par Luc Ferry

Benoît n’hésite pas à affirmer que

si éros sans agapè est aveugle,

agapè sans éros est vide.

 

Dès qu’une question d’importance traverse l’Église, et celle du célibat des prêtres qui ne cesse de resurgir en est une, la plupart des observateurs tombent dans le panneau de l’antinomie conservatisme/modernisme. Ils ne peuvent pas s’empêcher, en l’occurrence, d’opposer un pape supposé «de gauche et moderniste» (François) à un autre pape, sinon de droite et réactionnaire, du moins traditionaliste (Benoît).

Il faut pourtant tout ignorer de l’histoire du mariage pour ne pas savoir qu’en l’occurrence, n’en déplaise aux traditionalistes, c’est François qui incarne la tradition et Benoît la (relative) modernité.

.... si on lit de près la belle encyclique que Benoît consacrait à l’amour au tout début de son pontificat (un texte intitulé «Dieu est amour», formule tirée du grec O theos agapè estin emprunté à une épître de Jean), on y découvre un pape qui plaide de façon aussi limpide que profonde pour une indispensable réconciliation d’éros et d’agapè (s’agissant de philia, l’amitié, Benoît se contente de rappeler que le mot et ce qu’il recouvre sont bien présents et même approfondis dans l’Évangile de Jean, mais seulement pour désigner les relations de Jésus avec ses disciples).

Contrairement à ce que laisse entendre la vulgate nietzschéenne, éros n’est nullement condamné selon Benoît par le message chrétien. Il est même un excellent point de départ vers son achèvement dans agapè, car il incarne une «promessede bonheur» dont on peut partir pour pratiquer ce que Hegel appelait une aufhebung, un dépassement qui conserve et qui en l’occurrence fait sa part à l’amour érotique au sein d’agapè.

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Selon Benoît, livré à lui-même, séparé d’agapè, éros risque de sombrer dans la pornographie, une réification de la personne humaine étant toujours l’horizon ultime, voire inévitable, d’éros coupé d’agapè. Il faut donc réconcilier les deux amours, réconcilier l’amour qui prend et l’amour qui donne, l’amour qui nous enferme en nous-mêmes, dans notre égocentrisme, et celui qui fait sortir de soi, donner en toute gratuité à l’autre, «prendre soin» de lui.

 

 

 

 

par Luc Ferry

«Le transhumanisme prétend tout simplement lutter contre la vieillesse, fabriquer une humanité qui serait si je puis dire «jeune et vieille à la fois».

 

Il faut connaître la culture grecque pour se connaître soi-même. Je dis bien la culture grecque, c'est-à-dire la mythologie plus encore que la philosophie. L'Odyssée d'Homère est à mes yeux plus importante que les dialogues de Platon ou la Métaphysiqued'Aristote, car l'histoire d'Ulysse est celle d'un homme qui part en quête de la vie bonne et cette quête du sens de la vie constitue la matrice de toute la pensée occidentale.

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Le cosmos est comme un grand puzzle dont chacun de nous n'est qu'un petit fragment. Et comme le cosmos est éternel, en s'ajustant à lui, nous devenons nous-mêmes comme des fragments d'éternité. Tel est le but de la vie selon Homère…

..«Le transhumanisme prétend tout simplement lutter contre la vieillesse, fabriquer une humanité qui serait si je puis dire «jeune et vieille à la fois». Pourquoi pas ?»

...Jamais l'homme n'aurait inventé ce qu'il a conçu de meilleur depuis deux siècles s'il avait considéré la nature comme un modèle à imiter: la protection des personnes âgées et des handicapés est tout sauf naturelle. Dans la nature, c'est la sélection naturelle darwinienne qui domine. Nous choisissons librement dans la nature ce que nous voulons aimer et ce que nous voulons combattre..

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Il faut distinguer transhumanisme et posthumanisme. Le projet posthumaniste veut fabriquer une intelligence artificielle «forte», c'est-à-dire une machine qui disposerait de la conscience de soi, du libre arbitre et d'émotions humaines, et pas seulement d'une formidable puissance de calcul. Je n'y crois guère. Le transhumanisme, lui, prétend tout simplement lutter contre la vieillesse, fabriquer une humanité qui serait si je puis dire «jeune et vieille à la fois». Pourquoi pas? L'humanité a-t-elle été durant le XXe si merveilleuse qu'on ne puisse travailler à lui permettre de devenir plus sage en réconciliant, comme dans le poème de Hugo, Booz endormi, la flamme de la jeunesse et l'expérience de l'âge?

 

 

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le 27.02.20

Luc Ferry: «Vers une longévité heureuse?»

À lire aussi de Luc : La famille, refuge premier et socle de la solidarité   

le 1 avril 2020

Luc Ferry: «Mai 68 à l’envers»

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Le confinement, malgré internet, oblige au repli sur cette famille encore honnie dans les années 1968

La deuxième leçon, elle aussi déjà visible, c’est que le confinement, malgré internet, oblige au repli sur cette famille encore honnie dans les années 1968, comme en témoignait parmi d’autres le fameux film de Ken Loach, Family Life. Autant les petits-bourgeois qui se la jouaient révolutionnaire étaient d’une effroyable myopie sur les effets mortels du marxisme-léninisme, autant le repli actuel sur la sphère privée risque à terme d’être délétère. J’ai toujours aimé et défendu la famille. J’ai expliqué dans mes livres les raisons pour lesquelles elle était le lieu d’une admirable sacralisation de l’humain, elle-même liée à l’histoire du mariage d’amour.

Mais le travail est l’indispensable complément de la vie privée. S’il est parfois fastidieux, voire pénible, il reste malgré tout le principal vecteur d’une socialisation que le télétravail ne saurait remplacer. Avec le confinement, l’alcoolisme et les violences conjugales augmentent de manière inquiétante. Espérons que ceux qui plaidaient depuis 1968 pour un revenu universel de base finiront par comprendre que la société du temps libre à l’infini qu’ils appellent de leurs vœux serait aussi mortellement vide que tragiquement individualiste.

 

 

Luc Ferry: «Les vautours»