Laurent Fabius, à Paris, le 18 novembre 2022. (Jérôme Bonnet)

Laurent Fabius, à Paris, le 18 novembre 2022. (Jérôme Bonnet/Libération)

 

par Philippe Lançon

publié le 30 novembre 2022 à 17h58
 

Malgré son visage demeuré d’une rondeur lisse et son presque grand âge dépourvu d’âge, Laurent Fabius ne ressemble pas tout à fait à la Joconde. Cependant, il a un point commun avec la mystérieuse créature de Vinci : un certain retranchement. Son sourire de surface, un ton souvent ironique, le contrôle sévère et fluide de sa personne, ce regard vif et rapidement rétracté sous la moindre question perçue comme intrusive, tout rappelle qu’on interroge le président du Conseil constitutionnel (pour encore trois ans) comme on restaure une toile de maître : avec précautions. Dans le vaste bureau du fauve élégant et courtois, une grande sculpture représente un cheval cabré. Laurent Fabius était bon cavalier, et son frère François, rappelle-t-il, champion d’équitation. Le bronze est de Martine Martine, une artiste de 90 ans : «Elle a fait ça à 80 ans, ce qui nous donne à tous de l’espoir…» En art comme en politique, l’important est de durer.

Un beau livre sur elle est posé sur une table basse. Leurs parents étaient amis. Le père de Fabius était antiquaire et collectionneur ; celui de Martine, industriel, collectionneur et mécène. Elle a peint et sculpté des Balzac en série. Depuis quelques années, il peint aussi, comme Churchill à la fin de sa vie, généralement avant d’aller relire des lois : peintre du dimanche, semaine comprise. Il utilise l’acrylique, «ça ne salit pas et ça ne sent pas mauvais». Ses tableaux ne sont pas figuratifs : «Plus ça va, plus j’aime les choses abstraites. J’aime bien être ému, mais je n’aime pas trop être conduit. Je n’aime pas les œuvres didactiques et je fuis le réalisme politique comme la peste.» Il a dû en épuiser les charmes dans la vie. Ses œuvres, cet homme non dépourvu d’orgueil refuse de les montrer : «Je préfère ne pas mélanger les genres.» Il y en a une, tout de même, dans son bureau : une sorte de marée noire sur fond rouge. Du Stendhal écologique ? La toile a fait la couverture de Rouge carbone, son livre sur le climat, mais «[il] n’[a] pas dit qu’elle était de [lui]». Maintenant, il le dit.

 

Quand le Conseil constitutionnel a été créé en 1958, il rendait cinq décisions par an ; il en rend désormais une centaine. Il y a du travail pour les neuf membres et leur équipe, et «[ils] ­[vivent] quasiment ensemble». Cela ne l’empêche donc ni de peindre ni de publier ces jours-ci, dans la prestigieuse collection «Art et Artistes» de Gallimard, Tableaux pluriels, un livre surprenant, très bien illustré, à l’érudition et au ton étrangement universitaire, sur l’histoire des polyptyques, ces peintures à plusieurs volets, à travers les âges. Il s’amuse : «Ne faites pas l’erreur de certains de mes amis qui disent : “Encore un livre sur les politiques !” Puis, quand je leur explique, je vois leurs yeux qui disent : “Polyptyque ? Qu’est-ce que c’est que ça ? Et où sont les y ?”»

En 2010, il a publié un premier ouvrage, le Cabinet des douze (Gallimard), sur douze tableaux qu’il aimait et qui, d’après lui, avaient contribué à «faire la France». Son livre sur les polyptyques est plus pointu et moins politique. Sa fonction l’oblige au devoir de réserve sur les sujets d’actualité. Pourquoi ce choix ? «C’est né de trois éléments. D’abord, mon amitié avec certains artistes qui utilisent cette forme. Ensuite, ma propre contrainte de création : comme beaucoup de peintres, je n’ai pas assez d’espace pour faire de grands formats d’une seule toile, alors, je fais des panneaux séparés. Enfin, je me suis mis à chercher des bouquins sur les polyptyques, et je me suis aperçu qu’il n’y en avait pas. Je me suis dit “je vais m’y mettre”.» Il a étudié «ce qu’on appelle pompeusement l’oculométrie, la façon dont le spectateur regarde l’œuvre». Le voyage commence du côté de chez Giotto et Van der Weyden ; il finit du côté de chez Soulages et Ming, deux peintres que l’auteur apprécie.

Il a connu Soulages parce qu’ils habitaient tous les deux près de la place Maubert, se voyaient au marché. L’artiste xérophile lui a permis de mieux comprendre, dit-il, le sens des polyptyques : «Il me disait par exemple qu’il n’aimait pas les triptyques, parce qu’on regarde toujours le centre. Le regard doit se déplacer. Moi, j’utilise l’expression “danser des yeux”.» Etait-il ami avec celui qu’il appelle «Pierre» ? Beaucoup de gens, vers la fin de sa vie, semblaient l’être – en particulier, de gens puissants. Cherchaient-ils, comme les enfants, à ne plus avoir peur du noir, ou, comme les pharaons, à le rejoindre ? Le seul dont Soulages était assurément proche, c’était Rocard. «Soulages l’aimait beaucoup, rappelle celui qui l’aimait moins, et il a fait sa tombe.» Laurent Fabius était au cimetière pour l’enterrement.

Winston Churchill a peint quand il traversait un désert, quand il a été en retraite. Laurent Fabius s’est mis à peindre «il y a sept ou huit ans», peu avant de rejoindre le promontoire constitutionnel. Comment s’y est-il mis ? «Ma compagne, ravie ou accablée de m’entendre parler de peinture, m’a acheté un nécessaire pour peindre. Au début, c’était très mauvais.» Ça ne l’est plus ? Il sourit : «Quand je fais quelque chose, j’essaie d’aller au bout.» Ses couleurs favorites sont le rouge, le noir, le blanc, le jaune : «Je me suis amusé à faire une série de polyptyques avec ces couleurs-là.»

L’exergue de Tableaux pluriels est de l’historien de l’art Daniel Arasse, son défunt condisciple à l’Ecole normale supérieure. «Il était hors du lot et très élégant, se souvient-il, mais j’avoue que la peinture italienne, qu’il aimait tant, ce n’est pas tellement mon truc.» A l’époque, l’art tout court le faisait fuir. Dans son enfance, après le petit déjeuner du dimanche, le père allait en famille au musée ; avant tout, au Louvre : «Dans ce cas-là, ou bien on s’immerge dans le milieu, comme mon frère, ou bien on fait une overdose. Moi, j’ai suivi la deuxième voie. Jusqu’à 30 ans, je n’ai pas pu voir les tableaux en peinture. Par des détours, ça n’a pas été inefficace… mais le détour fut long.» Chez les Fabius, il y avait au mur du salon un des plus beaux Georges de La Tour, la Madeleine au miroir. On l’appelle toujours «la Madeleine Fabius». Les enfants jouaient dessous comme devant une lampe ou un pot de chambre. André Fabius l’avait acquis chez Drouot en 1936. Bingo : le tableau, très sombre, fut attribué au peintre l’année suivante. Son propriétaire le revend trente-huit ans plus tard, aux Etats-Unis. Il est à la National Gallery de Washington.

Le grand-père, également antiquaire, était spécialiste des sculpteurs du XIXe siècle, Carpeaux, Barye. En 1942, comme il est juif, ce qu’il possède est revendu à Drouot, «dans des conditions scandaleuses. Il en est mort». Après la guerre, ses fils rebâtissent une galerie. «Chez moi, dit Laurent Fabius, j’ai gardé quelques sculptures ; des tableaux, très peu. Maintenant, sur les murs, je mets les miens. Je les exposerai peut-être quand j’aurai quitté la vie publique.» On ignore si l’un d’eux ressemblera au portrait de Dorian Gray.

20 août 1946 Naissance à Paris.

2010 Le Cabinet des douze (Gallimard).

2020 Rouge Carbone (L’Observatoire).

2022 Tableaux pluriels (Gallimard).

 
 
 
 
 

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