destructeur, meurtrier terrifiant et froid, rappelle à l'écrivain le rude enseignement qui lui a été transmis en 1985 par le défunt maître zen, le père Johannes Baptista Ishii, prêtre catholique et ermite camaldule japonais, né à Tokyo, qui, pour lui faire comprendre la réalité de la propre neutralité technique du zen, a dit d'une manière très déterminée une vérité crue qui, à l'époque, l'a laissé stupéfait pendant de nombreux jours :
"Considéré d'un point de vue purement technique, le Zen est une technique neutre en soi, neutre, sans accroche morale ou religieuse d'aucune sorte. Ne soyez pas effrayé si je vous dis qu'au Japon, la méditation zen est utilisée par les membres des Yakuzas, la mafia japonaise, entre autres, pour être impassibles, froids et déterminés lorsqu'ils tuent leurs ennemis ou leurs victimes". (René Manusardi, Visiologie. Une contribution socioclinique aux neurosciences de la méditation, p. 125, Primiceri Editore, 2018).
D'autre part, nous sommes conscients que l'alternance entre le bouleversement cosmique intérieur total et le silence mystique régénérateur et absolu, provoqué par le nihilisme intérieur auquel est soumis le Sujet radical dans la Grande Guerre Sainte provoquée avant tout par l'appel du Divin en conjonction avec l'ascèse contre les vices mortels et la pratique de la prière profonde ou des pratiques méditatives apophatiques, c'est-à-dire basées sur le silence intérieur et le vide mental, peut engendrer une série de qualités et d'actions intérieures capables de justifier la vision ultra-guerrière douguinienne.
Avec la pratique constante de l'ascèse, de la prière profonde et/ou des pratiques méditatives apophatiques, des qualités et des actions intérieures singulières sont développées chez le sujet radical, qui par des moyens ordinaires ne pourraient être atteintes qu'après des décennies de maturation personnelle. Ces qualités clés (également appelées effets phénoménologiques primaires) peuvent être encapsulées dans deux macro-zones ou quadrants : le quadrant "existentiel" et le quadrant "action".
Dans le quadrant existentiel, sont développés au maximum : le calme intérieur, le courage, la détermination, l'imperturbabilité, qualités nécessaires à l'acquisition du bien-être intérieur, de la maîtrise de soi et d'une base psychophysique solide ainsi que des relations sociales. Dans le quadrant de l'action, les effets primaires sont l'enracinement d'une nouvelle personnalité dotée d'une intuition profonde, d'une empathie intense, d'une pénétration aiguë, d'une conscience aiguë, qualités intrinsèques nécessaires aux besoins infinis de la guerre totale.
Les deux quadrants ne sont nullement séparés et développent des qualités intérieures et des qualités d'action de manière réticulaire et interdépendante. Ainsi, la croissance d'une qualité spécifique favorise également le développement des autres, de manière progressive et presque simultanée, à mesure que l'engagement envers l'ascèse et les techniques méditatives devient habituel et quotidien. Examinons maintenant brièvement les qualités qui se développent d'abord dans le quadrant existentiel, puis dans le quadrant de l'action.
Qualités pour le bien-être psychophysique et la maîtrise de soi :
Calme intérieur
Aspects anthropologiques et phénoménologiques : le calme ou l'immobilité intérieure est le premier effet palpable de la pratique ascétique et méditative, qui s'obtient par un rééquilibrage énergétique et une domination sereine progressive de l'âme/conscience sur l'esprit et le corps. L'être humain redécouvre son centre de gravité anthropologique et s'ouvre progressivement aux relations interpersonnelles et sociales, amplifiant sa capacité de médiation et tissant des liens de collaboration et de dialogue. Effet neurophysiologique primaire : décharge d'endorphine et de sérotonine.
Courage
Aspects anthropologiques et phénoménologiques : la pratique de l'ascèse et de la méditation génère du courage. Observer son chaos mental de manière détachée conduit progressivement à une connaissance profonde de soi et des mécanismes du gouvernement psychophysique. L'émotivité s'apaise, les fantômes de l'esprit sont localisés puis progressivement expulsés. De ce travail intérieur constant émerge le courage de lutter contre ses propres tendances indisciplinées, courage qui émane ensuite de l'extérieur de la personne et implique ses relations sociales et interpersonnelles. Le sentiment de peur envers les autres et les incertitudes de la vie s'estompe de plus en plus. Un contenu de relations sociales basé sur la sincérité, la fierté humble, le sens de la dignité personnelle, le respect des autres et de leurs droits est affirmé. Effet neurophysiologique primaire : montée d'adrénaline avec réponse positive au stimulus primaire de combat/voltige.
Détermination
Aspects anthropologiques et phénoménologiques : l'ascétisme et les techniques méditatives développent la qualité d'une forte détermination. Le travail intérieur sur soi et le désir de s'améliorer en sortant de ses propres traumatismes et déficits, déclenchent de manière élevée la volonté, la constance, la ténacité, l'entêtement, qui forment le contenu anthropologique et phénoménologique de la détermination comprise comme résilience et capacité de renouvellement personnel, communautaire et social. Effet neurophysiologique primaire : équilibre parfait des sous-systèmes sympathique et parasympathique du système nerveux autonome.
Imperturbabilité
Aspects anthropologiques et phénoménologiques : une approche ascétique-méditative intéressante à bien des égards - du stoïcisme gréco-classique à la littérature orientale la plus récente sur les samouraïs - est l'acquisition de l'imperturbabilité également appelée impassibilité. La pratique de la méditation, qui d'un point de vue phénoménologique crée des personnes qui recherchent la paix, se consacrent à la paix et la construisent, ne peut être dissociée de l'audace poussée au-delà de toutes les limites, qui est nécessaire, comme par exemple dans le cas de Gandhi, pour mener une lutte non violente et efficace. En effet, d'un point de vue anthropologique, l'acquisition de l'imperturbabilité génère une endurance surhumaine à la douleur, une indifférence à son sort, un détachement total de son ego, une apathie ou une froideur à l'égard de la composante sensorielle, émotionnelle et sentimentale qui est réduite par ses excès perceptifs et passionnels. Effet neurophysiologique primaire : anesthésie neuromusculaire provoquée par l'élévation du seuil de résistance à la douleur et diminution contrôlée de l'état d'éveil psychomoteur.
Les qualités pour réussir dans l'action :
Intuition
Aspects anthropologiques et phénoménologiques: l'intuition est la qualité première par laquelle la conscience se manifeste par la perception instantanée de réalités non encore manifestées, au moyen de l'illumination et de la vision intérieure, et ce processus est renforcé par la pratique méditative. Le relief phénoménologique le plus perceptible de l'intuition est la capacité de compréhension sans jugement de tout ce qui est ad extra et l'appréciation, le respect et l'intégration de la diversité sociale dans la vision épistémologique d'un corps social articulé. Effet neurosocial primaire: perception aiguë de vérités, d'événements et de faits non encore manifestés.
Empathie
Aspects anthropologiques et phénoménologiques : fortement intensifiée par la pratique méditative, l'empathie est anthropologiquement la connaissance des autres comme conséquence de la connaissance de soi et donc chargée de compréhension, de tolérance, de générosité, d'amour libre, de compassion. D'un point de vue phénoménologique, la plus grande instance de l'empathie est celle d'être considérée comme une vertu sociale, capable de créer des liens profonds et durables dans la société, dans les corps intermédiaires et dans les relations familiales et interpersonnelles. Effet neurosocial primaire : connaissance progressivement intégrale de la personnalité d'autrui.
Pénétration
Aspects anthropologiques et phénoménologiques : la qualité de pénétration (paññã/prajna dans le dictionnaire bouddhiste Theravada de la langue Pali), développée avec les techniques méditatives, d'un point de vue anthropologique peut être définie comme l'unification complète de l'intuition et de l'empathie projetées vers l'analyse ad extra. D'un point de vue phénoménologique, elle représente une qualité capable de générer des actes d'observation substantiels, qui nous permettent de saisir des situations et des réalités personnelles, environnementales et sociales par un examen approfondi. Effet neurosocial primaire : vision profonde et globale des choses.
Sensibilisation
Aspects anthropologiques et phénoménologiques: la qualité de la conscience méditative n'est rien d'autre que la pratique anthropologique du hic et nunc, de l'ici et maintenant, capable de relier par un fil d'or la culture philosophique expérimentale et méta-historique commune, qui partant de la métaphysique grecque classique arrive dans la tradition Arya hindoue et bouddhiste des origines. Les implications phénoménologiques de la pleine conscience sont liées au fait que le détachement habituel de soi et l'immersion totale dans la réalité présente font que les personnes se projettent hors de l'axe de leur "moi" afin d'expérimenter pleinement la nouvelle dimension du "nous", de "l'autre", de la "communauté", en perfectionnant pleinement cette "compassion", ce choix d'altruisme déjà construit par la qualité de l'empathie. Effet neurosocial primaire : état de vide, c'est-à-dire état de vacuité mentale.
Concluons ces réflexions en gardant à l'esprit que les qualités d'ultra-guerrier que le Sujet radical acquiert pendant la purification de la Grande Guerre Sainte ne représentent pas la naissance de l'Homme Nouveau, tel que conçu par les trois théories politiques du 20ème siècle, à savoir le libéralisme, le communisme et le fascisme. Mais, comme nous l'enseigne la quatrième théorie politique du multipolarisme, ils nous parlent de l'éternel retour de l'Homme ancestral, l'image du Divin, l'Homme de la Tradition, le Gardien de l'Ordre Divin et du feu sacré de la Tradition, l'Homme qui ne change jamais, qui en tant que Sujet radical sait se repositionner pour surmonter indemne les époques historiques, se réfugiant dans les profondeurs du Chaos primordial pour finalement atteindre les hauteurs du Kosmos, comme nous l'enseigne notre Alexandre Douguine avec cette merveilleuse réflexion :
"Les choses changent, tout change, mais pas le Sujet radical, qui reste le même, traversant les trois paradigmes (Tradition, modernité et postmodernité) comme une ombre. Il ne se perd pas dans ces espaces et ne change pas de nature. Il reste à tous égards toujours lui-même, en passant par les trois phases. Il change de position, passant du centre à la périphérie, mais reste exactement le même, se comportant toujours comme s'il était dans l'espace de la Tradition. C'est un roi mendiant, qui cache son origine royale sous les misérables haillons d'un serviteur". (Aleksandr Douguine, Ibid. p. 26)
L'exposition «Joie de vivre» organisée par le Palais des Beaux-Arts de Lille est inédite : cette question n'avait jusque-là jamais fait l'objet d'une présentation dans un musée européen. La thématique peut apparaître de prime abord anecdotique ; cependant le nombre très important de représentations illustrant la joie sous toutes ses formes, et le fait que les plus grands artistes - à l'instar de Bruegel, Rodin ou Picasso - s'y soient intéressés sont la preuve que le sujet mérite toute notre attention. Le Palais des Beaux-Arts de Lille a pris le parti d'organiser une exposition au sein de laquelle se mêlent des oeuvres d'art de natures diverses produites de l'Antiquité à nos jours ; ce choix apparaît pertinent tant certaines figurations se font écho en réussissant à saisir le bouillonnement d'une fête, l'élan d'une danse, la fugacité d'un rire. La scénographie de cette manifestation, elle-même joyeuse et inventive, réussit à mettre en valeur les oeuvres tout en étant accueillante pour le public : le musée poursuit ainsi son objectif d'être à la fois un lieu d'exception et un lieu vivant au coeur de la ville. Ce projet s'inscrit dans le cadre de lille3000, dont le thème pour l'édition de l'automne 2015 est la renaissance entendue dans son acception la plus large. Dans un contexte général qualifié de morose, présenter au public ces images qui nous sont familières interroge également la capacité de chacun à profiter au mieux de l'instant présent et des petits bonheurs qui font le sel de la vie. Je remercie vivement toutes celles et ceux qui ont participé à la mise en oeuvre de cette exposition reconnue d'intérêt national, coproduite avec la Réunion des musées nationaux - Grand Palais qui a largement contribué à l'accomplissement de ce beau projet.
...ce site à été crée pour servir de base à la composition du livre pour l'imprimeur par Vincent...
vendanges tardives
2016
composé pour 2016 de trois sous-livres réunis en un seul volume
DESCRIPTION de la composition de la feuille ( plus ou moins cartonnée..car elle devrait permettre des rabats) de LA FEUILLE UNIQUE DE COUVERTURE DU LIVRE ( vue par l'imprimeur) y compris ses 2 "RABATS" ...
1) VUE du COTE "EXTÉRIEUR"
IMAGEs
LES BEATTLE
POMME
moitié h
la tête en bas
comme ci-dessus
f^h
le f serait imprime à l'envers par rapport à ci dessus
sur la tranche du livre
n'apparaîtrait comme image que l' ^
le f et le h apparaissant sur la page des moities de POMME
POMME
moitié f
la tête en haut
comme ci-dessus
LA JOIE DE VIVRE
Impression inversée par rapport aux autres pages
TITREs
imprimés
par dessus l'image
..des hommes de la triade en ce début de millénaire...
...de l'homme cet inconnu ..
f^h
...de la femme cette inconnue...
...des femmes de la triade en ce début de millénaire ...
Impression inversée par rapport aux autres pages
aux pieds le l'h
Impression inversée par rapport aux autres pages
aux pieds le l'h
le f et le h apparaissent sur la page des moities de POMME
AUTRE IMPRESSIONS
auteur : des monocoq...s ... hommes ..en 2016
auteur : des monocoq ...s hommes
éditeur : vendanges tardives
2016
auteur: l'homocoques
ESSAIS
vendanges tardives
2016
éditeur : vendanges tardives
2016
auteur : des monocoq...s ... femmes ..en 2016
Impression inversée par rapport aux autres pages
aux pieds le l'h
Impression inversée par rapport aux autres pages
aux pieds le l'h
2) VUE du COTE "INTÉRIEUR"
IMAGES
et TEXTEs
CHAPELLE SIXTINE
et texte 1) ci-dessous
Image (s) et Texte de l'HOMME consacré à mon père
Image (s) et Texte de le Femme consacré à ma mère
BUISSON ARDENT
et texte 2) ci-dessous
Impression inversée par rapport aux quatre autres pages
Impression inversée par rapport aux quatre autres pages
T
TEXTE 1)
exergue
" ....serions nous assis su le trône le plus élevé du monde que nous ne serions jamais assis que sur notre queue ". Montaigne
TEXTE 2)
Dans le monde entier, les religions aux larges assises spirituelles, les religions qui pénètrent chaque parcelle de l'être humain — en Égypte, en Inde ou en Chine — ont toujours accordé au principe féminin de la création au moins autant d'importance qu'au principe masculin; elles n’auraient pas pris au sérieux une philosophie qui n'aurait pas inclus les deux. Elles relevaient de ce que H. G. Wells a appelé les communautés d'obéissance. Dans les sociétés nomades, agressives — que Wells nomme communautés de volonté — Israël, l'Islam, les pays protestants du nord — les dieux sont des mâles. Curieusement, les religions à dieux mâles n'ont pas créé d'images religieuses et, dans la plupart des cas, elles les ont catégoriquement interdites. Le grand art religieux du monde est profondément attaché au principe féminin. Évidemment, le simple catholique qui priait la Vierge n'en était pas conscient : homme ou femme, il ne s'intéressait pas aux problèmes théologiques véritablement déconcertants que pose la doctrine de l'Immaculée Conception. Il savait simplement que les hérétiques voulaient le priver d'un être plein de douceur, de compassion et de compréhension, capable d'intercéder en sa faveur, comme toute mère le ferait auprès d'un maître trop sévère.
NOTES ANTÉRIEURES EN RELATION pour MÉMOIRE
TEXTES
CHAPELLE SIXTINE
1)THE ONE ... Les hommes-façades de la ploutodémocratie universelle.... >>>>>>>
L'exposition «Joie de vivre» organisée par le Palais des Beaux-Arts de Lille est inédite : cette question n'avait jusque-là jamais fait l'objet d'une présentation dans un musée européen. La thématique peut apparaître de prime abord anecdotique ; cependant le nombre très important de représentations illustrant la joie sous toutes ses formes, et le fait que les plus grands artistes - à l'instar de Bruegel, Rodin ou Picasso - s'y soient intéressés sont la preuve que le sujet mérite toute notre attention. Le Palais des Beaux-Arts de Lille a pris le parti d'organiser une exposition au sein de laquelle se mêlent des oeuvres d'art de natures diverses produites de l'Antiquité à nos jours ; ce choix apparaît pertinent tant certaines figurations se font écho en réussissant à saisir le bouillonnement d'une fête, l'élan d'une danse, la fugacité d'un rire. La scénographie de cette manifestation, elle-même joyeuse et inventive, réussit à mettre en valeur les oeuvres tout en étant accueillante pour le public : le musée poursuit ainsi son objectif d'être à la fois un lieu d'exception et un lieu vivant au coeur de la ville. Ce projet s'inscrit dans le cadre de lille3000, dont le thème pour l'édition de l'automne 2015 est la renaissance entendue dans son acception la plus large. Dans un contexte général qualifié de morose, présenter au public ces images qui nous sont familières interroge également la capacité de chacun à profiter au mieux de l'instant présent et des petits bonheurs qui font le sel de la vie. Je remercie vivement toutes celles et ceux qui ont participé à la mise en oeuvre de cette exposition reconnue d'intérêt national, coproduite avec la Réunion des musées nationaux - Grand Palais qui a largement contribué à l'accomplissement de ce beau projet.
je viens de lire à DV, à haute voix, cet article à propos de l’Apocalypse« le chemin du dévoilement » …page 85 extrait de la revue le Monde des religions que j’ai reçu par courrier cette dernière semain
ENtr autres………y ai "dé-couvert" des mots comme :... duo ... dichotomie .... le FILS d'homme ( et non comme généralement par l'église ..le fils de l'homme ) .....metanoïa ... le combat des Fils de lumière contre les fils des ténèbres ( et l'hcq dirait : les fils et filles d'Eros contre les fils filles et d'Agapé ) ... l' Ailleurs ( l' A comme l'Absolu ..l'Amour .. l'A totalité .. m' Aotoppoïse ...etc ..)…
Paule AMBLARD ......est historienne spécialisée dans l'art au Moyen Âge et dans l'enseignement de la pensée chrétienne. Elle a notamment publié Un pèlerinage intérieur (Albin Michel, 2009) et L'Apocalypse de saint Jean illustrée par la tapisserie d'Angers (Éditions Diane de Selliers, 2017).
ce 11/17 Ai commandé Un pèlerinage intérieur ....ai appris que Sophie et Nincent vie,,e,t également de l'acheter .... ce 21.11.17 ( Romain vient d'annoncer son intention divorcer ...vient de lire le chapitre 4 ...à DV et lui fait du livre annoté son cadeau de Noël ... recommande le livre ...
…… d’une semaine de discussions avec les enfants à propos de la succession…(
.......le troisième pilier de la foi macroniste. Pas de dévoilement inutile: un rideau s'interpose entre la société et le Prince ( hcq : ENtre la vie publique et la vie privée ..) , quand bien même celui-ci orchestre avec une régularité de métronome sa présence au monde.........
En 2007, lorsqu’Apple lance l’iPhone, un téléphone tactile relié à Internet, le produit était très attendu. Steve Jobs allait jusqu’à le présenter comme une innovation technologique majeure comparable au Macintosh en 1984 et à l’iPod en 2001. Malgré des critiques portant sur l’absence de certaines fonctionnalités comme la radio FM ou le défaut d’accusé de réception pour l’envoi d’un message, il s’est peu à peu imposé jusqu’à devenir un mot générique progressivement remplacé par le terme « smartphone ». Avec des forfaits et des appareils le rendant plus abordable financièrement, l’objet s’est démocratisé au début des années 2010 et a changé notre rapport au monde au cours de la décennie.
Une extension de soi qui transforme notre rapport au temps et à l’espace
Le smartphone a tout d’abord modifié notre rapport au monde, parce qu’il est vécu comme une extension de soi, un prolongement du pouvoir de sa propre main comme de la présence de son propre corps. Il permet en effet d’agir à distance, qu’il s’agisse de communiquer avec des personnes physiquement très éloignées autrement que par un appel téléphonique (c’est-à-dire via des photos, des vidéos, des appels en visio, des sms, ou tout échange permis par les réseaux sociaux) ou d’effectuer des activités qui autrefois nécessitaient une présence physique, comme faire ses courses. Non seulement le smartphone permet de les réaliser à distance, mais en plus il permet de les faire dans l’endroit de son choix, à la terrasse d’un café par exemple. De cette façon, notre rapport à l’espace et aux limites physiques change, mais pas uniquement. En effet, c’est également notre rapport au temps qui se trouve modifié, car le cloisonnement entre temps libre et temps contraint devient poreux si ce n’est obsolète et l’on apprend à vivre des temporalités fragmentées où l’on superpose et mélange des activités de nature différente.
La modification du partage public/privé
Autre changement de taille qui s’opère avec le smartphone : la modification du partage entre public et privé. En effet, en permettant de mettre en ligne dans l’espace public des éléments très personnels, comme des photos de soi ou de ses enfants prises dans le cadre du foyer ou d’une activité privée, le smartphone rompt avec le partage public/privé en vigueur dans nos sociétés depuis la fin de la société cour.
Le concept de sphère privée s’est en effet créé en réaction à la société d’Ancien Régime où à tout moment de la journée, le comportement de l’individu pouvait décider de son succès social ou inversement de son insuccès. Le privé s’est ainsi mis en place comme un espace qui appartient en propre à l’individu et lui permet de se reposer un temps du contrôle que la société exerce sur lui. Avec le smartphone, c’est un autre rapport à l’intimité qui se s’installe : l’extimité, une forme d’intimité mise en scène et exposée publiquement. Autrement dit, une intimité qui, par définition, n’en est plus vraiment une.
La transformation des relations interpersonnelles
Dans cet autre rapport à l’intime, le statut des relations interpersonnelles changent également, car l’espace numérique devient un espace social où l’on peut se rencontrer et interagir au même titre qu’à l’intérieur d’espaces physiques. On peut ainsi entretenir des relations interpersonnelles de longue durée avec des personnes que l’on n’a jamais rencontrées physiquement, mais que l’on connaît par le biais de leurs écrits, de leurs photos ou de leurs vidéos. Dans ce contexte, la rencontre IRL (« in real life ») prend un autre statut. Plus rare, elle devient plus précieuse et vient attester l’authenticité, l’intensité ou l’importance d’une relation.
L’évolution du rapport à l’écrit
De la même façon, le smartphone a modifié notre rapport à l’écrit. Il l’a en effet partagé entre l’oralité écrite qu’il génère à travers ses différents modes de conversation (sms, emails, WhatApps,Facebook, Twitter etc.), et une revalorisation de l’écrit à la main et sur papier. Par rapport à la banalisation de l’écrit-oral, l’écrit manuel est perçu autrement que comme une simple nécessité requise par l’échange. Il se charge en effet de plus de valeur, parce qu’il demande un effort supplémentaire, génère une attente ou une surprise à la réception. On l’apprécie également davantage parce qu’il exprime par la calligraphie et le tracé des lettres un moment particulier où une personne a considéré qu’on lui était suffisamment cher pour qu’elle prenne le temps et la peine de coucher des mots sur papier, de les choisir, d’y réfléchir ou inversement pour qu’elle se laisse aller à l’émotion de l’instant qu’une rature ou un tracé hésitant révèlent. Aujourd’hui, on voit dans une lettre écrite à la main autant une marque d’authenticité de la relation qu’un témoignage de l’unicité de son auteur parce qu’elle a été en rapport de contiguïté avec son corps, ainsi qu’un autre rapport au temps, linéaire, continu et plus lent, celui d’un temps un peu mythifié où l’on prenait le temps pour les êtres chers.
En conclusion, avec le smartphone, un nouveau paysage normatif se dessine où l’on distingue trois formes de temps et d’espace :
- le temps et l’espace des écrans où notre rapport au monde est à la fois décorporéisé et fragmenté en activités superposées,
- le temps et l’espace pour soi dont on est demandeur à travers des activités qui nécessitent d’être présent dans l’instant et par son corps, comme le yoga ou la méditation en pleine conscience, et servent à contrebalancer le rapport au temps et à l’espace décorporéisé et fragmenté des écrans,
- le temps et l’espace avec autrui hors publicité où se dessinent une autre forme d’intimité qui s’éloigne de l’extime, s’exerce à l’abri des regards et en présence physique. Elle s’ancre dans un rapport au corps réaffirmé dans un « ici et maintenant » qui se double d’un « uniquement entre toi et moi ».
À travers ces trois formes de temps et d’espace, ce sont les contours d’une redéfinition de la liberté que l’on cherche et que l’on questionne dans un mouvement de balancier : choisit-on la liberté que donne l’abolition des contraintes d’espace et de temps permises par le smartphone ou en désire-t-on une autre ? À quel(s) moment(s) la souhaite-t-on ? Avec qui ? Comment ?
Autant de questions du rapport à soi et à autrui qui clôturent la décennie sur un point d’interrogation que la décennie prochaine permettra peut-être de lever.
Plus populaire et légitime que jamais, l’encyclopédie collaborative est le dernier champ de bataille des grandes luttes idéologiques du moment. «Libération» a parlé à une dizaine d’administrateurs francophones du site, qui racontent les coulisses.
Chaque matin, thé fumant à la main, Sylvie (1) s’assoit devant son ordinateur et entame sa «patrouille», comme on dit chez les «wikipédistes» aguerris. Prolifique contributrice, cette retraitée de l’éducation nationale vérifie que les pages dédiées à ses marottes n’ont pas été «vandalisées» dans la nuit, guettant les germes des «guerres d’édition» de demain. Puis, elle se rend sur le «Bistro», le forum des rédacteurs, et suit «le grand drama de Wikipédia».
Ces derniers mois, le cœur de la sexagénaire n’y est plus : trop de polémiques et des évolutions qui l’inquiètent. Le Bistro est désormais aussi agité qu’un plateau de débats télévisés. C’est pour ça qu’elle ne veut même pas qu’on donne son pseudo Wiki : «La moindre phrase y est décortiquée.» Sylvie n’aime pas le manichéisme mais voit se dessiner deux camps : «Les militants et les pépères.» Elle se range dans la seconde catégorie, «ceux qui fournissent le gros du travail !» Mais elle l’admet, il est fini le temps où s’investir dans Wikipédia était un hobby au mieux ignoré, au pire moqué.
L’encyclopédie collaborative est plus que jamais scrutée, critiquée, convoitée. Une citadelle en proie aux déchirements internes comme aux tentatives de manipulation externe, tant son influence est devenue prégnante. Pendant que les agences de com rivalisent de stratégies pour ripoliner les pages de leurs clients, l’extrême droite s’essaye à l’entrisme dans ce qu’ils appellent «Wokipédia». A l’inverse, des militants antiracistes et féministes dénoncent «un bruit de fond» réactionnaire dans les entrailles de l’encyclopédie. «Wikipédia est victime de son succès», conclut Sylvie.
Un méga-site d’actu
Victime, c’est à voir. Succès, c’est indéniable. Deux décennies après son lancement, la plateforme affiche une santé insolente. Cinquième site le plus consulté au monde avec 5,5 milliards de visiteurs uniques chaque mois et des dons en hausse constante, le drôle de projet de Jimmy Wales, entrepreneur de la Silicon Valley aux mœurs libertariennes (son premier coup dans la bulle internet était un site largement dédié aux photos X, qui financera l’ancêtre de Wikipédia), fait désormais figure de référence pour le grand public. Tant pour les personnalités vivantes, du despote octogénaire à l’actrice en vogue, que pour les plus obscurs événements historiques, le plus pointu des philosophes ou le plus exotique des coléoptères (sans compter le fichage exhaustif de tous les Pokémon).
Sur Google, peu importe la requête, l’article Wikipédia − parmi les 65 millions d’entrées existantes en 300 langues − est bien souvent le premier résultat. Retournement spectaculaire : dans les années 2000, lancer un «tu l’as lu sur Wikipédia» tenait du dénigrement, à l’époque où les fiches squelettiques étaient peu sourcées, méprisées par les universitaires, truffées d’erreurs ou de canulars. Désormais, cela vaut validation : si c’est sur Wikipédia, c’est sans doute vrai. Avec les enjeux − informationnels, réputationnels, démocratiques même − qui en découlent. Durant la pandémie du Covid-19, de nombreuses publications, y compris scientifiques, ont salué le travail contre la prolifération des fake news effectué par les wikipédistes, main dans la main avec les pouvoirs publics.
A l’échelle française, Wikipédia compte 30 millions de lecteurs par mois, ce qui en fait, au-delà de son statut encyclopédique, le site d’infos le plus lu de France. Car, loin de ses principes originels de recul, la plateforme s’est mise à coller à l’actualité en temps réel. Avec le risque de dérapages que cela induit. Deux exemples parlants : une longue page «Affaire Lola» a été échafaudée dans les quarante-huit heures suivant le meurtre de la jeune parisienne de 12 ans. Et lors des dernières législatives, un utilisateur s’est empressé d’amender la page de la députée insoumise à peine élue Rachel Keke, ex-femme de chambre, pour préciser : «Le soir de son élection, elle a des difficultés à s’exprimer en direct à la télévision.» Si l’ajout malintentionné a été supprimé rapidement, il illustre désormais le tempo à lequel sont soumis les gardiens du Wiki-temple, à l’heure où le moindre parlementaire a sa fiche. Au risque de transformer les contributeurs en faits-diversiers ou chroniqueurs politiques…
«L’actualité, on s’est fait un peu piéger là-dessus, constate Pierre-Yves Beaudouin, chargé du plaidoyer de Wikimédia France, l’un des “chapitres” de la fondation qui chapeaute le développement de l’encyclopédie. Le lecteur comme la communauté attendent désormais qu’on soit le plus à jour possible. Les audiences sont énormes sur les morts célèbres, les conflits en cours, les élections. Le décès d’Elizabeth II a fait doubler le trafic mondial de Wikipédia ! Cette responsabilité-là stresse un peu la communauté…»
Des shérifs
La communauté Wiki, c’est quoi au juste ? Est-ce le troll de passage, l’amateur éclairé, le rédacteur de niche, le pamphlétaire monomaniaque, le super geek aux dizaines de milliers d’interventions ? Qui fait Wikipédia ? En principe, n’importe qui avec une connexion internet. C’est le miracle participatif : le clapotis des ajouts, soustractions et corrections permanentes d’un océan de curieux produit une connaissance souvent plus solide qu’un comité de sachants. Mais dans les faits, certains contributeurs sont plus égaux que d’autres, pour paraphraser Orwell. Il s’agit des «administrateurs». Des bénévoles cooptés parmi les rédacteurs les plus actifs, dont la nomination se fait sous la forme d’un plébiscite public où chacun doit motiver son vote, fidèle au culte de la transparence logorrhéique de la plateforme. Avec leur étoile de shérif, les «admins» sont censés se dédier à la maintenance du site, à l’affût de toute «activité vandaloïde» (savoureux jargon wikipédien), épaulés par les «patrouilleurs» et des bots. Mais si les algorithmes dégomment aisément gros mots et pénis potaches, ils sont impuissants face au POV pushing (littéralement «point de vue forcé»), soit toute tentative de perversion du sacro-saint principe de neutralité.
Pour résoudre les disputes (elles aussi publiques, visibles dans l’onglet «discussion» de chaque article), les admins peuvent verrouiller ou supprimer des pages et bloquer les fauteurs de troubles. «On fait la police», résume «JohnNewton8», quadra bordelais qui se définit comme un cadre sup et ne veut surtout pas voir ses «outils techniques» comme un pouvoir. «On n’impose rien sur le fond, précise-t-il. On dit juste : “Mettez-vous d’accord, sans menaces, ni insultes, ni manipulation des sources, sinon on vous bloque.”» Environ 150 pour l’ensemble du Wikipédia francophone, dont le noyau dur compte entre 5 000 et 20 000 rédacteurs réguliers, ils ne sont qu’une trentaine à se colleter «les sujets chauds, compliqués, où ça ferraille sec». Qu’il s’agisse du conflit israélo-palestinien ou, plus étonnement, de l’huile d’argan (où se rejoue la brouille Maroc-Algérie), en passant par la vie et l’œuvre de Marlène Schiappa ou la fiche du bataillon ukrainien Azov (nazis ou pas ?)… «Ce qui bouge c’est la matière vivante, les conflits comme les personnes… L’article de Louis XI est stable», note JohnNewton8. Pour certains intronisés depuis une dizaine d’années, à l’instar de Jules, chauffeur de trains dans le civil et célébrité à l’échelle Wikipédia, ces admins postés sur la ligne de front essuient le feu des critiques.
De fait, derrière l’idéal d’horizontalité et d’autogestion, Wikipédia a accouché d’une sibylline hiérarchie prêtant aux comparaisons kafkaïennes éculées. Des blogs de révoltés en guerre contre «l’aristocratie wikipédienne» décrivent ainsi dans d’interminables posts «l’élection stalinienne» de tel admin ou l’aveuglement complice d’un autre, quitte à verser dans le doxxing, le déballage d’éléments intimes permettant d’identifier les quidams derrière les pseudos. Un véritable panier de crabes. Soupir de JohnNewton8 : «Facile de s’en prendre à nous : on prend les décisions qui fâchent. De là à imaginer qu’on est une clique ! On vient de tous bords, et on ne s’aime pas tous !» Jean-Noël Lafargue, enseignant en nouveaux médias et ex-admin tempère : «C’est un milieu où des gens ont quitté la communauté à cause d’une engueulade sur les chicons et les endives [le conflit sur le titre de la fiche dédiée à la chicorée dure depuis 2005, ndlr]. Les guerres d’édition génèrent beaucoup de frustration, mais comme tout organisme, Wikipédia a besoin d’anticorps…»
Pour «Sammyday», autre admin, «le niveau de violence n’est pas plus haut qu’avant, mais plus récurrent. Wikipédia est percuté par l’époque : le monde est plus polarisé, l’encyclopédie aussi. Tout devient épidermique». Au fil d’incessantes batailles plus ou moins futiles, la communauté a tenté de se trouver des arbitres. En vain. Les brigades de «Wikipompiers» ont été dissoutes et le Comité d’Arbitrage est en état de mort cérébrale, faute de volontaires. «On a un problème structurel d’absence de véritables médiateurs, concède Capucine-Marin Dubroca-Voisin, présidente de Wikimédia France. C’est un rôle dur, chronophage : plonger dans des discussions très longues, de façon écrite, et mettre sa réputation en jeu. Même quand on est admin, il est beaucoup moins risqué de faire du blocage de vandales dans son coin que de résoudre les conflits qui s’enveniment. Tout cela pèse sur la santé communautaire.»
Un loup zemmourien dans la bergerie
Ce climat délétère a été alimenté par une année 2022 émaillée d’«affaires» wikipédiennes. Il y a d’abord eu, en pleine campagne présidentielle, la révélation par Vincent Bresson, journaliste infiltré dans l’équipe de campagne d’Eric Zemmour, d’une cellule baptisée «WikiZédia», dont l’objectif était de lustrer les pages dédiées au polémiste, à son parti et à ses soutiens (l’enjeu n’était pas négligeable, la page Zemmour étant la plus visitée de France en 2021). Le groupuscule d’une dizaine de membres, chapeauté par Samuel Lafont, couteau suisse numérique de la fachosphère, s’appuyait sur «Cheep», pilier du Wikipédia francophone depuis une dizaine d’années. «C’était quasiment le plus gros contributeur de la partie politique, il jouissait d’une grande légitimité, moulé dans le style ultra-procédurier du site», raconte «Malaria28», bête noire de la bande WikiZédia, qui a depuis quitté la plateforme. Fort de son statut «autopatrolled», réservé aux gros contributeurs, Cheep voyait ses modifications validées automatiquement. Jusqu’à légender, en pleine polémique zemmourienne, une photo de Pétain et Laval en indiquant que leur «responsabilité dans la Shoah en France est sujette à débat». Si la grossière modification négationniste avait attiré l’attention, Cheep s’en était tiré avec un blâme, pas même un blocage. A la différence de Malaria28, aux interventions jugées trop virulentes.
«Le problème avec Cheep, c’est qu’il savait faire, explique JohnNewton8. Prises une par une, ses interventions étaient dans les clous, au regard de nos principes.» Au premier rang desquels, le «SBF» (supposez la bonne foi). En février, après la publication du livre de Bresson, Au cœur du Z, les administrateurs bannissent Cheep et six autres comptes. Sanction rarissime, à la hauteur du traumatisme, pour une communauté de fins limiers qui se vantait, jusqu’alors, de démasquer aisément «faux nez» et autres communicants masqués : il existe même une page sur le mode name and shame consacrée à toutes les tentatives d’«instrumentalisation et ripolinage de Wikipédia».
«Ce qui a été mal vécu, c’est que ça sorte dehors. On n’a pas su le voir, Cheep a su bénéficier de la mansuétude réservée aux anciens», reconnaît un admin. Pour ce dernier, Cheep n’était pas un cheval de Troie mais «un mec qui a retourné sa veste en reniant nos valeurs pour faire du militantisme. On accueille tout le monde, de la personne trans au vieux facho qui écrit des kilomètres sur Maurras − tant qu’ils s’en tiennent aux règles et aux sources».Wikimédia France a pris soin de préciser que le bannissement n’avait «rien à voir avec l’idéologie […] Cheep était notoirement connu pour être d’extrême droite», mais avec la violation d’une dizaine de commandements («neutralité», «savoir vivre», «conflit d’intérêts», utilisation de «pantins»).
Pris la main dans le sac, Lafont, le conseiller zemmouriste, hausse les épaules : «L’échec, il est de leur côté, pas du nôtre. Ils ont révélé à tout le monde qu’ils étaient une petite bande de militants. Qu’ils soient douze à faire la loi, on s’en fout. La question, c’est “est-ce qu’ils penchent d’un côté ?” Là, on l’a bien vu.» Dans une veine plus victimaire, Jean-Luc Coronel de Boissezon, ce professeur de droit révoqué par la fac de Montpellier pour avoir fait le coup de poing contre des manifestants étudiants en 2018, a réagi à l’exclusion de Cheep avec une tirade sur Twitter contre le «terrorisme intellectuel» que ferait régner sur l’encyclopédie «une poignée de geeks d’ultragauche haineux, caricaturaux, no life (sic) subventionnés». Au passage, Coronel de Boissezon, soupçonné de trafiquer sa page pour noyer sa condamnation à six mois de prison dans les tréfonds de sa notice, listait ses préconisations : «Ne jamais donner un centime [à Wikipédia]», «créer un compte et participer le plus fréquemment possible» et «encourager tout projet alternatif». Soit les deux grandes stratégies de la frange réactionnaire face à l’encyclopédie : l’entrisme ou la sécession.
Terre de croisades ?
Dans les sphères francophones, la première approche a été théorisée à l’aube des années 2010 par les sbires d’Alain Soral. Stéphane Condillac, le «monsieur Internet» du bretteur antisémite multicondamné, avait alors pondu un mode d’emploi pour une cellule d’une douzaine de personnes. Nombre «parfaitement suffisant […] [car] les débats contradictoires, voire les votes, mobilisent rarement plus de 10 ou 20 personnes», à condition de se plier à une «organisation très stricte voire militaire» pour tromper les administrateurs, «des geeks un peu flic». Plus récemment, on trouvait sur le site d’une officine catho-royaliste un appel reprenant ces consignes sous la bannière «Au nom de la vérité, investissons et conquérons Wikipédia !». Parmi les conseils, choisir «un pseudonyme discret, évitez les NouvelleCroisade et autres Vive-LouisXX» et faire ses preuves sur des sujets «non polémiques», type «bande dessinée, zoologie, l’église de votre village». Mais le but affiché était bien de peser, in fine, sur les pages les plus sensibles, comme celle consacrée à la théorie raciste du «grand remplacement». Cette dernière, champ de bataille permanent, a été placée depuis 2020 sous «semi-protection pour une durée indéfinie». En clair, les administrateurs ont posé un gros cadenas dessus, et sont désormais les seuls à pouvoir y intervenir. Un cas unique en français.
Il n’existe qu’un pays où l’infiltration droitière a fonctionné : la Croatie. Repérés par les médias locaux dès 2013, les biais ultranationalistes de cette déclinaison de l’encyclopédie étaient liés à la «mainmise d’un groupe qui a eu recours à des manœuvres d’intimidation et à des actions concertées pour acquérir du pouvoir au sein de la communauté wikipédienne», selon un rapport de la Fondation Wikimédia, publié en 2021. Il aura fallu près de dix ans pour que les membres de l’escadron, mené par un journaliste d’extrême droite, se voient privés des galons d’administrateurs qui leur permettaient de bloquer leurs opposants. «Aucune des différents Wikipédias n’est à l’abri d’une telle attaque», ont prévenu les analystes.
Les clones réacs, de «WikiKto» à «Conservapedia» aux Etats-Unis, ont quant à eux tous échoué, abandonnés faute de contributeurs ou macérant à l’état d’ébauche. «Faire son propre truc, ça ne marche jamais, concède Lafont. C’est comme dire, on va battre Amazon ! Faut être réaliste, ou avoir de sacrés moyens…» Dernière tentative en date, et pas des moindres : «Runiversalis», doublon de l’encyclopédie approuvé par les autorités russes fin août et «nettoyé» de toute mention de la guerre en Ukraine (fichée «Petite Russie»). Après avoir estimé que Wikipédia violait ses lois bâillons en colportant des «fake news de l’étranger», le Kremlin semble décidé à passer à la vitesse supérieure. Avant de bloquer l’accès à Wikipédia pour de bon ? Dans le doute, des utilisateurs ont commencé à en télécharger l’entièreté sur leurs disques durs…
La baston des sources
Sur Wikipédia, le nerf de la guerre, ce sont les sources. Et avec ce pivot inconscient vers l’actu chaude, celles-ci sont majoritairement journalistiques, loin de la vénération des thèses universitaires des débuts. Cette obsession de la «source secondaire fiable» (dans la philosophie Wikipédia, comme le veut un exemple célèbre, Philip Roth n’était pas une source d’autorité sur l’œuvre de Philip Roth, disqualifié comme une «source primaire») se frotte à l’épineuse définition de la neutralité des médias. «Un débat quotidien», confirme Jules, l’administrateur à l’origine de l’Observatoire des sources de la version française de Wikipédia, lancé en 2020. «Sur les pages liées au Covid et aux pseudosciences, le POV pushing était tout le temps lié aux mêmes sources, d’où l’idée de fixer la position majoritaire», justifie Sammyday. Ainsi, Valeurs actuelles n’est à utiliser qu’en «complément» et avec «proportion» (comprendre parcimonie), France Soir est un «blog complotiste» et Boulevard Voltaire «peu fiable». De l’autre côté du spectre, le Bondy Blog «est proche de revendications communautaristes musulmanes selon certains observateurs, tandis que d’autres sources y voient un média de qualité». Les médias «mainstream», dont Libération, ne font même pas partie de l’index, considérés de facto fiables. Fin septembre, c’était au tour des wikipédistes anglophones de décider si Fox News était une source acceptable. Au terme d’une discussion longue comme un roman (82 000 mots), un «consensus», valeur cardinale de l’encyclopédie, a été esquissé : les contenus liés au conglomérat ultraconservateur sont «marginalement fiables».
De quoi faire hurler les médias ostracisés, pour la plupart très à droite, qui reprennent en chœur les diatribes de Larry Sanger, éphémère cofondateur de Wikipédia. Véritable cerveau aux origines de l’encyclopédie (Jimmy Wales se chargeait plutôt de la partie tech), cet enseignant en philosophie a quitté le navire au bout d’un an, avant de lancer Citizendium, un anti-Wikipédia d’experts avec comité de lecture. Au fil des ans, Sanger a réécrit l’histoire, estimant avoir été évincé par «des anarchistes d’extrême gauche persuadés que [son] rôle [scientifique] posait problème». En 2021, sous les vivats de l’alt-right, il n’avait plus de mots assez durs contre son bébé. «Personne ne devrait faire confiance à Wikipédia !», tonnait-il dans le Daily Mail, déplorant qu’on ne pouvait plus y citer le tabloïd, ni Fox News : «Si une polémique n’apparaît pas dans les médias mainstream de centre gauche, elle n’apparaîtra pas dans Wikipédia.»
Conservateurs malgré eux ?
Mais les flèches pleuvent aussi depuis la gauche. Cet été, une dispute savante sur Wikipédia s’est retrouvée dans le Canard enchaîné. Bloqué définitivement sur le site, l’historien Damon Mayaffre, alias «Histors», assure avoir été victime des machinations d’un universitaire rival, le très conservateur Olivier Dard, qui sévirait sous le pseudo «Guise» (ce que le professeur à la Sorbonne, contacté par Libération, dément fermement). Tout commence sur une obscure page, celle des «Deux cents familles», en référence aux principaux actionnaires de la Banque de France jusqu’à sa nationalisation après-guerre. «Mythe politique» et «thèse complotiste», indique le résumé introductif de Wikipédia. Définition révisionniste et droitière, s’indigne Mayaffre, pour qui «un virulent débat intellectuel qu’on avait dans les années 70 à la fac s’est déplacé sur Wikipédia. Là, on traite Léon Blum de complotiste, quand même !» Pendant près de trois ans, ses modifications ont été systématiquement retoquées par l’hyperactif et influent Guise. Par dépit, Mayaffre-Histors multiplie les entorses à la wiki-étiquette : création d’un «Caou» (compte à objet unique) ; volonté de divulguer l’identité de son contradicteur ; utilisation de «faux nez» (avatars secondaires créés pour simuler des soutiens)… L’intéressé reconnaît des «maladresses» mais maintient qu’il s’agissait de collègues et étudiants : «Ils ont même bloqué l’adresse IP de l’université de Nice ! Quoi que je fasse, j’étais suspect parce que je n’avais pas leurs codes.» Ce que confirme à demi-mot un vétéran : «Entre Wikipédiens, on se tient les coudes, ça peut donner une impression sectaire vue de l’extérieur. Dans cette affaire, Histors avait peut-être raison sur le fond, mais il n’a pas su le prouver selon nos principes.» Symptomatique, opine un bibliothécaire sudiste récemment promu administrateur : «On a du mal à recruter et former des gros contributeurs qui ne soient pas là pour défendre une cause. Ces milieux ont progressivement fait leurs armes sur Wikipédia et en connaissent désormais tous les rouages. La situation se complique, je suis pessimiste…»
Cet automne, la charge contre le supposé conservatisme wikipédien a été nourrie par deux textes. Dans le numéro d’octobre de la Revue du crieur (éditions la Découverte-Mediapart), Sihame Assbague, figure clivante du combat contre les violences policières, dénonce le traitement réservé sur l’encyclopédie aux militants antiracistes, à l’instar de Rokhaya Diallo, dont les fiches seraient «des listes à la Prévert de commentaires critiques, […] de citations tronquées ou surinterprétées». Au même moment, l’Obs publie une tribune dénonçant «le traitement que réserve Wikipédia aux personnes trans, non binaires et intersexes», signée par le philosophe Paul B. Preciado, l’écrivaine Virginie Despentes et la réalisatrice Céline Sciamma. La discorde porte principalement sur le refus des wikipédistes d’utiliser l’écriture inclusive, actée lors d’un vote sans appel en 2020, et le maintien des «dead names» (prénoms pré-transition) dans les fiches concernées. La communauté peine à accoucher d’une convention sur la question, tiraillée entre son credo de «ne pas nuire» et son idéal d’exhaustivité. L’ambiance très «boys club» du Bistro, qui n’est pas modéré, est aussi pointée du doigt.
«Communautaires, les questions du langage épicène et du genre ont pris un certain relief depuis deux, trois ans, euphémise l’administratrice “Esprit Fugace”. On s’y heurte à l’un des obstacles majeurs que rencontrent ceux qui voudraient pousser Wikipédia sur un angle plus socialement libéral : les règles de Wikipédia imposent de respecter les sources, issues de la société. Si la société est biaisée (et elle l’est), alors Wikipédia va inévitablement refléter ce biais, en digne miroir qu’elle est. Corriger les biais sociaux sur Wikipédia revient à en faire un miroir déformant, ce qui prend à rebrousse-poil une partie assez importante des contributeurs.»
C’est pourtant dans ce sens que souhaite aller la Fondation Wikimédia, dans le cadre de sa «stratégie 2030». Théoriquement, la maison mère basée à San Francisco n’intervient pas sur la partie éditoriale, chargée seulement de lever les fonds nécessaires au fonctionnement de l’encyclopédie (hébergement des serveurs, codage de l’interface, relations institutionnelles). Mais, abreuvée de dons − déjà 150 millions de dollars collectés sur les trois premiers trimestres 2022, de quoi couvrir ses frais, auxquels s’ajoute un matelas de 100 millions sous forme de dotation − la fondation aide désormais des projets visant à rendre la plateforme plus diverse, tant dans ses contenus que ses contributeurs, comme «Noircir Wikipédia» ou «les sans pagEs». Créée en 2017, cette association francophone entend combler le manque de biographies féminines, qui représentent moins de 20 % du corpus. Durant l’été, elle a annoncé sa décision de se «professionnaliser», en salariant Natacha Rault, sa fondatrice. Si les sommes en jeu ne sont pas mirobolantes (30 000 euros de subventions par an), toute une frange wikipédienne y voit une dérive, une forme de POV pushing sponsorisé. Voire un conflit d’intérêts, Capucine-Marin Dubroca-Voisin étant à la fois présidente de Wikimédia France et trésorière des «sans pagEs». «Deux poids, deux mesures ?» feint de se demander le Figaro en osant un parallèle avec l’affaire WikiZédia. «Nous ne sommes pas payées pour créer des articles, comme une agence de com pourrait l’être», assure Natacha Rault, pour qui «le débat est très légitime, mais pas les attaques personnelles, ni le harcèlement». Son salaire, dit-elle, lui permettra de se dédier aux tâches administratives en soutien à ce projet qui mobilise environ 200 bénévoles et de nombreuses institutions culturelles. «Ces suspicions de “militantisme” omettent le fait que la connaissance libre est un acte militant en soi : Wikipédia, par définition, est révolutionnaire», souligne Dubroca-Voisin.
Wikipédia est-il un «miroir de la société» ou la boussole de l’époque ? Un arbitre impassible ou un agrégateur de polémiques ? La neutralité du savoir est-elle la neutralisation des luttes ? Le bénévolat est-il l’assurance de la probité ? Vastes débats. Les wikipédistes vont devoir trancher, quitte à verser des litres de jus de crâne. Ils y sont prêts.
Yves De Gaulle à Mandelieu le 19 juillet 2022. (Laurent Carré/Libération)
Le petit-fils du Général, énarque, puis chef d’entreprise, fait l’éloge de son grand homme et le rejoint dans sa défense de l’Etat et du service public.
SERIE LES DESCENDANTS (3/7) Le nom et le souvenir de leurs ancêtres sont un sésame ou un embarras, une fierté ou une souffrance. Rencontres avec des individus issus de personnalités connues.
C’est irrésistible. Lorsque la personne d’Yves de Gaulle ouvre la porte, aussitôt on cherche la ressemblance avec son grand-père. La stature est gaullienne, ça saute aux yeux, pas loin de deux mètres : 1,95 m vêtu de lin blanc, plus que le Général – 1,87m et demi, selon son livret militaire. En position debout, c’est impressionnant. Tandis que le fantôme du Général, tout transparent, s’installe dans le cuir blanc d’un fauteuil Barcelona, Yves de Gaulle, 70 ans, commence à se ressembler. Un énarque, ancien chef d’entreprise, qui désormais écrit des livres et passe l’été à Mandelieu (Alpes-Maritimes), dans le décor californien d’un appartement dont les larges baies vitrées ouvrent sur un golf. «Ça évite d’entretenir le jardin.»
Cet environnement solaire contraste avec la rudesse du paysage de la Boisserie, la résidence privée de son grand-père à Colombey-les-Deux-Eglises (Haute-Marne). «Lui-même en convenait. “Pour vous, les enfants, c’est pas très drôle comme endroit”,nous disait-il. Pour y vivre, il faut une mission, écrire ses mémoires, par exemple.» Par délégation de son père, unique propriétaire de la maison, Yves de Gaulle gère le domaine familial que nul n’habite plus mais que des milliers de Français visitent chaque année (six euros l’entrée).
Enfant, le dimanche midi, Yves déjeune à l’Elysée. Ses grands-parents occupent un petit appartement de trois pièces, au-dessus du boudoir d’argent où Napoléon signa son abdication. «C’était ultra-sympa. On pouvait parler de tout. J’aimais sa bienveillance chaleureuse.» Cuisine française bourgeoise, vin blanc et vin rouge, crêpe Suzette ou soufflé Arlequin, les enfants ?
Yves et ses trois frères, Charles, Jean et Pierre, bénéficient des mêmes égards. «Vous pouvez me poser toutes les questions que vous voulez, j’y répondrais. Je vous demande une seule chose : ne vous plaignez pas.» Un jour, Yves remarque un compteur EDF à l’entrée de l’appartement. «Je paie mes dépenses personnelles», dit son grand-père. Yves lui demande combien il gagne : «Je m’alloue le salaire d’un général de brigade.» Environ 6 250 euros, aujourd’hui. «Il payait ses costards, son électricité, et même ses timbres, achetés au tabac du coin…» Pas le genre à être soupçonné de dealer en douce avec Uber pour financer son élection.
Une fois, Yves se fait rabrouer. Le Président s’apprête à regagner Colombey en hélicoptère, son petit-fils demande à l’accompagner. «Ce n’est pas ta place !» Le ton est sec, inhabituel. Yves a 12 ans lorsque le général Jouhaud, un des chefs de l’OAS responsable du putsch d’Alger, est condamné à mort. «J’ai demandé à mon grand-père s’il comptait le gracier. Nous étions dans la bibliothèque, à Colombey. Je le revois réfléchir, dans son fauteuil crapaud : “Je ne vais pas te répondre car c’est une affaire entre ma conscience et moi”.» Il finira par le gracier.
«Pour nous parler, il avait une méthode. Il commençait par nous donner sa position. Puis il nous l’expliquait.» Plus Dolto que Dolto, le Général, et avant Mai 68, quand les enfants ne disposent que d’un droit, se taire. Yves l’appelle «Grand-père» et le vouvoie, lui, le tutoie mais lui offre toute son attention. La relation, empreinte de respect réciproque et d’intelligence, le marque. «C’était un jardin de lumière», dit-il.
La qualité du lien est d’autant plus précieuse que le père d’Yves, l’amiral Philippe de Gaulle, au sujet duquel il se montre évasif, n’est pas très fun. «Un chieur avec ses enfants. Altier. Cassant. Jamais une approbation. Ses fils, il ne les jugeait jamais à la hauteur», dit un proche. Leur mère, Henriette de Montalembert de Cers, compense tant bien que mal.
Récemment exfiltré de l’Ehpad des Bords de Seine, à Neuilly, l’établissement Orpea dénoncé dans le livre les Fossoyeurs, Philippe de Gaulle, centenaire, séjourne à la maison de retraite des Invalides. Il a consacré une partie de sa vie à son père. Yves de Gaulle, lui, s’est contenté de deux livres. «Je suis encore plus admiratif aujourd’hui.» Le dernier, Chevalier solitaire, a pour héros un capitaine du XVe siècle. «Une échappée, un voyage, loin de ce nom un peu écrasant»…Il publie chez Plon, comme son père et son grand-père.
Le 9 novembre 1970, lorsque son aïeul s’éteint à la Boisserie, Yves a 19 ans. Il vient de passer un mois avec lui à Colombey. Le goût des livres a approfondi leur lien. «J’ai découvert mon grand-père à travers les romans. Ils m’ont donné accès à lui.» Charles, qui apprécie Bernanos, Mauriac, Malraux, Claudel, mais aussi Le Clézio, Romain Gary, Marguerite Yourcenar, lui fait lire Brasillach, condamné à mort à la Libération, qu’il a refusé de gracier («le talent est un titre de responsabilité»). Grâce à lui, Yves découvre Pétersbourg le chef-d’œuvre d’Andreï Biély, dont le général apprécie le lyrisme poétique.
Après des études secondaires à Saint-Jean-de-Passy, Yves de Gaulle a rejoint la fac de Nanterre en 1969 avant d’entrer à Sciences-Po. Il n’embrasse pas la carrière militaire de ses aînés. «Je ne te le conseille pas», lui dit son grand-père, qui sait que la guerre est horrible.
«Elevé dans le culte du service public, j’ai fait l’ENA[l’actuelInstitut national du service public, INSP, ndlr].» Promotion André-Malraux. «L’Etat est la seule personne qu’on ne s’abaisse pas à servir… Le capitalisme privé nous inspirait alors une sorte de mépris.» Magistrat à la Cour des comptes, Yves de Gaulle appartient à des cabinets ministériels, dont celui d’Edouard Balladur. L’arrivée de la gauche au pouvoir, en 1981, rectifie sa trajectoire. «Elle a mis en place un spoil system à l’américaine : le gouvernement procédait à des nominations en fonction de préférences politiques. Nous, les énarques, avons commencé à nous dire qu’il fallait se tirer.»
Après quatorze années de service public, il rejoint le privé, AGF, GDF-Suez, Compagnie nationale du Rhône… «Quand je fais le bilan de ce que l’un et l’autre secteur m’ont apporté, le premier était plus riche. On travaille pour plus grand que soi… Servir l’Etat rend heureux.»
Ce père de deux enfants a fini par retourner au Conseil d’Etat, y retrouvant François Hollande, qu’il apprécie. «Un bon compagnon, gai, plein d’humour. On peut passer des vacances avec lui. Et puis il a le sens de la perspective… Rien à voir avec biiiiip, un gougnafier prétentieux, arrogant.» Il a prononcé le nom d’un autre ex-président, un petit nerveux manquant de sérénité. D’Emmanuel Macron, il dit qu’il fonctionne vite, une machine. «Mais il ne connaît pas l’histoire. Rien. Il ne tire pas la perspective.»
Comme les gilets jaunes, Yves de Gaulle est partisan du référendum d’initiative populaire. «Si vous n’interrogez pas régulièrement les Français, ils se désintéressent de la politique.» A la fin de son mandat, il suggère même à François Hollande d’organiser un référendum. «Perdu pour perdu, il serait sorti par le haut.» Sur quel sujet ? «Le rétablissement du septennat, par exemple…» Attendre encore un homme providentiel, un infantilisme idiot, selon lui. On a les dirigeants qu’on mérite, dit-il. Sur la chauffeuse Barcelona, le fantôme transparent du Général se dissout comme une fumée.
Dans « Le Marché des dieux », l’anthropologue Dominique Desjeux se demande, à travers l’étude des débuts du judaïsme et du christianisme, comment une nouvelle croyance peut s’imposer à toute une société et devenir une « innovation de rupture ».
Publié le 03 juillet 2022 à 05h00 Une cérémonie catholique lors de la semaine de Pâques dans l’église du Saint-Sépulcre, à Jérusalem, le 14 avril 2022. "
Quand je m’intéresse à l’histoire, n’étant pas historien de formation, je cherche d’abord à comprendre les « jeux d’acteurs » de la période que j’étudie, les objectifs de ces acteurs, leurs intérêts, leurs stratégies, leurs réseaux, leurs rapports sociaux, leurs alliances, les incertitudes auxquelles ils sont confrontés,etc.
J’ai été formé auprès de Michel Crozier, le père de la sociologie des organisations et de l’analyse stratégique. Son approche met justement l’accent sur les jeux d’acteurs face à des zones d’incertitude. Je l’ai enrichie à travers l’étude de la logistique, de l’imaginaire, du climat. Et j’ai appliqué tout cela à la religion.
Pour faire ce livre, qui m’a pris entre cinq et dix ans de travail, je me suis appuyé sur l’ensemble des sciences, à la fois historiques et exégétiques, de la nature et du vivant. Depuis les années 1990, notamment grâce à l’archéologie, l’histoire du monothéisme ne se fait plus principalement à partir des livres sacrés. L’histoire se lit à partir du contexte, de l’époque, de l’ensemble des acteurs.
Evidemment, je n’explique pas l’histoire par l’action de Dieu. Je suis agnostique au sens scientifique. Cela ne veut pas dire que ceux qui croient que Dieu intervient ont tort : je n’en sais strictement rien. Je me suis simplement appuyé sur l’histoire moderne qui, elle, change complètement la vision qu’on pouvait avoir il y a encore quelques années, au sujet d’Israël en particulier.
Votre enquête démarre aux environs du XIIe siècle avant notre ère. Que se passe-t-il de si important à cette époque ?
Je m’appuie notamment sur les travaux du biologiste et historien des religions Nissim Amzallag, qui a récemment apporté une pièce de puzzle intéressante. Cette époque est une période d’effondrement des grands royaumes méditerranéens : l’Egypte, l’empire hittite, le royaume mycénien. Il y a alors une sorte de transfert de pouvoir vers les Qénites, un peuple de forgerons vivant dans le nord-ouest de l’Arabie et le Néguev, au sud d’Israël. Ce peuple maîtrisait le cuivre, un métal central dans l’économie de l’époque. Et il se trouve qu’il vénérait un dieu du nom de Yahvé, la divinité de la forge.
Le succès d’une croyance comme celui d’une innovation reposent sur son utilité sociale
A cette époque, tout le monde est polythéiste. Même si un peuple vénère un dieu plus qu’un autre, il n’exclut pas l’existence d’autres dieux. Et quand on est polythéiste, on cherche les dieux les plus efficaces. Dans mon enquête, j’essaie de rechercher comment fonctionnent les religions non pas à partir de leurs croyances, mais de leur utilité sociale. Je pense que le succès d’une croyance comme celui d’une innovation reposent sur son utilité sociale. C’est universel : même si on ne l’appelle pas Dieu, une croyance doit assurer la sécurité des populations, assurer les récoltes, la bonne santé, la vie longue.
Dans un monde polythéiste, chaque divinité a une fonction. Et si elle n’est pas efficace, on en change facilement. On peut aussi adopter une divinité qui vient d’ailleurs. C’est peut-être ce qu’a fait le royaume de David : constatant le succès des Qénites, il a peut-être voulu adopter leur dieu qui paraissait si puissant, Yahvé (qui deviendra plus tard le théonyme du Dieu unique d’Israël). C’est une des hypothèses possibles.
Cela ne veut pas dire que le royaume de David est devenu immédiatement monothéiste – c’est même peu probable. Les Hébreux sont devenus monothéistes entre le Xᵉ et le VIᵉ siècle, au moment de l’exil à Babylone. C’est en tout cas à cette période qu’ils ont justifié leur Dieu unique à travers les textes de la Torah, au contact des religions mésopotamiennes. Pendant les siècles qui ont précédé, des batailles ont opposé monothéistes et polythéistes au sein même du peuple hébreu, comme l’illustre l’épisode du Veau d’or dans l’Exode.
Selon vous, comment le monothéisme s’est-il maintenu, voire répandu, face à un polythéisme que vous qualifiez de si « efficace » ?
La réponse, au départ, est peut-être militaire et politique : je pense qu’il y a un lien très fort entre le monothéisme et la centralisation du royaume autour de Jérusalem. Prenons la dynastie hasmonéenne (140-37 avant notre ère), la monarchie des Hébreux issue de la révolte des Maccabées contre l’occupation grecque. Ces dirigeants vont conquérir la Judée, au nord et au sud de Jérusalem, exigeant de la population de se faire circoncire, d’adopter les règles de leur religion. Cela se fait par la force : les religions ne se diffusent pas toutes seules. Pour beaucoup d’innovations, une part de contrainte est nécessaire : regardez aujourd’hui comme les systèmes Google ou Windows s’imposent à nous !
La population juive au Ier siècle de notre ère représente 6 à 8 % de la population romaine, selon les estimations les plus fiables
Mais la contrainte n’explique pas tout. La langue et la logistique jouent aussi un rôle essentiel dans la circulation des innovations. Il est important de rappeler que les victoires d’Alexandre le Grand entraînent une hellénisation de toute la Méditerranée. Une langue, le grec, est devenue commune. La Torah est traduite en grec. Une forte urbanisation s’observe aussi, la création de routes commerciales : tout cela va favoriser le développement des synagogues dans plusieurs villes importantes du pourtour méditerranéen.
Se pose, enfin, la question du prosélytisme. Pour qu’une innovation soit acceptée, il faut qu’elle réponde à une attente. Or, aux premiers siècles de notre ère, se développe une sorte d’attente d’un monothéisme, au Moyen-Orient et du côté de Rome. Chez certaines élites, en particulier, se perçoit le désir d’une forme de spiritualité plus sophistiquée que le polythéisme. A lire les textes et les débats religieux du Iᵉʳ et du IIᵉ siècle, un lien peut être observé entre la diffusion du platonisme, entre une forme d’idéalisation de la pensée, et celle du monothéisme, du Dieu unique.
La population juive au Iᵉʳ siècle de notre ère représente 6 % à 8 % de la population romaine, selon les estimations les plus fiables. Bien que ces chiffres soient très débattus, ils traduisent une forte présence juive qui ne peut pas s’expliquer uniquement par les déportations ou par un fort taux de natalité chez les membres de la diaspora. Une part de prosélytisme explique sans doute ces chiffres. La présence de synagogues tout autour de la Méditerranée l’atteste aussi.
Pourtant, c’est l’« innovation » du christianisme qui s’est le plus répandue… Comment l’expliquez-vous ?
Au départ, l’objectif de Jésus n’était pas de créer une religion, mais de purifier le judaïsme. Lorsqu’il est mort, son frère Jacques a pris la suite, et lui non plus ne voulait pas organiser une nouvelle religion. En l’an 70, les trois « leaders »qui avaient suivi Jésus – Jacques, Pierre et Paul – sont morts. La « start-up » Jésus aurait donc pu disparaître. Au même moment, le Temple de Jérusalem est détruit par les Romains. Pour moi, c’est la clé de l’histoire.
Ce qui est fondamental pour la diffusion d’une innovation, c’est la baisse de la charge mentale, du temps de formation, d’assimilation
La religion juive est alors menacée dans sa survie. La caste des prêtres disparaît. Il n’existe plus aucune structure. Et deux « stratégies » se mettent en place. Les adeptes de la première décident de se « recentrer sur leur cœur de métier » : ils vont se resserrer autour des règles de la Torah, ce qui donnera le judaïsme rabbinique. Les partisans de cette stratégie ne céderont rien sur la circoncision, les règles alimentaires. Face à cela, d’autres font au contraire le choix d’une stratégie d’ouverture et de prosélytisme envers les païens.
C’est, toutes proportions gardées, un peu ce qui se passe aujourd’hui dans une entreprise entre ceux qui disent qu’il ne faut faire que du localet ceux qui veulent faire de nouvelles alliances au niveau mondial, quitte à faire un peu différemment.
Un débat entre juifs s’est opéré. Il s’est diffusé dans toutes les synagogues et autour de la Méditerranée. Les juifs les plus « progressistes » vont alors se référer à un rabbin du nom de Jésus, qui prônait une certaine souplesse quant aux règles. Celui-ci proclamait, entre autres, qu’au lieu de procéder à des purifications tous les jours ou à chaque cérémonie, il n’y aurait qu’une seule purification : le baptême, qui lave des péchés.
Ils vont en outre se référer à Paul de Tarse, lui aussi très accommodant quant aux prescriptions religieuses : abandon de la circoncision, des règles alimentaires, etc.Il y a là quelque chose de fondamental pour la diffusion d’une innovation : la baisse de la charge mentale, du temps de « formation », d’assimilation.
Vous soulignez également l’importance de la promesse en la vie éternelle, qui a reçu beaucoup d’écho chez les Romains. Vous allez même jusqu’à la comparer à la publicité d’aujourd’hui…
La publicité peut se définir comme l’enchantement des produits, des biens et des services. Une façon d’enchanter la réalité. A partir d’un objet, on ajoute un « packaging », un nom, un slogan, etc. En développant ma métaphore (discutable, j’en conviens), on peut rapprocher cela de la transsubstantiation chez les catholiques : lors de l’eucharistie, le pain et le vin deviennent le corps du Christ, ils deviennent une divinité. La substance change. Selon moi, c’est le même procédé avec la publicité. Elle transforme un objet ordinaire en un objet extraordinaire. Elle en fait une « divinité », en quelque sorte. D’ailleurs, à regarder le lexique publicitaire, il y a un vocabulaire incroyablement religieux : il est question d’être « fidèle »à une marque, d’« engagement », de « promesse », etc.
Les chrétiens ont raconté une histoire pour convaincre les Romains, c’est une forme de « storytelling »
Une innovation doit comporter des éléments qui s’adressent à l’imaginaire du public, pour lui donner du sens. La publicité permet cela, de même que la promesse en la vie éternelle. Il s’agit d’une croyance ancienne des juifs puisqu’elle date, au moins, de la révolte des Maccabées contre les Grecs (175 à 140 avant notre ère). A cette époque, il s’agissait de comprendre comment quelqu’un qui respecte les lois de Dieu peut perdre le combat et mourir. L’idée d’une vie éternelle, d’une récompense des serviteurs de Dieu dans l’au-delà répondait à ce questionnement. Les chrétiens vont la reprendre et la diffuser, ce qui aura un impact considérable sur l’imaginaire des Romains.
Pour fonctionner, une innovation doit aussi s’adapter à sa culture de réception. Comment cela s’est-il produit avec le christianisme ?
En faisant du christianisme sa religion personnelle, l’empereur Constantin, au IVe siècle, opère un tournant. Selon moi, sa décision est liée à la grande crise monétaire qui impacte l’empire à cette époque. Après cette conversion, le paganisme n’est en effet plus considéré comme une religion d’Etat. L’empereur peut alors se servir de l’or qui se trouvait dans les temples.
https://img.lemde.fr/2022/06/02/0/0/607/899/664/0/75/0/0f5eceb_1654162934205-constantin.jpg 664w" data-sizes="(min-width: 768px) 664px, 100vw" alt="Songe de Constantin Ier et bataille du pont Milvius, illustration des Homélies de Grégoire de Nazianze, 879-882, Bibliothèque nationale de France (Ms grec 510)." class="loaded" sizes="(min-width: 768px) 664px, 100vw" srcset="https://img.lemde.fr/2022/06/02/0/0/607/899/1328/0/45/0/0f5eceb_1654162934205-constantin.jpg 1328w, /https://img.lemde.fr/2022/06/02/0/0/607/899/664/0/75/0/0f5eceb_1654162934205-constantin.jpg 664w" data-was-processed="true" width="664" height="443"> Songe de Constantin Ier et bataille du pont Milvius, illustration des Homélies de Grégoire de Nazianze, 879-882, Bibliothèque nationale de France (Ms grec 510). WIKIPÉDIA / DOMAINE PUBLIC
Les chrétiens vont ensuite devenir les alliés du pouvoir. Petit à petit, ils vont intégrer la fonction publique romaine, puis y devenir majoritaires. Ils vont également assimiler des éléments de la culture romaine : l’eau bénite, les cierges, les ex-voto, l’encens, etc. Ce qui sera même théorisé par des auteurs comme saint Augustin ou saint Jérôme, qui font de ces « emprunts » une condition du développement du christianisme. Ce que j’appelle « l’innovation de réception » : pour qu’une innovation se développe, il faut sans arrêt la transformer et l’adapter à la population de réception. C’est selon moi l’étape la plus importante dans le processus de constitution d’une innovation de rupture.
A ce propos, vous qualifiez le récit de la condamnation de Jésus de « cas d’école ». Pourquoi ?
Historiquement, cela fait peu de doute : c’est bien le Romain Ponce Pilate qui a condamné Jésus. Ponce Pilate avait probablement horreur des juifs parce que beaucoup d’entre eux se sont révoltés contre Rome. Mais pour convertir les Romains, il fallait atténuer cet aspect quelque peu négatif concernant l’un des leurs.
Les Evangiles vont donc rapporter que ce sont d’abord les autorités juives qui ont condamné Jésus à mort pour blasphème. Ils affirment que le Sanhédrin, le tribunal de Jérusalem, s’est réuni de nuit pour le procès. Or, cela est historiquement peu plausible : le Sanhédrin ne se réunissait jamais de nuit. Mais à Rome, qui sait cela ? Les chrétiens ont donc raconté une histoire pour convaincre les Romains. C’est une forme de« storytelling ».
Crise du cuivre, grandes sécheresses, exil à Babylone, effondrement du Temple… Les crises sont au centre de votre analyse. Pourquoi sont-elles si importantes ?
Les innovations ont parfois besoin des crises pour se diffuser, car celles-ci ouvrent des fenêtres d’opportunité. A chaque crise, des personnes vont perdre, des systèmes vont s’effondrer. Et en même temps, c’est un moment de renouveau, d’adoption de nouvelles pratiques. C’est à la fois, comme toujours, négatif et positif.
Il existe d’ailleurs des parallèles entre les crises antiques et celles d’aujourd’hui : crises climatique, militaire avec la guerre en Ukraine, sociale, monétaire… Je pense que l’étude des crises passées nous donne des outils intellectuels pour comprendre un tant soit peu la situation. L’incompréhension génère de l’angoisse. Et l’angoisse ouvre la porte aux solutions faciles et aux régimes populistes.
« Le Marché des dieux. Comment naissent les innovations religieuses. Du judaïsme au christianisme », PUF, 256 pages, 18 €, 14,99 € pour le format numérique.
Plus populaire et légitime que jamais, l’encyclopédie collaborative est le dernier champ de bataille des grandes luttes idéologiques du moment. «Libération» a parlé à une dizaine d’administrateurs francophones du site, qui racontent les coulisses.
Chaque matin, thé fumant à la main, Sylvie (1) s’assoit devant son ordinateur et entame sa «patrouille», comme on dit chez les «wikipédistes» aguerris. Prolifique contributrice, cette retraitée de l’éducation nationale vérifie que les pages dédiées à ses marottes n’ont pas été «vandalisées» dans la nuit, guettant les germes des «guerres d’édition» de demain. Puis, elle se rend sur le «Bistro», le forum des rédacteurs, et suit «le grand drama de Wikipédia».
Ces derniers mois, le cœur de la sexagénaire n’y est plus : trop de polémiques et des évolutions qui l’inquiètent. Le Bistro est désormais aussi agité qu’un plateau de débats télévisés. C’est pour ça qu’elle ne veut même pas qu’on donne son pseudo Wiki : «La moindre phrase y est décortiquée.» Sylvie n’aime pas le manichéisme mais voit se dessiner deux camps : «Les militants et les pépères.» Elle se range dans la seconde catégorie, «ceux qui fournissent le gros du travail !» Mais elle l’admet, il est fini le temps où s’investir dans Wikipédia était un hobby au mieux ignoré, au pire moqué.
L’encyclopédie collaborative est plus que jamais scrutée, critiquée, convoitée. Une citadelle en proie aux déchirements internes comme aux tentatives de manipulation externe, tant son influence est devenue prégnante. Pendant que les agences de com rivalisent de stratégies pour ripoliner les pages de leurs clients, l’extrême droite s’essaye à l’entrisme dans ce qu’ils appellent «Wokipédia». A l’inverse, des militants antiracistes et féministes dénoncent «un bruit de fond» réactionnaire dans les entrailles de l’encyclopédie. «Wikipédia est victime de son succès», conclut Sylvie.
Un méga-site d’actu
Victime, c’est à voir. Succès, c’est indéniable. Deux décennies après son lancement, la plateforme affiche une santé insolente. Cinquième site le plus consulté au monde avec 5,5 milliards de visiteurs uniques chaque mois et des dons en hausse constante, le drôle de projet de Jimmy Wales, entrepreneur de la Silicon Valley aux mœurs libertariennes (son premier coup dans la bulle internet était un site largement dédié aux photos X, qui financera l’ancêtre de Wikipédia), fait désormais figure de référence pour le grand public. Tant pour les personnalités vivantes, du despote octogénaire à l’actrice en vogue, que pour les plus obscurs événements historiques, le plus pointu des philosophes ou le plus exotique des coléoptères (sans compter le fichage exhaustif de tous les Pokémon).
Sur Google, peu importe la requête, l’article Wikipédia − parmi les 65 millions d’entrées existantes en 300 langues − est bien souvent le premier résultat. Retournement spectaculaire : dans les années 2000, lancer un «tu l’as lu sur Wikipédia» tenait du dénigrement, à l’époque où les fiches squelettiques étaient peu sourcées, méprisées par les universitaires, truffées d’erreurs ou de canulars. Désormais, cela vaut validation : si c’est sur Wikipédia, c’est sans doute vrai. Avec les enjeux − informationnels, réputationnels, démocratiques même − qui en découlent. Durant la pandémie du Covid-19, de nombreuses publications, y compris scientifiques, ont salué le travail contre la prolifération des fake news effectué par les wikipédistes, main dans la main avec les pouvoirs publics.
A l’échelle française, Wikipédia compte 30 millions de lecteurs par mois, ce qui en fait, au-delà de son statut encyclopédique, le site d’infos le plus lu de France. Car, loin de ses principes originels de recul, la plateforme s’est mise à coller à l’actualité en temps réel. Avec le risque de dérapages que cela induit. Deux exemples parlants : une longue page «Affaire Lola» a été échafaudée dans les quarante-huit heures suivant le meurtre de la jeune parisienne de 12 ans. Et lors des dernières législatives, un utilisateur s’est empressé d’amender la page de la députée insoumise à peine élue Rachel Keke, ex-femme de chambre, pour préciser : «Le soir de son élection, elle a des difficultés à s’exprimer en direct à la télévision.» Si l’ajout malintentionné a été supprimé rapidement, il illustre désormais le tempo à lequel sont soumis les gardiens du Wiki-temple, à l’heure où le moindre parlementaire a sa fiche. Au risque de transformer les contributeurs en faits-diversiers ou chroniqueurs politiques…
«L’actualité, on s’est fait un peu piéger là-dessus, constate Pierre-Yves Beaudouin, chargé du plaidoyer de Wikimédia France, l’un des “chapitres” de la fondation qui chapeaute le développement de l’encyclopédie. Le lecteur comme la communauté attendent désormais qu’on soit le plus à jour possible. Les audiences sont énormes sur les morts célèbres, les conflits en cours, les élections. Le décès d’Elizabeth II a fait doubler le trafic mondial de Wikipédia ! Cette responsabilité-là stresse un peu la communauté…»
Des shérifs
La communauté Wiki, c’est quoi au juste ? Est-ce le troll de passage, l’amateur éclairé, le rédacteur de niche, le pamphlétaire monomaniaque, le super geek aux dizaines de milliers d’interventions ? Qui fait Wikipédia ? En principe, n’importe qui avec une connexion internet. C’est le miracle participatif : le clapotis des ajouts, soustractions et corrections permanentes d’un océan de curieux produit une connaissance souvent plus solide qu’un comité de sachants. Mais dans les faits, certains contributeurs sont plus égaux que d’autres, pour paraphraser Orwell. Il s’agit des «administrateurs». Des bénévoles cooptés parmi les rédacteurs les plus actifs, dont la nomination se fait sous la forme d’un plébiscite public où chacun doit motiver son vote, fidèle au culte de la transparence logorrhéique de la plateforme. Avec leur étoile de shérif, les «admins» sont censés se dédier à la maintenance du site, à l’affût de toute «activité vandaloïde» (savoureux jargon wikipédien), épaulés par les «patrouilleurs» et des bots. Mais si les algorithmes dégomment aisément gros mots et pénis potaches, ils sont impuissants face au POV pushing (littéralement «point de vue forcé»), soit toute tentative de perversion du sacro-saint principe de neutralité.
Pour résoudre les disputes (elles aussi publiques, visibles dans l’onglet «discussion» de chaque article), les admins peuvent verrouiller ou supprimer des pages et bloquer les fauteurs de troubles. «On fait la police», résume «JohnNewton8», quadra bordelais qui se définit comme un cadre sup et ne veut surtout pas voir ses «outils techniques» comme un pouvoir. «On n’impose rien sur le fond, précise-t-il. On dit juste : “Mettez-vous d’accord, sans menaces, ni insultes, ni manipulation des sources, sinon on vous bloque.”» Environ 150 pour l’ensemble du Wikipédia francophone, dont le noyau dur compte entre 5 000 et 20 000 rédacteurs réguliers, ils ne sont qu’une trentaine à se colleter «les sujets chauds, compliqués, où ça ferraille sec». Qu’il s’agisse du conflit israélo-palestinien ou, plus étonnement, de l’huile d’argan (où se rejoue la brouille Maroc-Algérie), en passant par la vie et l’œuvre de Marlène Schiappa ou la fiche du bataillon ukrainien Azov (nazis ou pas ?)… «Ce qui bouge c’est la matière vivante, les conflits comme les personnes… L’article de Louis XI est stable», note JohnNewton8. Pour certains intronisés depuis une dizaine d’années, à l’instar de Jules, chauffeur de trains dans le civil et célébrité à l’échelle Wikipédia, ces admins postés sur la ligne de front essuient le feu des critiques.
De fait, derrière l’idéal d’horizontalité et d’autogestion, Wikipédia a accouché d’une sibylline hiérarchie prêtant aux comparaisons kafkaïennes éculées. Des blogs de révoltés en guerre contre «l’aristocratie wikipédienne» décrivent ainsi dans d’interminables posts «l’élection stalinienne» de tel admin ou l’aveuglement complice d’un autre, quitte à verser dans le doxxing, le déballage d’éléments intimes permettant d’identifier les quidams derrière les pseudos. Un véritable panier de crabes. Soupir de JohnNewton8 : «Facile de s’en prendre à nous : on prend les décisions qui fâchent. De là à imaginer qu’on est une clique ! On vient de tous bords, et on ne s’aime pas tous !» Jean-Noël Lafargue, enseignant en nouveaux médias et ex-admin tempère : «C’est un milieu où des gens ont quitté la communauté à cause d’une engueulade sur les chicons et les endives [le conflit sur le titre de la fiche dédiée à la chicorée dure depuis 2005, ndlr]. Les guerres d’édition génèrent beaucoup de frustration, mais comme tout organisme, Wikipédia a besoin d’anticorps…»
Pour «Sammyday», autre admin, «le niveau de violence n’est pas plus haut qu’avant, mais plus récurrent. Wikipédia est percuté par l’époque : le monde est plus polarisé, l’encyclopédie aussi. Tout devient épidermique». Au fil d’incessantes batailles plus ou moins futiles, la communauté a tenté de se trouver des arbitres. En vain. Les brigades de «Wikipompiers» ont été dissoutes et le Comité d’Arbitrage est en état de mort cérébrale, faute de volontaires. «On a un problème structurel d’absence de véritables médiateurs, concède Capucine-Marin Dubroca-Voisin, présidente de Wikimédia France. C’est un rôle dur, chronophage : plonger dans des discussions très longues, de façon écrite, et mettre sa réputation en jeu. Même quand on est admin, il est beaucoup moins risqué de faire du blocage de vandales dans son coin que de résoudre les conflits qui s’enveniment. Tout cela pèse sur la santé communautaire.»
Un loup zemmourien dans la bergerie
Ce climat délétère a été alimenté par une année 2022 émaillée d’«affaires» wikipédiennes. Il y a d’abord eu, en pleine campagne présidentielle, la révélation par Vincent Bresson, journaliste infiltré dans l’équipe de campagne d’Eric Zemmour, d’une cellule baptisée «WikiZédia», dont l’objectif était de lustrer les pages dédiées au polémiste, à son parti et à ses soutiens (l’enjeu n’était pas négligeable, la page Zemmour étant la plus visitée de France en 2021). Le groupuscule d’une dizaine de membres, chapeauté par Samuel Lafont, couteau suisse numérique de la fachosphère, s’appuyait sur «Cheep», pilier du Wikipédia francophone depuis une dizaine d’années. «C’était quasiment le plus gros contributeur de la partie politique, il jouissait d’une grande légitimité, moulé dans le style ultra-procédurier du site», raconte «Malaria28», bête noire de la bande WikiZédia, qui a depuis quitté la plateforme. Fort de son statut «autopatrolled», réservé aux gros contributeurs, Cheep voyait ses modifications validées automatiquement. Jusqu’à légender, en pleine polémique zemmourienne, une photo de Pétain et Laval en indiquant que leur «responsabilité dans la Shoah en France est sujette à débat». Si la grossière modification négationniste avait attiré l’attention, Cheep s’en était tiré avec un blâme, pas même un blocage. A la différence de Malaria28, aux interventions jugées trop virulentes.
«Le problème avec Cheep, c’est qu’il savait faire, explique JohnNewton8. Prises une par une, ses interventions étaient dans les clous, au regard de nos principes.» Au premier rang desquels, le «SBF» (supposez la bonne foi). En février, après la publication du livre de Bresson, Au cœur du Z, les administrateurs bannissent Cheep et six autres comptes. Sanction rarissime, à la hauteur du traumatisme, pour une communauté de fins limiers qui se vantait, jusqu’alors, de démasquer aisément «faux nez» et autres communicants masqués : il existe même une page sur le mode name and shame consacrée à toutes les tentatives d’«instrumentalisation et ripolinage de Wikipédia».
«Ce qui a été mal vécu, c’est que ça sorte dehors. On n’a pas su le voir, Cheep a su bénéficier de la mansuétude réservée aux anciens», reconnaît un admin. Pour ce dernier, Cheep n’était pas un cheval de Troie mais «un mec qui a retourné sa veste en reniant nos valeurs pour faire du militantisme. On accueille tout le monde, de la personne trans au vieux facho qui écrit des kilomètres sur Maurras − tant qu’ils s’en tiennent aux règles et aux sources».Wikimédia France a pris soin de préciser que le bannissement n’avait «rien à voir avec l’idéologie […] Cheep était notoirement connu pour être d’extrême droite», mais avec la violation d’une dizaine de commandements («neutralité», «savoir vivre», «conflit d’intérêts», utilisation de «pantins»).
Pris la main dans le sac, Lafont, le conseiller zemmouriste, hausse les épaules : «L’échec, il est de leur côté, pas du nôtre. Ils ont révélé à tout le monde qu’ils étaient une petite bande de militants. Qu’ils soient douze à faire la loi, on s’en fout. La question, c’est “est-ce qu’ils penchent d’un côté ?” Là, on l’a bien vu.» Dans une veine plus victimaire, Jean-Luc Coronel de Boissezon, ce professeur de droit révoqué par la fac de Montpellier pour avoir fait le coup de poing contre des manifestants étudiants en 2018, a réagi à l’exclusion de Cheep avec une tirade sur Twitter contre le «terrorisme intellectuel» que ferait régner sur l’encyclopédie «une poignée de geeks d’ultragauche haineux, caricaturaux, no life (sic) subventionnés». Au passage, Coronel de Boissezon, soupçonné de trafiquer sa page pour noyer sa condamnation à six mois de prison dans les tréfonds de sa notice, listait ses préconisations : «Ne jamais donner un centime [à Wikipédia]», «créer un compte et participer le plus fréquemment possible» et «encourager tout projet alternatif». Soit les deux grandes stratégies de la frange réactionnaire face à l’encyclopédie : l’entrisme ou la sécession.
Terre de croisades ?
Dans les sphères francophones, la première approche a été théorisée à l’aube des années 2010 par les sbires d’Alain Soral. Stéphane Condillac, le «monsieur Internet» du bretteur antisémite multicondamné, avait alors pondu un mode d’emploi pour une cellule d’une douzaine de personnes. Nombre «parfaitement suffisant […] [car] les débats contradictoires, voire les votes, mobilisent rarement plus de 10 ou 20 personnes», à condition de se plier à une «organisation très stricte voire militaire» pour tromper les administrateurs, «des geeks un peu flic». Plus récemment, on trouvait sur le site d’une officine catho-royaliste un appel reprenant ces consignes sous la bannière «Au nom de la vérité, investissons et conquérons Wikipédia !». Parmi les conseils, choisir «un pseudonyme discret, évitez les NouvelleCroisade et autres Vive-LouisXX» et faire ses preuves sur des sujets «non polémiques», type «bande dessinée, zoologie, l’église de votre village». Mais le but affiché était bien de peser, in fine, sur les pages les plus sensibles, comme celle consacrée à la théorie raciste du «grand remplacement». Cette dernière, champ de bataille permanent, a été placée depuis 2020 sous «semi-protection pour une durée indéfinie». En clair, les administrateurs ont posé un gros cadenas dessus, et sont désormais les seuls à pouvoir y intervenir. Un cas unique en français.
Il n’existe qu’un pays où l’infiltration droitière a fonctionné : la Croatie. Repérés par les médias locaux dès 2013, les biais ultranationalistes de cette déclinaison de l’encyclopédie étaient liés à la «mainmise d’un groupe qui a eu recours à des manœuvres d’intimidation et à des actions concertées pour acquérir du pouvoir au sein de la communauté wikipédienne», selon un rapport de la Fondation Wikimédia, publié en 2021. Il aura fallu près de dix ans pour que les membres de l’escadron, mené par un journaliste d’extrême droite, se voient privés des galons d’administrateurs qui leur permettaient de bloquer leurs opposants. «Aucune des différents Wikipédias n’est à l’abri d’une telle attaque», ont prévenu les analystes.
Les clones réacs, de «WikiKto» à «Conservapedia» aux Etats-Unis, ont quant à eux tous échoué, abandonnés faute de contributeurs ou macérant à l’état d’ébauche. «Faire son propre truc, ça ne marche jamais, concède Lafont. C’est comme dire, on va battre Amazon ! Faut être réaliste, ou avoir de sacrés moyens…» Dernière tentative en date, et pas des moindres : «Runiversalis», doublon de l’encyclopédie approuvé par les autorités russes fin août et «nettoyé» de toute mention de la guerre en Ukraine (fichée «Petite Russie»). Après avoir estimé que Wikipédia violait ses lois bâillons en colportant des «fake news de l’étranger», le Kremlin semble décidé à passer à la vitesse supérieure. Avant de bloquer l’accès à Wikipédia pour de bon ? Dans le doute, des utilisateurs ont commencé à en télécharger l’entièreté sur leurs disques durs…
La baston des sources
Sur Wikipédia, le nerf de la guerre, ce sont les sources. Et avec ce pivot inconscient vers l’actu chaude, celles-ci sont majoritairement journalistiques, loin de la vénération des thèses universitaires des débuts. Cette obsession de la «source secondaire fiable» (dans la philosophie Wikipédia, comme le veut un exemple célèbre, Philip Roth n’était pas une source d’autorité sur l’œuvre de Philip Roth, disqualifié comme une «source primaire») se frotte à l’épineuse définition de la neutralité des médias. «Un débat quotidien», confirme Jules, l’administrateur à l’origine de l’Observatoire des sources de la version française de Wikipédia, lancé en 2020. «Sur les pages liées au Covid et aux pseudosciences, le POV pushing était tout le temps lié aux mêmes sources, d’où l’idée de fixer la position majoritaire», justifie Sammyday. Ainsi, Valeurs actuelles n’est à utiliser qu’en «complément» et avec «proportion» (comprendre parcimonie), France Soir est un «blog complotiste» et Boulevard Voltaire «peu fiable». De l’autre côté du spectre, le Bondy Blog «est proche de revendications communautaristes musulmanes selon certains observateurs, tandis que d’autres sources y voient un média de qualité». Les médias «mainstream», dont Libération, ne font même pas partie de l’index, considérés de facto fiables. Fin septembre, c’était au tour des wikipédistes anglophones de décider si Fox News était une source acceptable. Au terme d’une discussion longue comme un roman (82 000 mots), un «consensus», valeur cardinale de l’encyclopédie, a été esquissé : les contenus liés au conglomérat ultraconservateur sont «marginalement fiables».
De quoi faire hurler les médias ostracisés, pour la plupart très à droite, qui reprennent en chœur les diatribes de Larry Sanger, éphémère cofondateur de Wikipédia. Véritable cerveau aux origines de l’encyclopédie (Jimmy Wales se chargeait plutôt de la partie tech), cet enseignant en philosophie a quitté le navire au bout d’un an, avant de lancer Citizendium, un anti-Wikipédia d’experts avec comité de lecture. Au fil des ans, Sanger a réécrit l’histoire, estimant avoir été évincé par «des anarchistes d’extrême gauche persuadés que [son] rôle [scientifique] posait problème». En 2021, sous les vivats de l’alt-right, il n’avait plus de mots assez durs contre son bébé. «Personne ne devrait faire confiance à Wikipédia !», tonnait-il dans le Daily Mail, déplorant qu’on ne pouvait plus y citer le tabloïd, ni Fox News : «Si une polémique n’apparaît pas dans les médias mainstream de centre gauche, elle n’apparaîtra pas dans Wikipédia.»
Conservateurs malgré eux ?
Mais les flèches pleuvent aussi depuis la gauche. Cet été, une dispute savante sur Wikipédia s’est retrouvée dans le Canard enchaîné. Bloqué définitivement sur le site, l’historien Damon Mayaffre, alias «Histors», assure avoir été victime des machinations d’un universitaire rival, le très conservateur Olivier Dard, qui sévirait sous le pseudo «Guise» (ce que le professeur à la Sorbonne, contacté par Libération, dément fermement). Tout commence sur une obscure page, celle des «Deux cents familles», en référence aux principaux actionnaires de la Banque de France jusqu’à sa nationalisation après-guerre. «Mythe politique» et «thèse complotiste», indique le résumé introductif de Wikipédia. Définition révisionniste et droitière, s’indigne Mayaffre, pour qui «un virulent débat intellectuel qu’on avait dans les années 70 à la fac s’est déplacé sur Wikipédia. Là, on traite Léon Blum de complotiste, quand même !» Pendant près de trois ans, ses modifications ont été systématiquement retoquées par l’hyperactif et influent Guise. Par dépit, Mayaffre-Histors multiplie les entorses à la wiki-étiquette : création d’un «Caou» (compte à objet unique) ; volonté de divulguer l’identité de son contradicteur ; utilisation de «faux nez» (avatars secondaires créés pour simuler des soutiens)… L’intéressé reconnaît des «maladresses» mais maintient qu’il s’agissait de collègues et étudiants : «Ils ont même bloqué l’adresse IP de l’université de Nice ! Quoi que je fasse, j’étais suspect parce que je n’avais pas leurs codes.» Ce que confirme à demi-mot un vétéran : «Entre Wikipédiens, on se tient les coudes, ça peut donner une impression sectaire vue de l’extérieur. Dans cette affaire, Histors avait peut-être raison sur le fond, mais il n’a pas su le prouver selon nos principes.» Symptomatique, opine un bibliothécaire sudiste récemment promu administrateur : «On a du mal à recruter et former des gros contributeurs qui ne soient pas là pour défendre une cause. Ces milieux ont progressivement fait leurs armes sur Wikipédia et en connaissent désormais tous les rouages. La situation se complique, je suis pessimiste…»
Cet automne, la charge contre le supposé conservatisme wikipédien a été nourrie par deux textes. Dans le numéro d’octobre de la Revue du crieur (éditions la Découverte-Mediapart), Sihame Assbague, figure clivante du combat contre les violences policières, dénonce le traitement réservé sur l’encyclopédie aux militants antiracistes, à l’instar de Rokhaya Diallo, dont les fiches seraient «des listes à la Prévert de commentaires critiques, […] de citations tronquées ou surinterprétées». Au même moment, l’Obs publie une tribune dénonçant «le traitement que réserve Wikipédia aux personnes trans, non binaires et intersexes», signée par le philosophe Paul B. Preciado, l’écrivaine Virginie Despentes et la réalisatrice Céline Sciamma. La discorde porte principalement sur le refus des wikipédistes d’utiliser l’écriture inclusive, actée lors d’un vote sans appel en 2020, et le maintien des «dead names» (prénoms pré-transition) dans les fiches concernées. La communauté peine à accoucher d’une convention sur la question, tiraillée entre son credo de «ne pas nuire» et son idéal d’exhaustivité. L’ambiance très «boys club» du Bistro, qui n’est pas modéré, est aussi pointée du doigt.
«Communautaires, les questions du langage épicène et du genre ont pris un certain relief depuis deux, trois ans, euphémise l’administratrice “Esprit Fugace”. On s’y heurte à l’un des obstacles majeurs que rencontrent ceux qui voudraient pousser Wikipédia sur un angle plus socialement libéral : les règles de Wikipédia imposent de respecter les sources, issues de la société. Si la société est biaisée (et elle l’est), alors Wikipédia va inévitablement refléter ce biais, en digne miroir qu’elle est. Corriger les biais sociaux sur Wikipédia revient à en faire un miroir déformant, ce qui prend à rebrousse-poil une partie assez importante des contributeurs.»
C’est pourtant dans ce sens que souhaite aller la Fondation Wikimédia, dans le cadre de sa «stratégie 2030». Théoriquement, la maison mère basée à San Francisco n’intervient pas sur la partie éditoriale, chargée seulement de lever les fonds nécessaires au fonctionnement de l’encyclopédie (hébergement des serveurs, codage de l’interface, relations institutionnelles). Mais, abreuvée de dons − déjà 150 millions de dollars collectés sur les trois premiers trimestres 2022, de quoi couvrir ses frais, auxquels s’ajoute un matelas de 100 millions sous forme de dotation − la fondation aide désormais des projets visant à rendre la plateforme plus diverse, tant dans ses contenus que ses contributeurs, comme «Noircir Wikipédia» ou «les sans pagEs». Créée en 2017, cette association francophone entend combler le manque de biographies féminines, qui représentent moins de 20 % du corpus. Durant l’été, elle a annoncé sa décision de se «professionnaliser», en salariant Natacha Rault, sa fondatrice. Si les sommes en jeu ne sont pas mirobolantes (30 000 euros de subventions par an), toute une frange wikipédienne y voit une dérive, une forme de POV pushing sponsorisé. Voire un conflit d’intérêts, Capucine-Marin Dubroca-Voisin étant à la fois présidente de Wikimédia France et trésorière des «sans pagEs». «Deux poids, deux mesures ?» feint de se demander le Figaro en osant un parallèle avec l’affaire WikiZédia. «Nous ne sommes pas payées pour créer des articles, comme une agence de com pourrait l’être», assure Natacha Rault, pour qui «le débat est très légitime, mais pas les attaques personnelles, ni le harcèlement». Son salaire, dit-elle, lui permettra de se dédier aux tâches administratives en soutien à ce projet qui mobilise environ 200 bénévoles et de nombreuses institutions culturelles. «Ces suspicions de “militantisme” omettent le fait que la connaissance libre est un acte militant en soi : Wikipédia, par définition, est révolutionnaire», souligne Dubroca-Voisin.
Wikipédia est-il un «miroir de la société» ou la boussole de l’époque ? Un arbitre impassible ou un agrégateur de polémiques ? La neutralité du savoir est-elle la neutralisation des luttes ? Le bénévolat est-il l’assurance de la probité ? Vastes débats. Les wikipédistes vont devoir trancher, quitte à verser des litres de jus de crâne. Ils y sont prêts.
Dans la charte adoptée à Rennes en septembre 2016, Santé Mentale France affirme sa « détermination à agir pour combattre toutes les formes de stigmatisations dont font l’objet les personnes avec la formation aux premiers gestes d’urgence. La Fondation de France a d’ores et déjà apporté un financement d’amorçage pour cette opération et l’agence nationale Santé Publique France a été sollicitée pour apporter son soutien. Une demande d’inscription au budget 2018 de cet organisme a été faite.
2 Ce programme s’adresse au grand public et vise à faire progresser sa connaissance des troubles psychiques, de façon à ce qu’il puisse mieux percevoir l’expression de ces troubles, adopter une attitude adaptée et bienveillante et apporter un conseil pour orienter les personnes qui en ont besoin vers le diagnostic et les soins.
3 La première étape consistera à adapter au contexte français le manuel international MHFA et à former les premiers formateurs. Puis les premières formations du public pourront être engagées, peut-être en ciblant d’abord des personnes plus fréquemment en contact avec les personnes concernées : enseignants, policiers, gardiens d’immeubles, personnels d’accueil des services publics, professionnels des services de ressources humaines…
4 Nous espérons que, au-delà des adhérents de Santé Mentale France et des enseignants de l’INFIPP, cette démarche se développera en cascade et mobilisera de nombreux acteurs au-delà même des acteurs directs de la santé mentale pour faire progresser la connaissance des troubles psychiques dans la population, pour faciliter l’accès au diagnostic et aux soins adaptés et faire ainsi reculer la souffrance des personnes atteintes de ces troubles et celle de leurs proches vivant avec des troubles psychiques et/ou en situation de handicap psychique » (voir la charte sur le site www.santementalefrance.fr).
5 Par ses effets sur les personnes concernées et leur environnement, cette stigmatisation est un frein puissant à l’accès rapide aux soins psychiatriques et aux accompagnements ; elle rend plus difficile l’accès aux droits sociaux entendus au sens large, du logement aux prestations sociales ; elle rend plus difficile l’accès à l’emploi ; souvent, elle entraîne un repli et un isolement social des personnes et leurs familles. Voilà les raisons pour lesquelles Santé Mentale France s’engage activement dans la lutte contre la stigmatisation.
6 Quelles sont les raisons de cette stigmatisation et comment faire pour agir contre elle ? Cet éditorial ne suffirait pas à les énumérer. Il ne s’agit pas d’un phénomène spécifiquement français, loin de là. Un des facteurs majeurs conduisant à ces attitudes de rejet ou de méfiance est l’ignorance, qui est source de représentations erronées et de fantasmes négatifs sur les troubles psychiatriques, leurs origines, leurs manifestations, leurs conséquences. A titre d’exemple, souvent, les personnes qui entourent l’adolescent ou le jeune adulte – enseignants, amis, famille, collègues – méconnaissent et n’identifient pas les premières manifestations des troubles psychotiques. En conséquence, elles n’ont pas toujours l’écoute ni la capacité de donner les conseils adaptés pour un accès au diagnostic et aux soins ; on sait pourtant que la précocité et l’organisation adaptée de ces soins permettent d’espérer une réduction très sensible à la fois de la gravité des manifestations ultérieures de la pathologie et du basculement des situations durables de handicap.
7 Hélas, pour l’heure, cette lutte contre la stigmatisation n’a pas entraîné d’autre mesure qu’un soutien timide à la Semaine d’information en santé mentale, utile et à laquelle SMF prend toute sa part mais bien insuffisante à elle seule !
8 D’autres pays ont pourtant développé et mis en œuvre un programme de formation grand public, né en Australie dans les années 1990, appelé Mental Health First Aid (MHFA) [1][1]http://www.mhfainternational.org/ pour l’association…. Les Australiens ont formé 500 000 personnes [2][2]La population de l’Australie est estimée 24,64 millions… depuis la mise en place de ce programme qui a essaimé progressivement dans 20 autres pays. L’impact de ce programme a déjà fait l’objet de plusieurs études scientifiques qui ont conclu à son intérêt et ont validé sa pertinence.
Les représentations du handicap ont beaucoup évolué ces dernières années, avec la prise de parole des personnes concernées qui ont récusé le modèle médical du handicap et affirmé leur pouvoir d’agir sur leur propre vie. Si cet « empowerment » est aujourd’hui reconnu par les professionnels, lorsqu’il est question de l’accès au logement, de l’insertion professionnelle ou d’autres aspects de la vie comme les loisirs, la vie sociale, les droits sociaux, on est frappé du silence qui persiste sur ce « pouvoir d’agir » sur leur vie affective et sexuelle qui constitue pourtant un des points d’appui fondamentaux d’accès à une pleine humanité.
2 S’interroger sur ce constat nous place immédiatement en face de la question suivante : La vie affective et sexuelle des personnes en situation de handicap doit-elle être entendue essentiellement comme un problème qui continue d’induire un malaise chez les professionnels et de mettre en question leurs repères éthiques et réglementaires ?
3 Nous tenterons dans ce numéro un bref survol de quelques questions ayant trait à cette thématique, en considérant les situations de handicap, quelque soit leur origine, de façon assez générale :
4 La question du libre-arbitre, de la liberté de choix des personnes sera, naturellement au cœur des interrogations. A partir de quel moment les professionnels que nous sommes peuvent-ils être amenés à penser que la vie affective et/ou la sexualité des personnes que nous accompagnons nous concerne, soit pour la limiter, soit pour l’encourager et l’accompagner. Y aurait-il quelque généralité en la matière alors que nous touchons là au plus intime de l’identité de chacun ?
5 Par ailleurs la question du lien entre affectivité et sexualité méritera également d’être posée, question qui renvoie naturellement à nos propres représentations sociales. Les deux domaines peuvent-ils être traités de façon disjointe ?
6 Mais s’intéresser à la vie affective et sexuelle des personnes en situation de handicap soulève aussi d’autres questionnements éthiques concernant le désir de parentalité, les grossesses désirées ou non, mais aussi les risques de MST.
7 Pendant très longtemps les institutions recevant des personnes en situation de handicap, ont, soit fermé les yeux sur des réalités qu’il valait mieux ignorer, soit fait stériliser leurs pensionnaires. Elles ont également pu édicter des règles strictes interdisant toute sexualité entre les murs de l’institution, ne se posant alors pas du tout la question de l’affectivité. Plus tard, elles ont pu mettre toutes les femmes sans leur demander leur avis, sous traitement anticonceptionnel ou bien laisser des préservatifs à disposition de chacun. Chacun aménageant la gestion de l’établissement et ses règles de vie à sa façon. Il semble que notre époque commence à sortir de cette ambivalence et de ces ambiguïtés et à s’interroger réellement. C’est un bon signe mais beaucoup de progrès restent encore indispensables. Les quelques pages de ce dossier se veulent une modeste contribution à cette réflexion.
1La prise en compte de la vie affective et sexuelle ainsi que du désir de parentalité des personnes en situation de handicap psychique émerge actuellement. En effet ces sujets était tabous et rarement abordés, étant exclu des préoccupations des accompagnants, alors même qu’ils traversent nos propres vies de façon essentielle.
2 Malgré le poids de la morale et de nos préjugés, nous assistons depuis plusieurs années à l’évolution des mentalités aussi bien envers le handicap qu’à l’égard de la sexualité.
3 Les différentes lois dans le milieu médico-social de 2002 – 2005 et 2007 ont encouragé une véritable reconnaissance des droits, en ce qui concerne l’affectivité, l’intimité, la sexualité et la parentalité, des personnes en situation de handicap psychique.
4 Une approche plus positive de la sexualité émerge au fil du temps, auparavant, l’on abordait la sexualité essentiellement sous l’angle du danger et du risque en parlant uniquement de contraception, de prévention et de la menace du Sida, aujourd’hui nous en parlons comme une dimension du bien être des personnes et de l’affirmation de leur identité, comme une dimension nécessaire pour une reconnaissance de la personne dans la totalité de son être.
5Cependant, lorsque nous parlons de sexualité, de quoi parlons-nous exactement ?
6 Le terme sexualité englobe les phénomènes de la reproduction biologique des organismes, les comportements sexuels permettant cette reproduction et enfin les nombreux phénomènes culturels liés à ces comportements sexuels.
7 Sur un plan étymologique, la sexualité est ce qui sépare l’espèce en deux catégories d’individus, les mâles et les femelles. Sur un plan relationnel et affectif, la sexualité est ce qui rapproche les individus et qui les unit. Nous avons là un premier paradoxe, témoin de toute la complexité de la sexualité, puisque la sexualité est à la fois ce qui nous sépare et ce qui nous unit.
8 Sur le plan psychologique, notre sexe est ce qui nous définit en tant qu’homme ou femme, il participe à la construction de notre identité sexuée, à nos choix d’objets sexuels et nos modalités relationnelles. En effet, l’identité sexuée consiste à savoir si l’on est garçon ou fille, à s’approprier les attributs du masculin ou du féminin, à s’identifier aux images propres à chaque sexe et à moduler nos attitudes et nos comportements en fonction de cette identification.
9 La sexualité prise dans sa totalité et non réduite au simple rapport sexuel, est une composante essentiel de notre personnalité, elle est ancrée dans le biologique, le psychologique et le social, elle est la forme de plaisir à échanger avec un autre, elle convoque des sensations corporelles, des sentiments, des émotions, des désirs. Cela ne se réduit pas au simple besoin de satisfactions des pulsions mais à un désir profond de relation et d’amour.
10 Il est nécessaire de rappeler que pour tout être humain, la sexualité est présente à chaque âge de la vie. Enfants, adolescents, adultes et personnes âgées, nous sommes tous des êtres sexués.
11 L’apprentissage de la sexualité est avant tout un apprentissage sensoriel et corporel qui débute à la naissance et participe de tous les organes des sens, des habitudes familiales et de la sensibilité maternelle. La formation du schéma corporel et de la sensibilité tactile se réalisent au fil des jours à travers le toucher du corps nouveau-né par la mère lors des soins, de la toilette et du portage : c’est la naissance sensorielle du corps.
12 Dès la naissance, les mains de la mère parcourent le corps du bébé et lui procurent ses premières sensations. Chaque cellule du cerveau sensoriel reçoit un message : le bras commence ici et s’arrête là, ici c’est le ventre, ça la jambe…etc., le corps s’éveille à la vie. Cet épanouissement sensoriel et corporel est un préalable au vécu de la sexualité.
13 Ainsi, tous présentent des intérêts sensoriels, de la naissance jusqu’à la mort, et les expriment par une conduite : cette conduite n’a pas la même réponse et ne se dote pas de la même sensualité (initiatives pour explorer des expériences plaisantes) selon le corps et la maturité psychologique, physiologique et sexuelle.
14 La sensualité d’un enfant en raison de son corps enfantin se manifeste par des conduites prégénitales (l’organe est source de plaisir mais ce dernier n’est pas mature en raison d’un corps immature) mais le plaisir ressenti au moment des expériences sensorimotrices du jeune enfant gagnera avec le temps en maturité grâce aux transformations du corps au moment de la puberté et grâce aux différentes expériences. Avec la puberté, c’est le passage de fille et de garçon à celui de femme et d’homme, c’est-à-dire le passage de l’enfant à l’adulte qui accède à la sexualité génitalisée, capable de réaliser une relation sexuelle aboutie en couple et éventuellement de procréer.
15 La sexualité humaine varie en fonction des époques et des cultures. Des différences sont observées dans la diversité des pratiques érotiques, mais surtout dans la très grande diversité des mœurs, des croyances, des valeurs, et des représentations sexuelles. Ces observations ethnologiques montrent l'importance majeure de la culture dans le développement sexuel et dans l'expression de la sexualité humaine.
16 Bien qu’il existe des déterminismes génétiques et biologiques des comportements humains, l’apprentissage social et culturel, permet leur réalisation de façon appropriée. Tous les apprentissages se font par éducation, selon le principe de l’imitation. On apprend à parler, à manger, à vivre ensemble en imitant. Trop souvent, l’on imagine qu’il ne sert à rien de parler de sexualité avec les enfants, au-delà de quelques données de base sur la procréation et des quelques conseils habituels de prévention, car nous pensons que la sexualité est naturelle.
17 Cependant, si avoir une érection ou ressentir une excitation est un réflexe naturel, savoir qu’en faire ne l’est pas, d’où l’importance d’une éducation qui permette d'apprendre à se conduire avec les autres sur le chemin de la sexualité, c'est à dire apprendre à connaître et à écouter son corps et le corps de l’autre, apprendre à respecter ses désirs et ceux de l’autre, apprendre aussi à échanger avec l'autre sur son ressenti et ses attentes.
18 Cet apprentissage devrait permettre d’intégrer le fait que "mon corps n'appartient qu'à moi et que personne ne peut m'obliger à faire quoi que ce soit dont je n'ai pas envie, ni m'interdire ce qui me plaît, tant que je respecte la loi et que je ne nuis pas à autrui».
Handicap et sexualité
19 Nous avons abordé la sexualité de manière générale mais qu’en est-il pour le sujet ayant des troubles psychiques. Comment vont s’intriquer sexe et handicap dans la construction identitaire de la personne ainsi que dans ses modalités relationnelles ?
20 Avant d’aborder cette question complexe, il est nécessaire de mettre en avant les tabous et les préjugés qui persistent dans notre société et que nous risquons de partager à notre insu. Généralement, ces personnes sont d’abord perçues comme handicapées avant d’être perçues comme homme ou femme susceptible de séduire ou d’être séduit(e).
21 La plupart du temps, il y a une injonction paradoxale que subit le sujet, qui est considéré comme ni complètement différent, ni complètement semblable et à qui on demande d’être un adulte tout en restant un enfant, d’être autonome alors qu’il est dépendant, et d’être un homme ou une femme mais sans affirmer de désirs liés à la féminité ou à la masculinité. Ainsi, on ne parle que très rarement de sexualité et d’amour avec ces sujets qui sont perçus comme des grands enfants immatures qui n’en sont pas encore là. Leur corps est restreint à des dimensions fonctionnelles, amputés de son érogénéité et de son expressivité émotionnelle.
22 La sexualité des personnes ayant des troubles de la personnalité est le plus souvent perçue comme potentiellement débridée et réalisée de façon irresponsable. Les figures animales étant régulièrement convoquées dans ses représentations, réduisant la sexualité à la dimension du besoin sexuel, ayant une fonction de décharge pulsionnelle. Si dans le principe, ces personnes sont des sujets de désir et de pulsions comme les autres, nous savons aussi que, dans la réalité, certains troubles affectent les processus de construction psychique du rapport à soi et à l’Autre tant sur le plan affectif que cognitif.
23 Ces personnes peuvent présenter des déficiences cognitives ou des incapacités fonctionnelles qui affectent le champ des échanges sensoriels, la perception, la mobilité et la motricité, les capacités de compréhension et d’adaptation à l’environnement. Ces troubles ou déficiences sont sources de blessures narcissiques, de confusion entre sexe et tendresse, et entraîne une dépendance à autrui plus ou moins grande, y compris dans le domaine sexuel.
24 Ainsi, le type de sexualité et le sens de la sexualité (autoérotique, homo ou hétérosexuelle) dépend du degré d’autonomie, non seulement en termes de capacité motrice ou sensorielle mais aussi en termes de niveau de socialisation, de maturité affective et de compétences sociocognitives et relationnelles.
La sexualité dans les fonctionnements psychotiques
25 La psychose est une structure psychique se caractérisant essentiellement par un trouble de l’identité, un trouble dans le rapport à l’autre et à la réalité.
26 Le sujet psychotique entretient avec le réel des rapports relevant de l’ambivalence primaire, c'est-à-dire basés sur le principe de plaisir. Ainsi la prévalence des processus primaires et la toute puissance de la pensée amènent à une toute puissance des désirs et des pulsions car elles ne sont pas censurées par le réel. Les pulsions cherchent à se décharger, à se satisfaire de la façon la plus immédiate, sans tenir compte de la réalité relationnelle. C’est pourquoi l’on assiste à l’expression des pulsions « crues », non filtrées, non censurées, non intégrées à la vie affective.
27 Le Dr Philippe GABBAI précise que « dans les fonctionnements psychotiques, la vie pulsionnelle peut être une source de danger contre laquelle le sujet tente de se protéger par divers mécanismes défensifs (déni, clivage, projection). La difficulté pour ces patients tient au fait que cette vie psychique, se déroule dans une enveloppe corporelle dont l’intégrité, l’unité est sans cesse menacée (angoisse de morcellement). Michel Lemay utilise la métaphore d’une carafe de verre fissuré (représentant l’enveloppe corporelle) qui contient un liquide (la vie psychique), le risque étant la rupture de la carafe (et la dislocation corporelle et psychique qui va avec) lors d’un choc externe (provenant de l’environnement) ou d’une ébullition interne (émotions, pulsions) ».
28 Le Dr GABBAI précise que « ce point est essentiel pour saisir la problématique de la sexualité dans les fonctionnements psychotiques où domine l’angoisse de morcellement. Les patients en question sont comme tout un chacun fascinés, excitables au plan pulsionnel mais c’est à chaque fois au risque d’un morcellement possible, d’une angoisse de mort. Ainsi la plupart des patients psychotiques peuvent-ils agir, sans trop de risque, un auto-érotisme, encore que nombre de schizophrènes verbalisent très bien les angoisses que génèrent chez eux ces pratiques, qu’ils sont souvent contraints d’enfermer dans des rituels, des rationalisations, des fictions délirantes pour en atténuer les risques ».
29 Lorsqu’il y a relation avec un partenaire (qu’il soit ou non du même sexe), la fragilité psychique et symbolique du corps ainsi que la menace de l’intrusion par l’autre, limitent l’accomplissement d’une réelle sexualité, celle-ci ne se réalisera que d’une manière « externe », c’est à dire limitées à des attouchements, des caresses ou « des câlins ».
30 Paradoxalement, on peut observer chez les femmes, un comportement inverse, où la recherche de relations sexuelles avec des partenaires multiples est particulièrement active. Il s’agit, selon le Dr GABBAI « d’une conduite qui tente, par la répétition, d’atténuer l’angoisse précisément liée à ces relations ».
31 Cependant, il y a des exceptions, certaines personnes psychotiques évoluent vers des fonctionnements symbiotiques, le caractère menaçant de l’autre est donc atténué, on retrouve ce cas chez des personnes dites stabilisés, capables d’une relative autonomie sociale et qui peuvent avoir accès à une vie de couple dans des conditions cependant protégées.
Le chaos de la sexualité dans les fonctionnements anaclitiques
32 D’après le Dr GABBAI, « ce qui est en jeu ici est une faille dans la construction du narcissisme (lié à des défauts d’attachements sécures dans l’enfance, on parlait autrefois de carences précoces typique des personnes abandonniques ou dans les états limites), entraînant une absence de l’estime de soi (Jean Bergeret parle de Moi nul) souvent masquée derrière un moi « grandiose » totalement irréaliste ». Ce qui est caractéristique dans ce fonctionnement, c’est un besoin permanent d’étayage et de soutien, besoin d’autant plus pressant qu’il est impossible à satisfaire.
33 « La conséquence est que ces sujets érigent l’autre (l’objet) dans un statut idéalisé (un objet parental primitif tout puissant) comme capable de combler la faille, comme capable de l’étayer sans fin et sans relâche. Dès lors il adressera une demande avide, toujours insatisfaite et lorsque l’inévitable déception surviendra, la frustration douloureuse de n’être point comblée entraînera l’attaque contre l’objet (l’autre) jugé décevant ».
34 Le Dr GABBAI précise ainsi que « les conduites sexuelles de ces personnes sont marquées par deux traits principaux : la recherche avide d’un partenaire qui comble la demande affective, recherche à chaque fois décevante car personne ne peut véritablement être en état de combler la béance interne, l’immense besoin d’estime, de reconnaissance, de respect, d’amour. La discontinuité relationnelle qui est centrale, puisque chaque fois que la relation s’établit, elle est vite insuffisante à combler la faille, d’où la rupture et la recherche d’un autre objet ».
35 « Cette logique entraîne une vie sexuelle chaotique chez la femme, au bord de la prostitution où se satisfait tout à la fois leur demande affective avide et la confirmation de leur Moi nul (d’être une prostituée) mais où aussi la brièveté des rencontres protège contre des attachements affectifs plus durables mais toujours déçus et donc douloureux. Chez les hommes se met en place une consommation sexuelle sans attachement, sans affect, où la partenaire est utilisée comme objet ».
36 En conclusion, nous percevons bien la nécessité de la prise en compte de la structure psychique du sujet dans ses relations affectives et sexuelles. Nous devons rester attentifs au regard moralisateur ou normatif sur les conduites mises en œuvre par les personnes ayant un handicap psychique, qui font comme elles peuvent et en conformité avec leur problématique cognitive et psycho-pathologique. Il est bon de rappeler qu’il n’y a pas de norme en matière de sexualité à partir du moment où les conduites ne portent pas atteinte à l’intégrité et à la dignité des personnes.
37 Les codes d’expressions de leurs désirs ne sont pas les mêmes que les nôtres et nous ne les comprenons pas ou nous les comprenons mal. Nous restons donc très crispés sur les comportements à adopter et nous tentons presque toujours de guider ces hommes et ces femmes vers un projet de normalisation à travers la sexualité plutôt que vers un projet d’épanouissement personnel et différent pour chacun et chacune.
38 Nul doute que la vie affective et sexuelle des personnes ayant un handicap psychique peut prendre des formes extrêmement diverses et que nous vivons à une époque où il s’agit moins de l’Amour avec un grand A que d’amours au pluriels. De la même manière qu’il n’y a pas de sexualité avec un grand S, mais qu’il n’existe qu’une multitude de sexualités personnelles, chacune devant être respectée dans son rythme et ses expressions.
39 Concernant le désir d’enfants chez des personnes ayant un trouble psychique, on peut dire que cela reste un vrai tabou !
40 Pourtant être parent et en situation de handicap n’est pas nouveau ; dans de nombreuses familles, cette situation est arrivée. Les enfants de ces personnes leur étaient le plus souvent retirés, élevés par des nourrices, confiés à l’assistance publique, ou encore à leurs grands-parents. Ce qui a changé, c’est que ces personnes se sont appropriés une légitimité pour exprimer leur désir d’être parents et dans un certains nombres de cas, le réaliser. Etre parent tout en ayant un handicap psychique n’est plus interdit, ce n’est plus une honte non plus. Pourtant, l’accompagnement dans l’élaboration du désir est encore peu pratiqué, le soutien positif de l’attente de l’enfant peu développé et le travail conjoint des multiples services autour des parents et de l’enfant semble presque impossible.
41 En premier lieu, nous avons à l’esprit que le désir d’enfant s’inscrit dans notre nature. L’homme et la femme sont faits pour avoir des enfants. Même s’il ne s’agit pas de leur fonction première, les humains n’échappent pas à la nécessité naturelle de se reproduire.
42 Le fait qu’un patient ou une patiente puisse un jour devenir père ou mère, est volontiers vécu par lui ou par elle comme une étape heureuse de sa vie, un témoignage de sa capacité à intégrer ou réintégrer la communauté des humains dont sa pathologie le tenait écarté. Ainsi le désir de parentalité peut participer à être comme tout le monde, avoir un enfant, créer une famille, c’est accéder à un statut social, c’est atteindre une place qui reste encore la base de notre société.
43 Grâce à l’enfant, la personne, devenue comme tout le monde, peut avoir l’impression qu’elle n’est pas si « malade », cela peut être aussi une revanche sur le handicap, un désir de réparation. Il sort quelque chose de positif d’une personne « abîmée ».
44 Même si le désir d’enfant est bien présent, il semble peu élaboré. On assiste le plus souvent à une parentalité qui arrive sans préparation, pas de projection dans le temps, pas de préparation à la naissance, déclaration très souvent tardive de la grossesse et encore quelques fois, déni de grossesse.
45 Il faut bien l’admettre nous sommes vite dépourvu face à ces situations, car :
Nous ne pouvons nous empêcher de penser à l’enfant ce qui réactive nos préjugés,
Il n’existe aucune référence en la matière
On peut être pris par le désir de ne pas briser un projet et le principe de réalité…
47 Les réactions sont souvent stéréotypés ; tu es handicapé, tu as des difficultés à t’occuper de toi-même comment prendras-tu soin d’un enfant ? Ton enfant sera retiré, placé en famille d’accueil, on peut être heureux sans enfant, si tu es enceinte, on ne pourra pas te garder dans l’établissement…pourtant il peut y avoir d’autres réponses et d’autres postures face à cette demande.
48 En premier lieu, l’écoute ; la personne a aussi besoin d’exprimer ses rêves d’avenir. Formuler un rêve ne veut pas dire le mettre en œuvre. Il est essentiel que cela puisse être imaginé, penser, verbalisé. Il faut pouvoir envisager l’inenvisageable, soutenir la capacité de rêverie. L’envisager ne serait-ce que pour qu’il soit possible d’y renoncer. Renoncer au projet d’enfant, après l’avoir envisagé et sans qu’il ait été interdit de l’envisager, est un facteur de maturation. Tout le monde imagine quantité de choses qu’il n’obtiendra ou ne réalisera jamais.
49 On voit alors dans la clinique comment de jeunes adultes parviennent à des mouvements de désinvestissement et de réinvestissement. Par exemple, la figure du frère ou de la sœur prend beaucoup d’importance au moment où s’accentuent les questions du couple et de la parentalité. Un attachement affectif intense aux neveux et nièces, et un investissement de leur statut d’oncle ou de tante, peut alors faire office de réparation ou de substitut.
50 Toutefois, lorsque l’annonce de la grossesse est là, dans quel cas est-on en droit d’être optimiste, dans quel cas au contraire est-il prudent de ne pas l’être ?
51 Plusieurs éléments peuvent être favorables ; la présence d’un parent non pathologique et surtout sa capacité à limiter et contenir la psychose de son conjoint, la capacité d’identification de la mère à son enfant, la présence d’une image parentale auxiliaire et surtout la capacité des parents à accepter que ce « parent auxiliaire » soit investi par l’enfant ainsi que la présence et la qualité de la relation avec l’équipe soignante.
52 De plus une discussion permet de dégager les points forts de la personne ou du couple pour être parents. Le fait d’être conforté dans ses aptitudes va aussi mettre en lumière les manques et il sera possible de travailler sur le type de parentalité possible, ainsi que la mise en place d’un système compétent pour accompagner la situation, système composé des parents, de l’enfant, de la famille élargie et des équipes soignantes.
53 Il est bon de rappeler que le handicap n’est pas une indication médicale d’interruption de la grossesse et qu’il n’est jamais simple d’être parent, handicap ou pas, chacun se débrouille comme il peut, chacun est père ou mère à sa façon et de manière singulière.
55 La parentalité est une construction sociale, multiforme en fonction des origines de chacun. La parentalité se transmet et s’organise en fonction de :
la culture ; pour chacun, la question de la fonction parentale va s’inscrire dans sa propre histoire, son vécu, ses traditions, ses origines
des pratiques ; pour chacun la prise en charge des enfants va s’organiser au regard des façons de faire, des rapports familiaux qui se tissent selon des codes qui appartiennent à ce groupe culturel.
57 Si nous voulons définir de manière générale la parentalité, nous pourrions proposer qu’il s’agisse de tout ce qui concerne la fonction de parent, d’un point de vue psychique, mais aussi légal et social.
58 Aujourd’hui, la moitié des enfants ne sont pas élevés par leurs deux parents. On cherche comment nommer ces personnes qui ne sont pas les parents mais qui vont s’occuper de l’enfant. Ainsi est né le terme de parentalité (beau, homo, adoptive, partagée…). En même temps on tente de définir qui à l’autorité parentale, le plus souvent conservée par le géniteur ou l’adoptant. Mais elle peut être déléguée ou partagée par la décision d’un juge, voire des parents eux-mêmes.
59 Il est ainsi possible pour des personnes en situation de handicap qui n’ont pas la capacité d’élever leurs enfants, même avec des aides ou des suppléances, de nommer des personnes dignes de confiance pour s’occuper durablement de l’enfant, tout en leur assurant la possibilité de conserver des liens, il s’agit de parentalité partielle ou bifocale.
60 Parallèlement, il existe actuellement une multitude d’établissements ou de services ayant pour missions la prise en charge et l’accompagnement de ces parents dans la construction du lien avec leur enfant, tel que les établissements d’accueil mère-enfant, les Centre d’Accueil Thérapeutique à Temps Partiel pour parents/bébés, la Protection Maternelle et Infantile, les services de maternité de l’Hôpital…etc. Dans cette logique, certains départements ont créé des Services d’Accompagnement et de Soutien à la parentalité (SASP) destinés à des personnes ayant une reconnaissance de la Maison Départementale des Personnes Handicapées.
61 Il y a donc différentes façon d’être mère ou père : avec ou sans enfant, ou avec un enfant placé. Il faut opérer une séparation entre : être mère ou père et s’occuper de l’enfant. Il est nécessaire de bannir tout jugement et de ne pas attendre ce qu’on attend d’une mère : c’est-à-dire qu’elle soit maternelle. Etre mère ne veut pas forcément dire avoir un enfant pour soi. Etre une bonne ou une mauvaise mère, cela dépend des jours et reste vrai pour chacun. Quand les choses se nouent dès le début et que chacun peut prendre sa place, les choses peuvent se dérouler de manière satisfaisante. C’est pourquoi il faut soutenir les bricolages et la singularité de chacun.
62 Du côté de l’enfant, nous pouvons nous demander s’il est possible pour lui de multiplier les figures d’attachement ? Il s’agit bien là de la question centrale lorsqu’on parle de parentalité multiple. On l’a vue cette situation est déjà vécue par un grand nombre d’enfants ayant des parents séparés. Un enfant peut s’attacher à plusieurs personnes et en tirer profit. Ce mode d’attachement lui, est dommageable lorsqu’il n’est pas sécurisé ; en cas de conflit, d’absences injustifiées, de deuil soudain, de changements inexpliqués et fréquents.
63 L’insécurité provoque inévitablement des troubles chez l’enfant, la répétition de telles situations engendrera des troubles installés durablement. Mais un enfant peut tout à fait avoir deux mamans ; une de « ventre » qui ne peut l’lever, mais pense à lui avec amour et bienveillance et s’en occupe en fonction de ses possibilités, et une maman de « cœur » qui va prendre soin de lui au quotidien.
64 Il ne sera pas possible à l’enfant tout petit d’avoir plus de deux ou trois figures d’attachements : parents, parents de substitution. Mais au fur et à mesure qu’il grandit, l’enfant pourra élargir ses figures d’attachements. Il pourra également se créer un figure de remplacement en utilisant un proche « comme un père » par exemple.
65 Faisant suite à l’évolution de la société, de nouvelles parentalités sont apparues. Les normes ont éclaté. Les personnes en situation de handicap vont à leur tour bénéficier de ces changements. D’autres voies se font jour, probablement plus respectueuse des attentes de la personne en situation de handicap, permettant une meilleure évolution des enfants.
66 Loin d’empêcher la parentalité, elle la rendrait possible, soit grâce à un étayage précoce et correctement coordonné, soit par la possibilité d’une parentalité plurielle. Cette parentalité sur mesure, et non pas a minima, devrait permettre à la personne ayant un handicap d’être comblée par l’accomplissement de son désir de parentalité.