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Dataisme : le Big Data et la fin du libre arbitre ?

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Selon l’historien Yuval Noah Harari, nous sommes entrés dans une ère nouvelle où les algorithmes et les données vont remplacer notre libre arbitre et notre intuition. Le Dataisme s’apprête à prendre le pas sur l’humanisme et la religion.

Pendant des milliers d’années, les humains ont pensé que l’autorité venait des dieux. À l’ère moderne, l’autorité a été progressivement transmise aux êtres humains. Cette révolution a été résumée par Jean-Jacques Rousseau dans son livre Émile, paru en 1762. Dans ce traité, le philosophe assure que les règles de conduite peuvent être trouvées dans les profondeurs du cœur. Il suffit aux Hommes de consulter leur intuition pour distinguer le bien du mal.

Aujourd’hui, une nouvelle révolution s’amorce peu à peu. Alors que l’autorité divine était légitimée par les mythologies religieuses, l’autorité humaine par les idéologies humanistes, les géants de la Silicon Valley rendent à présent légitimes l’autorité des algorithmes et du Big Data. On pourrait parler de l’ère du « Dataisme ».

Le Dataisme ou l’autorité des données

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Les partisans de ce nouveau mouvement perçoivent l’univers tout entier comme un flot de données, les organismes comme des algorithmes biochimiques et se persuadent que la vocation cosmique de l’humanité est de créer un système universel de traitement de données.

À vrai dire, d’un certain point de vue, nous sommes d’ores et déjà devenus de minuscules puces au sein d’un gigantesque système que personne ne comprend vraiment. Chaque jour, nous absorbons d’immenses quantités de données en consultant nos e-mails, en répondant au téléphone, ou en lisant des articles. Nous traitons ces données, et les renvoyons à nouveau. Impossible de définir à quel endroit nous nous situons dans cette chaîne universelle, ou comment ces données se connectent à celles produites par des milliards d’autres humains et d’ordinateurs.

De ce flux de données sans fin, jaillissent de nouvelles inventions et disruptions que personne n’attend, ne contrôle ou ne comprend. Tout comme les capitalistes croient en la main invisible du marché, les Dataistes croient en la main invisible du flot de données. Alors que le système de traitement mondial des données devient omniscient et omnipotent, la connexion à ce système devient notre raison d’être. Le motto associé à cette nouvelle philosophie pourrait être : « Si vous expérimentez quelque chose, enregistrez-le. Si vous enregistrez quelque chose, mettez-le en ligne. Si vous mettez quelque chose en ligne, partagez-le ».

Pour les Dataistes, un tel système alimenté par un nombre suffisant de données biométriques et de puissance informatique pourrait comprendre les humains mieux qu’ils ne se comprennent eux-mêmes. Une fois ce système abouti, les humains perdront leur autorité, et les pratiques humanistes telles que les élections démocratiques deviendront aussi obsolètes que les danses de la pluie.

Quand Michael Gove a annoncé sa candidature au poste de Premier ministre britannique au début du mois de juin, lors du vote du Brexit, il est revenu sur sa carrière politique. Tout au long de sa carrière, Gove s’est demandé quelle était la bonne chose à faire dans chaque situation. C’est la raison pour laquelle il s’est battu pour le Brexit, parce que son cœur le lui disait.

Une suite logique à l’humanisme

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Il s’agit d’un simple exemple parmi tant d’autres. Depuis des siècles, l’humanisme place le cœur humain comme source suprême d’autorité dans tous les domaines d’activité. Depuis l’enfance, nous sommes bombardés de slogans humanistes nous conseillant d’écouter notre instinct, d’être sincères avec nous-mêmes, et d’avoir confiance en nous.

En politique, nous pensons que l’autorité dépend de notre libre arbitre, en tant qu’électeurs ordinaires. En économie, nous partons du principe que le consommateur a toujours raison. L’art humaniste présume que la beauté se trouve dans l’œil du spectateur. L’éducation humaniste nous apprend à penser par nous-mêmes. L’éthique humaniste nous persuade que ce qui semble bien est bien.

Bien entendu, l’éthique humaniste est régulièrement confrontée à des difficultés. Une chose qui semble bien pour une personne peut sembler mauvaise pour une autre. Par exemple, chaque année depuis dix ans, la communauté LGBT israélienne organise une parade dans les rues de Jérusalem. Dans cette ville conflictuelle, il s’agit d’un jour de paix durant lequel les juifs, les musulmans et les chrétiens trouvent une cause commune : lutter contre cette parade. Cependant, plutôt que d’affirmer que Dieu interdit l’homosexualité, les religieux de Jérusalem expliquent que cette parade devrait être interdite car elle blesse leurs sentiments. Selon eux, tout comme les gays veulent qu’on respecte leurs sentiments, ils devraient respecter ceux des religieux. Cet exemple montre que les débats éthiques et politiques dans la société humaniste sont conduits par les sentiments contradictoires des humains, et non par des commandements divins.

L’humanisme est désormais confronté à un défi d’envergure, et l’idée de libre-arbitre est remise en question. Les études scientifiques sur nos corps et nos cerveaux démontrent que les sentiments ne sont pas le propre de l’esprit humain. Il s’agit davantage de mécanismes biochimiques utilisés par tous les mammifères et les oiseaux pour prendre des décisions en calculant rapidement les probabilités de survie et de reproduction.

Contrairement à l’opinion populaire, les sentiments ne sont pas l’opposé de la rationalité. Ils représentent davantage la rationalité de l’instinct. Quand un babouin, une girafe ou un humain voit un lion, il éprouve de la peur car son algorithme biochimique lui indique qu’un individu à proximité représente une menace immédiate. Cet algorithme biochimique a évolué et s’est amélioré au fil de millions d’années d’évolution. Si les sentiments d’un ancêtre lui font commettre une erreur, les gènes autour de ce sentiment n’ont pas été transmis à la génération suivante.

Même si les humanistes avaient tort de penser que nos sentiments reflètent un mystérieux libre-arbitre, ils ont toujours fait preuve d’un très bon sens pratique. Il n’y avait certes aucune magie derrière nos sentiments, mais ces derniers ont toujours été la meilleure méthode de l’univers pour prendre des décisions. Aucun système extérieur ne pourrait mieux comprendre nos sentiments que nous-mêmes. La connaissance biologique et la puissance informatique nécessaires pour calculer le processus biochimique autour des désirs et des choix ne pouvaient être délivrées que par le cœur humain. Ainsi, les sentiments humains sont un meilleur moteur décisionnel que la Bible, qui représente l’opinion de quelques prêtres, tandis que les sentiments sont la sagesse accumulée par l’humain sur des millions d’années d’évolution, soumise à l’examen strict de la sélection naturelle.

L’humanisme discrédité par la science

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Aujourd’hui toutefois, l’humanisme perd peu à peu ses avantages pratiques. L’humanité est à la confluence de deux vagues scientifiques. D’un côté, les biologistes déchiffrent les mystères du corps humain, et plus particulièrement ceux du cerveau et des sentiments humains. D’un autre côté, les informaticiens sont détiennent désormais un pouvoir de traitement de données sans précédent. L’association de ces deux sciences permet de créer des systèmes externes capables de surveiller et de comprendre nos sentiments mieux que nous-mêmes. Une fois que les systèmes Big Data nous connaîtront mieux que nous ne nous connaissons nous-mêmes, l’autorité sera transmise des humains aux algorithmes. Le Big Data pourra alors devenir le Big Brother.

Ce phénomène est d’ores et déjà apparu dans le domaine de la médecine. Les décisions médicales les plus importantes sont de moins en moins basées sur les sentiments du patient, son bien-être, ou même sur les prédictions informées des médecins. Elles reposent désormais sur des calculs informatiques. Un exemple récent est celui du cas d’Angelina Jolie. En 2013, l’actrice américaine a découvert grâce à un test génétique qu’elle portait une dangereuse mutation du gène BRCA1. Selon les bases de données statistiques, les femmes portant cette mutation ont 87% de probabilités de développer un cancer du sein. Sans attendre le cancer, Angelina Jolie a décidé de faire confiance aux algorithmes et de procéder à une double mastectomie.

Des livres capables de lire le lecteur

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Ce qui apparaît déjà dans le domaine de la médecine surviendra probablement dans d’autres secteurs. On peut par exemple évoquer le choix d’un livre. Pour choisir un livre, les humanistes se rendent dans une librairie, errent parmi les rayons, ouvrent un livre et lisent les premières lignes jusqu’à trouver l’ouvrage qui attise leur intuition. Les Dataistes, de leur côté, s’en remettent à Amazon. La boutique en ligne recommande directement des lectures basées sur les choix de clients aux goûts similaires.

Il s’agit seulement d’un commencement. Les appareils comme le Kindle d’Amazon sont capables de collecter constamment des données sur leurs usagers pendant qu’ils lisent des livres. Le Kindle peut surveiller quelles parties d’un livre sont lues rapidement, lentement, à quelle page le lecteur fait une pause, ou à quelle phrase il décide d’abandonner la lecture définitivement. Dans un futur proche, on peut imaginer un Kindle amélioré à l’aide d’un logiciel de reconnaissance faciale et de capteurs biométriques. L’appareil serait alors capable de connaître l’impact de chaque phrase sur le rythme cardiaque et la pression sanguine du lecteur. Il pourrait savoir quelle phrase le fait rire, le rend triste ou provoque sa colère. Bientôt, les livres nous liront en même temps que nous les lisons. Et contrairement à nous, les programmes informatiques n’oublient jamais. De telles données collectées pourraient permettre à Amazon de recommander des livres avec une précision inégalable. La firme américaine pourra également savoir qui est le lecteur, et comment déclencher ses émotions.

Mariés par les algorithmes

En guise de suite logique, les humains pourraient laisser les algorithmes prendre les décisions les plus importantes de leur vie. Ils pourront par exemple décider qui épouser grâce aux calculs informatiques. Dans l’Europe médiévale, les prêtres et les parents avaient l’autorité pour décider des mariages. Dans la société humaniste, une fois encore, cette autorité était remise aux sentiments. Dans la société Dataiste, Google Now et Siri pourrait nous aider à départager divers prétendants.

En se basant sur les e-mails, les appels téléphoniques, les films préférés, l’ADN ou encore l’historique biométrique de l’utilisateur, les assistants vocaux pourront déterminer le parfait mariage. Ils auront une trace statistique de chaque rendez-vous galant, auront en mémoire la pression sanguine et le taux de sucre enregistrés lors de ces rendez-vous. Bien entendu, ils connaîtront aussi parfaitement les prétendants en question. Ainsi, la probabilité pour qu’un mariage réussisse sur le long terme pourra être déterminée au pourcentage près. Même sans être parfait, Google pourra facilement être plus précis que la plupart des gens, qui ne se connaissent pas vraiment eux-mêmes, et regrettent souvent leurs erreurs dans le choix de leurs partenaires.

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L’avenir du Dataisme

Le point de vue des Dataistes est très attirant pour les politiciens, les hommes d’affaires, et les consommateurs ordinaires. Cette vision du monde offre des technologies révolutionnaires et d’immenses nouveaux pouvoirs. Malgré le risque de perdre notre confidentialité, la plupart des consommateurs choisiront de s’en remettre aux algorithmes pour un meilleur niveau de santé.

Pour les érudits et les intellectuels, le Dataisme promet le Saint Graal scientifique : une théorie unifiant toutes les disciplines scientifiques, de la musicologie à l’économie en passant par la biologie. Pour cause, aux yeux du Dataisme, la cinquième symphonie de Beethoven, une bulle boursière et un virus sont trois patterns d’un flux de données pouvant être analysées en utilisant les mêmes concepts et outils. Il s’agit d’un langage commun pour les scientifiques, d’un pont entre les académies et d’un moyen de partager les informations.

 Bien entendu, comme les précédents dogmes universels, le Dataisme peut être fondé sur une mauvaise compréhension de la vie. Il ne permet pas pour l’instant d’expliquer la notion de conscience. Comment les signaux électriques des neurones peuvent-ils se transformer en émotions subjectives comme l’amour, la peur ou la colère ? Aucun traitement de données ne peut l’expliquer.

Cependant, même si le Dataisme se trompe sur la vie, il pourrait conquérir le monde. Par le passé, de nombreux crédos sont devenus populaires en dépit de leurs erreurs factuelles. Le Dataisme pourrait très bien égaler le communisme ou le Christianisme. En unissant les sciences, ce mouvement met toutes les chances d’y parvenir de son côté.

Si toutefois vous n’aimez pas ce concept, et souhaitez vous préserver des algorithmes, il n’existe qu’une solution. Apprenez à vous connaître. Aussi longtemps que vous aurez une conscience de vous-même plus avancée que les algorithmes, vos choix resteront supérieurs, et l’autorité restera entre vos mains.

 

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Paul Thibaud : «Emmanuel Macron pourra-t-il vraiment répondre au mal français?»

Le philosophe Paul Thibaud, ancien directeur de la revue Esprit.

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FIGAROVOX/TRIBUNE - L'ancien directeur de la revue Esprit montre comment Emmanuel Macron a su répondre à notre déprime nationale par la promotion d'un individualisme actif, à rebours des passions tristes. Mais à trop insister sur les solutions économiques, il risque d'oublier les fondements historiques du sujet politique français.

À partir des textes et des discours de l'ancien assistant de Ricœur, Paul Thibaud tente de tracer les contours d'une philosophie parfois indiscernable.

Si l'ouragan Macron souffle si fort, c'est que le personnage atypique et la stratégie audacieuse qu'il associe contrastent avec un malaise national que son livre-manifeste publié en novembre dernier, Révolution , désigne comme «engourdissement général», fermentation de «passions tristes» et même revanchardes, «impression douloureuse d'infidélité à nous-mêmes». Cette personnalité euphorisante contraste avec notre amertume et notre doute, ce qui l'autorise à faire porter la responsabilité du marasme à une classe politique en perdition et à évoquer la levée d'une nouvelle génération.

Une proposition aurait pu rivaliser avec celle de Macron, celle de Fillon, qui donnait, dans le dernier débat du premier tour, la raison de sa candidature: «La génération à laquelle j'appartiens a échoué, elle a laissé se dégrader non seulement les comptes publics mais les capacités du pays.» Son programme rigoureux était selon Fillon une manière de se racheter. C'était vrai et honnêtement présenté. Cela a échoué pour les raisons conjoncturelles que l'on sait mais sans doute surtout parce que, dans la bouche d'un homme au parcours classique, cela revenait à demander aux électeurs de se reconnaître coresponsables de ce contre quoi ils récriminent.

   «L'État est plus efficace s'il sait articuler sa souveraineté avec une vraie souveraineté européenne»

   Emmanuel Macron

La déprime nationale qu'Emmanuel Macron promet de surmonter, qu'il secoue en tout cas, est au croisement de deux échecs patents, celui de Jacques Delors et ses héritiers et celui du souverainisme. Le projet de Delors, c'était de réformer le système français en lui opposant les disciplines européennes, mais le transfert à Bruxelles de la production des législations a exaspéré des comportements d'autodéfense, en particulier corporatistes. Le choix opposé, le souverainisme, n'a pas échoué directement, mais il est resté une velléité, comme le montrent les carrières avortées de Séguin, Pasqua et Chevènement. Fillon était dans cette ligne, tout en l'infléchissant.

Macron, lui, enjambe la question de la souveraineté pour en faire une question non pas de principe mais de pratique. «Opposer le souverainisme et l'Europe, dit-il, est un traumatisme français», «L'État est plus efficace s'il sait articuler sa souveraineté avec une vraie souveraineté européenne» (Macron par Macron, Les Éditions de l'Aube, p. 59-61). Donc, en dépit des conceptions classiques, les souverainetés pourraient se combiner et même s'additionner? Mais cela, il n'est pas sûr que notre président le croie vraiment puisqu'il parle aussitôt après de «transformer le rêve français en rêve européen». En ce cas, il y aurait glissement d'une souveraineté à l'autre. Combinaison ou substitution? Sans doute la religion de l'auteur que nous suivons n'est-elle pas faite, c'est pourquoi il introduit une certaine labilité dans son concept de souveraineté, il l'analyse comme un faisceau de capacités où on trouve, en vrac, «souveraineté énergétique, «souveraineté numérique», «souveraineté face au fait migratoire ou militaire». Si, pour lui, la souveraineté n'est pas un bloc, c'est pour une raison de fond, parce que, pour lui, il n'y a pas de décision par quoi le sujet politique national s'éprouve, déchiffre et invente le sens de son existence dans son environnement et face aux événements. À l'université Humboldt de Berlin, texte en anglais que l'on ne s'est pas pressé de traduire, Macron a été particulièrement éloquent pour évoquer la souveraineté européenne et l'unification des peuples (op. cit. p. 98).

   Que le long terme soit autre chose qu'une succession de courts termes,Emmanuel Macron en est si conscient qu'il estime dangereux le serment de tenir ses engagements

Cela n'empêche pas Emmanuel Macron d'être patriote mais d'une manière sentimentale et esthétique, séparée de l'action de gouverner. Il est aussi soucieux de la cohérence de l'action politique. Son expérience du pouvoir l'a rendu particulièrement sensible à ce que l'on pourrait appeler «la discordance des temps», qui affecte l'activité des gouvernements. Il y insiste dans le plus important des articles qu'il a publiés dans Esprit(«Les labyrinthes du politique. Que peut-on attendre pour 2012 et après?», mars-avril 2011), cette action est sans cesse bousculée par la pression de l'urgence ou plutôt des urgences successives. Un pouvoir urgentiste, à force d'être brouillon, corrompt la communauté civique elle-même, étant à son égard «maternant plus que pédagogue». Que le long terme soit autre chose qu'une succession de courts termes, Emmanuel Macron en est si conscient qu'il estime dangereux le serment de tenir ses engagements par quoi les politiques essaient de fidéliser leur public: que faire si telle décision sur quoi on s'est engagé se révèle contre-productive?

À ces dangers de la démocratie qu'on peut dire immédiate, Macron propose deux remèdes. D'abord la démocratie continue - «Le débat, dit-il, fait partie de l'action» - et aussi, à l'opposé, une limitation de la démocratie. «Les problèmes longs impliquent parfois, dit-il, des mécanismes qui garantissent une application constante.» On est perplexe devant cette méfiance vis-à-vis du peuple, surtout on s'étonne qu'il n'y ait aucune réflexion sur la représentation politique qui, justement, offre au corps électoral la possibilité de juger périodiquement ses mandataires et, à travers ceux-ci, d'évaluer ses choix antérieurs, donc de s'éduquer lui-même à la responsabilité et de surmonter les dangereuses «passions tristes». Tout au contraire, on voit le président et les siens, épousant la démagogie ambiante, promouvoir une représentation-reflet, qui n'a pas d'autorité propre pour agir au nom de la collectivité politique. La brièveté des carrières politiques, que l'on préconise actuellement, correspond à ce type de représentation faible. Pourtant, l'histoire de nos Républiques montre que les politiques dont l'action a compté (Clemenceau, Poincaré, Briand, de Gaulle, Mendès) ont eu des carrières politiques longues et chahutées. La «jurisprudence» Jospin-Fillon (j'ai échoué donc je me retire) ne peut que produire en politique une perte d'expérience et de sens de la complexité donc de véracité.

   «La fonction la plus profonde de l'idéologie est de servir de relais pour la mémoire collective afin que la valeur inaugurale des événements fondateurs devienne la croyance du groupe entier»

   Paul Ricoeur

Ce paradoxe s'éclaire si l'on prend conscience que la continuité dont Macron se soucie est une cohérence technique, et non celle, biographique peut-on dire, de l'histoire d'un peuple, dont le concept classique de souveraineté est le sceau. Question cruciale: y a-t-il un rapport nécessaire entre la cohérence de l'action publique et le fait de rapporter celle-ci à l'existence d'un sujet historique? L'usage que fait Emmanuel Macron du mot «sens» montre que pour lui il n'en est rien. Ce mot lui sert à mettre en rapport différents développements d'une action et non à interroger, à travers nos actes, l'énigme que nous sommes pour nous-mêmes, personnellement ou collectivement.

Plus révélateur encore est l'emploi dans ses textes du mot «idéologie». Dans l'article d'Esprit, il en recommande fortement l'usage pour montrer que la politique dépasse la gestion et l'urgence, qu'elle peut avoir de grands projets, une «vision de la société et de sa transformation», mais la question n'apparaît pas de ce qu'est pour lui-même le sujet politique. En l'occurrence, Emmanuel Macron se réfère implicitement à un texte où Paul Ricœur analyse, à propos d'un débat entre Hans-Georg Gadamer et Jürgen Habermas, les significations du mot «idéologie» pour conclure que «la fonction la plus profonde de l'idéologie est de servir de relais pour la mémoire collective afin que la valeur inaugurale des événements fondateurs devienne la croyance du groupe entier». Ricœur s'oppose donc à Habermas pour qui l'éthique de la délibération suffit à unir une communauté politique. En somme, nous dit Ricœur, l'idéologie, au sens fondamental, est substantiellement reliée à un antérieur, à une transcendance identitaire. Au contraire, Emmanuel Macron, disciple infidèle sur ce point, la voit comme un élargissement de la «capacité de proposer», en écartant la question du fondement enfoui.

Économisme

   Le social ne se voyant reconnu que peu de substance, on nous annonce une révolution de l'individu, un individualisme actif où chacun, à la manière d'Emmanuel Macron lui-même, est à soi-même son projet

Si l'on schématise le modèle d'Emmanuel Macron, on voit que la fonction de la représentation politique et des partis y est réduite ou même déniée. Cela correspond à une polarisation sur le projet sans égard au sujet historiquement constitué qui doit s'y reconnaître et au fait que le principal repère de la réforme annoncée se trouve à l'extérieur dans une mondialisation dont la légitimité est un article de foi. L'action mise en route se présente plutôt comme une tâche que comme une ambition, une tâche d'adaptation, dont le noyau est économique. Est en effet reconduit le préjugé que l'économie décide de l'essentiel, puisque, selon son état, les problèmes sociaux peuvent ou non être résolus. Selon cet économisme, que partagent la droite et la gauche, l'économie devrait être notre seul vrai souci. Dans un cadre ainsi configuré les questions morales ou culturelles, la laïcité ou l'intégration sont traitées d'une manière convenue et superficielle.

Le social ne se voyant reconnu que peu de substance, on nous annonce une révolution de l'individu, un individualisme actif où chacun, à la manière d'Emmanuel Macron lui-même, est à soi-même son projet, l'État capitalisant stratégiquement les performances de tous. Les statuts sclérosés et contraignants une fois balayés, la généralisation du succès, l'accès (mot-clé) aux performances et aux chances, deviendra la grande affaire, le critère. D'où l'importance du programme éducatif. Le rêve serait que l'inégalité se dissolve dans la mobilité, grâce au caractère interchangeable des positions. Mais ceci n'est pas pour demain. En attendant, un enseignement rénové, le patrimoine surimposé et l'entrepreneuriat favorisé apparaîtront comme un pas sur cette bonne voie.

   Comme société, un espace d'individus performants ressemblerait à un terrain vague. On n'habite pas sur un champ de foire, encore moins dans une salle de marché

On peut trouver cette promesse rationnelle peu attrayante. Comme société, un espace d'individus performants ressemblerait à un terrain vague. On n'habite pas sur un champ de foire, encore moins dans une salle de marché. La pertinence du principe de base selon lequel la prospérité économique fait l'harmonie sociale n'est d'ailleurs pas du tout assurée. On a de bonnes raisons de penser que la détermination peut aussi aller du social à l'économique. Le modèle tant vanté de l'Europe du Nord suggère que la concorde sociale est parfois le préalable et que cette concorde doit beaucoup à une histoire qui n'a connu aucune des grandes fractures de l'Europe moderne: tout le contraire de l'histoire de la France. C'est pourquoi l'universalisme abstrait dans la variante économique que l'on veut imposer ne sera sans doute pas directement opérationnel. La question de la personnalité spécifique du sujet politique français risque de se rappeler à l'attention de ceux qui s'efforcent de l'oublier.

Le programme de Macron pâtit de lui ressembler trop, d'être celui d'un seul homme et de ceux qui s'identifient à lui. L'impasse faite sur le sujet politique empêche que soit partagé un projet qui veut être pour tous mais n'arrive pas à être, imaginairement du moins, celui de tous. L'externalité de la prescription est même proclamée par le titre Révolution sur le livre-manifeste. Quant au mouvement d'opinion favorable, on peut se demander si, en dehors de la France bien portante, il ne traduit pas surtout le ressentiment contre un système épuisé, donc une de ces passions négatives et tristes qu'Emmanuel Macron a sans doute moins dépassées qu'il ne le voudrait.

Il n'empêche, le mouvement macronien correspond à un sentiment répandu et fort, celui d'être dans une nasse à faire éclater, celle des comportements institués de l'individualisme passif et récriminant devant un État républicain devenu débiteur universel. La tabula rasa annoncée de certains privilèges qui ont perdu beaucoup de leur légitimité peut avoir un effet libérateur, lever la honte sournoise, découragée, velléitaire où nous nous sommes complu, nous vantant même d'être le pays de la détestation de soi. Mais pour une véritable reconstruction et d'abord pour déjouer, d'une manière ou de l'autre, le piège de l'euro, il faudra faire appel à d'autres ressources, d'autres motivations que ce qui est actuellement proposé.

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Éric Zemmour: «Non, nous ne sommes pas en 1958, mais en 1830!»

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CHRONIQUE - La République en marche, composée du ­centre droit et du centre gauche, ressemble au bloc bourgeois mis en place après la révolution de 1830. Louis-Philippe était alors le garant de la soumission française à l'ordre libéral imposé par l'Empire britannique.

Nous sommes en 1958. Comme le général de Gaulle, notre nouveau président a renversé la table. Il «joue au poker pendant que ses adversaires jouent à la belote».Le PS songe à vendre Solferino et Les Républicains ont sonné la retraite. Une nouvelle majorité parlementaire En Marche va émerger comme s'était imposé le bloc gaulliste de l'UNR. Avec des députés débutants, issus de la société civile comme leurs prédécesseurs sortaient de la Résistance. À la tête de l'État, une technocratie modernisatrice engage à marche forcée l'adaptation de l'économie française au monde dans la droite ligne du plan Rueff. Macron, auréolé de son sacre électoral, fait entendre la voix de la France aux grands de ce monde.

Voici la petite musique qu'on entend ici ou là. Petite musique qui n'a pas l'heur de déplaire aux communicants du Président. Petite musique qui a l'art de mettre en sourdine les fausses notes.

Si, contre toute attente, de Gaulle était resté dans l'Europe naissante, c'était pour servir «de levier d'Archimède» à la France. Pour lui permettre, adossée à la puissance économique recouvrée de l'Allemagne de l'Ouest (et de l'Italie, qu'on oublie toujours!), de diriger politiquement cet ensemble afin de retrouver son «rang perdu depuis Waterloo»!

Divergence existentielle

   «Les soutiens et ministres de Macron sont des fédéralistes convaincus. Ils veulent toujours plus de souveraineté européenne quand de Gaulle voulait le retour de la souveraineté française»

Pour de Gaulle, la France était «le jockey et l'Allemagne le cheval». On imagine Macron expliquer cette métaphore équestre à Angela Merkel. Le déséquilibre entre les deux économies est devenu fossé. L'Union européenne est désormais aux mains d'une oligarchie financière et technocratique qui enserre la souveraineté des Etats dans ses rets juridiques. N'oublions pas que de Gaulle a mené la politique de la chaise vide dès qu'on a voulu renoncer au vote à la majorité! Les soutiens et ministres de Macron sont des fédéralistes convaincus. Ils veulent toujours plus de souveraineté européenne quand de Gaulle voulait le retour de la souveraineté française.

Cette divergence existentielle se reflète dans des bases électorales à l'opposé. Les référendums gaulliens obtenaient près de 80% des voix ; en 1965, contre Mitterrand, de Gaulle recueillait près de la moitié des suffrages ouvriers. Au contraire, l'électorat de Macron est un bloc bourgeois: conservateurs de droite et bobos de gauche. Les nouveaux députés seront à 90% issus des fameuses CSP+. La parité hommes-femmes est l'arme secrète qui permet à la classe dominante d'éradiquer la présence populaire parmi la représentation nationale. Dans les cabinets ministériels, on constate la domination des technocrates de droite qui auraient, de toutes les manières, pris la tête de l'État en cas de victoire de Fillon, Juppé ou Sarkozy. C'était leur tour.

Ce bloc bourgeois, composé de l'alliance du centre droit et du centre gauche, ressemble bien plus à celui mis en place après la révolution de 1830. Autour de Louis-Philippe, des anciens révolutionnaires modérés comme La Fayette et des libéraux comme Guizot ou le banquier Laffitte rejetaient à la fois l'extrême gauche républicaine et l'extrême droite légitimiste. Louis-Philippe était le candidat des Anglais et le garant de la soumission française à l'ordre libéral mondial imposé par l'hégémonie de l'Empire britannique. Nous ne sommes pas en 1958 mais en 1830.

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Vladimir Poutine et «le double aspect d’Emmanuel Macron»

Vladimir Poutine et «le double aspect d’Emmanuel Macron»© Philippe Wojazer Source: Reuters
Emmanuel Macron et Vladimir Poutine

En rencontrant le président russe, Emmanuel Macron a cherché à être en continuité avec François Hollande et en même temps se détacher de l’héritage de son prédécesseur, explique le géopoliticien Dario Citati.

RT France : Quel est le bilan de la rencontre entre Emmanuel Macron et Vladimir Poutine et quelles seront les conséquences pour les relations franco-russes ?

Dario Citati (D. C.) : Il y a, bien sûr, deux côtés, le côté russe et le côté français. Du côté français il y a eu en quelque sorte une épreuve «musclée» de la part d’Emmanuel Macron qui cherche, bien évidemment, à être en continuité avec François Hollande. On sait bien que même s’il n’a pas été élu dans le cadre du parti socialiste, il est soutenu par un establishment français, le même qui soutenait François Hollande. De même, il veut se détacher un peu de l’héritage de François Hollande qui n’a pas été excellent en politique étrangère tout comme en politique intérieure. Il a donc cherché à montrer tout de suite, lors de la rencontre avec un homme politique très important comme Vladimir Poutine, qu'il avait le courage d’aborder des questions compliquées, tels les droits de l’homme, et d'adopter tout de suite une position forte. Cela a une valeur symbolique comme première rencontre.

Il s’agit tout simplement d’un point de départ, d’une première rencontre de connaissance entre les deux hommes politiques

Du côté russe, pour Vladimir Poutine cela a été une rencontre ordinaire, parce qu’il y a, bien évidemment, un clivage entre les deux hommes politiques, il voulait tout simplement connaître Emmanuel Macron. Je pense qu’il s’agit tout simplement d’un point de départ, d’une première rencontre de connaissance entre les deux hommes politiques, mais c’est intéressant de voir ce double aspect d’Emmanuel Macron dans cette approche avec Vladimir Poutine : continuité d’un côté, mais montrer en même temps une personnalité plus forte que son prédécesseur.

RT France : Comment voyez-vous la suite des relations franco-russes suite à cette rencontre ?

D. C. : Je pense qu’il va y avoir des possibilités d'obstacles dans les relations franco-russes en politique étrangère, pas des suites de cette rencontre, mais plutôt dans le contexte général. Par exemple, il est possible d’imaginer qu’après le Brexit, la Grande-Bretagne en politique étrangère va un peu se désengager du camp occidental en Syrie, par exemple, et la France pourrait bien augmenter son engagement.

Donc au-delà d’un contenu diplomatique il peut y avoir dans les années qui suivent bien sûr des problèmes sur des questions concrètes

Pourquoi je dis ça ? Parce que, par exemple, il y a quelques semaines, Emmanuel Macron a changé le nom du ministère de la Défense, en le renommant ministère des Armées, ce qui n’est pas seulement une question symbolique, car il s’agit plus d’un rattachement de ce ministère directement à la présidence de la République. Il y a en général une idée de politique, je ne veux pas dire agressive, mais quand-même plus affirmée du côté de la France. Et bien sûr, sur un sujet concret comme la Syrie, même si Macron a dit qu'il voulait respecter l’intégrité de l’Etat syrien, il est évident que la France et la Russie en ce moment sont dans des positions opposés. Donc, au-delà du contenu diplomatique, il peut y avoir dans les années qui viennent bien sûr des problèmes sur des questions concrètes.

Emmanuel Macron veut s’accréditer comme un leader fort dans le sens occidentaliste du terme, surtout dans un contexte où l’on ne comprend pas très bien ce qu’il va faire dans l’instant

RT France : Que pensez-vous des accusations d’Emmanuel Macron contre RT et Sputnik, selon lesquelles ces médias auraient joué un rôle d'agents d’influence pendant l’élection française ? Pourquoi attaque-t-il frontalement les médias russes en présence de Vladimir Poutine ?

D. C. : C'est symbolique et très important pour montrer d’où il vient, c’est-à-dire, d’un establishment qui est, dans sa structure fondamentale, hostile à la Russie. parce qu’il est bien évident qu’Emmanuel Macron a remporté les élections. Si un autre candidat les avait remportées on aurait pu dire cela. Mais après une victoire qui a montré la régularité totale des élections, pourquoi, sinon, proférer une accusation pareille, alors qu'il n'y a pas de preuve et même plus de discussion là-dessus ? Bien sûr, la Russie de son côté «cherche à influencer», mais comme toute grande puissance. Il y a une diplomatie culturelle, il y a un point de vue russe qui est plus fort dans le monde au fur et à mesure que la Russie devient un protagoniste dans le monde. Je pense qu’il s’agit d’un autre élément, comme celui que je viens de rappeler à propos du changement du nom du ministère de la Défense. Il s’agit surtout d'affirmation. Emmanuel Macron veut s’accréditer comme un leader fort au sens occidentaliste du terme, surtout dans un contexte où l’on ne comprend pas très bien ce qu’il va faire dans l’instant, il va dire : «Bon, je suis là, je suis dans la continuité de ce qu’on a vu, et même je vais encore forcer ce qu’a fait la France les années passées.»

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Gigantesque, ultrasécurisé : découvrez le nouveau Palais de justice de Paris

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REPORTAGE - High tech et écologique, l'immense bâtiment du nouveau TGI de Paris recevra jusqu'à 9000 personnes par jour à partir de son ouverture en avril 2018. Le Figaro l'a visité.

«Je connais le bâtiment par cœur. C'est un IGH (immeuble de grande hauteur, NDLR) W2 posé sur un ERP (établissement recevant du public, NDLR). Ça n'a jamais été fait. C'est magnifique.» À l'entrée des ascenseurs qui mènent au 38e étage, ce jeune agent de sécurité à l'accent étranger a les yeux qui brillent. Il est ravi de voir enfin se visiter ce bâtiment qu'il a vu se déployer sous ses yeux, jour après jour et nuit après nuit, pour devenir ce monument babylonien qui domine Paris et s'impose désormais dans le paysage urbain à 160 mètres de hauteur. Adossée au périphérique, porte de Clichy, la construction du nouveau TGI de Paris a été le plus grand chantier d'Europe pendant quatre ans. Il regroupera les 32 entités qui constituent «l'arrondissement judiciaire de Paris», dont les vingt tribunaux d'instance. La première audience aura lieu le 16 avril 2018. Les magistrats qui suivent les travaux oscillent entre l'effroi d'un déménagement hors norme et la fascination pour un ouvrage d'exception qui fait oublier quelques inconvénients. Tout particulièrement le défaut de transport en commun, que le président du TGI de Paris, Jean-Michel Hayat, considère «comme un point d'inquiétude important».

.Après la boue et le fracas de la construction, un silence feutré enveloppe désormais la salle des pas perdus de 5000 m2 et de 28 mètres sous plafond. Il est à peine troublé par le chuintement de la nacelle-araignée dont leschenilles ont été recouvertes de chaussons d'étoffe. Ce robot de nettoyage a été spécialement adapté au bâtiment. Sur les visages des équipes qui testent la solidité des garde-corps de verre et de bois, qui reprennent la teinte d'une lame de parquet endommagée ou qui règlent les gonds de fermeture des 8000 portes de l'ouvrage, un léger sourire flotte, nimbé d'une lumière blanche qui tombe des «Marilyn», comme les appelle l'architecte Renzo Piano. Soit 140 canons de lumière logés au 9e étage, au niveau de la cafétéria de 800 places assises bientôt capable de servir 2000 repas par jour. 80 % du bâtiment - y compris la plupart des 210 geôles situées aux sous-sols du bâtiment - baignent dans un éclairage naturel, adouci par les panneaux de bois de hêtre étuvé qui recouvrent les murs intérieurs.

Blancheur et transparence architecturales pour rompre avec l'image d'une justice opaque, secrète, souvent incompréhensible pour le justiciable. Ce sont là les symboles de la justice du XXIe siècle, de son accessibilité promise et de son ancrage dans la technologie. «Dans tout lieu, il y a beaucoup d'éléments qui traduisent ce qui s'y déroule», a commenté, lors de sa visite sur place, jeudi, la garde des Sceaux, Nicole Belloubet.

Ce nouveau TGI de Paris, c'est l'espoir d'une justice intelligente et intelligible. Rien n'a été laissé au hasard. Avec une obsession du détail proportionnelle à la monumentalité de l'ouvrage: un vertige. Celui, donc, d'un immeuble de grande hauteur (160 mètres), constitué de trois parallélépipèdes dits «taille de guêpe , car ils sont resserrés à leur base, au 9e, au 19e et au 29e étage. Le nombre de personnes par étage a été calculé très exactement, par mesure de sécurité. Au total, le nouveau TGI accueillera au maximum 4 000 personnes. «Plus on monte dans la tour, moins elle est accessible au public pour être réservée aux fonctionnaires et magistrats», souligne Julien Gavet, chef de projet du Palais de justice. «Le projet réussit également le prodige d'éviter que les chemins des magistrats, du public et des détenus se croisent», sourit Jean-Michel Etcheverry, le directeur du projet pour la Chancellerie.

1600 panneaux solaires

Chaque étage compte en moyenne une quarantaine de bureaux à la vue imprenable, immaculés, au mobilier strict et sans tapage: trois trames de fenêtres pour deux greffiers, deux pour un magistrat. Des fenêtres qui s'ouvrent juste un peu pour laisser passer l'air naturel, enserrées côté est et côté ouest par «une double peau» de parois de verre protégeant contre «l'échauffement de la façade».

Au centre, normes obligent, «les espaces densifiés», accueillant archives et services de reprographie. Ce bâtiment, reconfigurable à 70 %, dose tout: lumière et température. Écologique, il est aussi doté de 1600 panneaux solaires qui s'étagent notamment le long de l'ascenseur extérieur qui plonge vers le parvis. Ils fourniront suffisamment d'énergie pour que celle-ci soit vendue à des clients extérieurs.

Honneur aux dames, c'est Éliane Houlette, le procureur national financier, qui hérite du plus beau bureau, au 20e étage. Depuis son siège, s'étalent en un seul plan la tour Eiffel et Montmartre mais soudainement aussi, là, à cent mètres au-dessus du sol, l'étrangeté d'un arbre qui berce sa palme. Il appartient à l'un des trois jardins suspendus qui agrémentent les trois étages taille de guêpe. Un hectare de verdure qui trompe la raideur monumentale du bâtiment, fait oublier son altitude et le met en mouvement au point qu'il semble avancer comme un paquebot dans la plaine parisienne. Pas moins de 350 arbres de 12 ans - hêtres, chênes, oliviers - ont été plantés, il y a déjà un an. Autant de symboles qui ont fait l'objet d'un travail méticuleux pour ce lieu ultramoderne où doit aussi se perpétuer l'histoire de l'institution judiciaire. Si la salle des colloques a déjà été baptisée «Pierre-Drai», les services de la Chancellerie planchent encore sur les noms des futures 90 salles d'audience. L'une d'entre elles devrait porter le nom de Simone Veil et la Chancellerie attendrait la réponse de Robert Badinter. Hors norme, le Palais l'est aussi par ces enceintes où se rend publiquement la justice. Six étages où se succèdent les salles correctionnelles et civiles, desservies par des escalators qui ne font que monter, «pour éviter les suicides», souligne Julien Gavet.

   «Nous avons compté les lattes de parquet afin que les témoins à la barre ne tournent plus jamais le dos aux avocats »

   Jean-Michel Hayat, président du TGI de Paris

Le sens du détail s'est glissé jusqu'à l'aménagement le plus ténu: «Nous avons compté les lattes de parquet afin que les témoins à la barre ne tournent plus jamais le dos aux avocats», sourit Jean-Michel Hayat. Deux salles ultrasécurisées, avec la possibilité de deux box se faisant face et pouvant chacun contenir 20 personnes, accueilleront les plus grands procès. Des panneaux de bois permettent d'agrandir la salle jusqu'à accueillir 250 personnes, avec un report vidéo permettant à 1000 personnes d'assister au procès. Car c'est surtout le système informatique et vidéo qui change la donne. Les magistrats sont désormais équipés de tablette permettant de distribuer la parole, de zoomer sur les intervenants en cas de retransmission vidéo ou encore de projeter les scellés à l'écran. Au gigantisme du procès pénal répond la volonté de rendre différemment la justice civile, dans un esprit de médiation. Il y a aussi des salles plus intimes, où magistrats et avocats peuvent échanger à même hauteur autour d'une table en goutte d'eau spécialement dessinée par Renzo Piano. Un changement de paradigme qui a encore besoin d'être mis à l'épreuve des magistrats: en matière judiciaire, il est parfois plus facile de construire une tour de 160 mètres que de revoir la position de chacun autour de la table de justice.

1300 caméras de surveillance

Un palais de justice imaginé en 2009 dans une France relativement insouciante, dont la conception a été à peine bousculée par l'affaire Merah en 2012 et dont les normes de sécurité sont devenues objet de polémiques à partir de janvier 2015 dans la foulée des attaques terroristes de Charlie Hebdo et de l'Hyper Cacher. Depuis lors, architectes, chefs de juridiction et Chancellerie peaufinent le dispositif. «Toute la difficulté est d'assurer l'ultrasécurisation d'un bâtiment qui a pour vocation d'accueillir du public», notent le directeur et le chef de projet du palais de justice, Jean-Michel Etcheverry et Julien Gavet.

Toute la façade vitrée du palais a ainsi été blindée. Mieux encore, un système de préfiltrage est en cours d'installation sur le parvis. À l'intérieur, quatre portiques de type aéroport filtreront les justiciables, les professionnels disposant désormais d'un accueil dédié. Selon leur badge, ils auront accès à tout ou partie du bâtiment. Le bâtonnier Frédéric Sicard a également obtenu que, «moyennant une carte d'accès intelligente, les avocats aient librement accès au palais». C'est l'ordre de Paris qui gérera les fichiers. Une opération compliquée, puisqu'il faudra remettre en main propre 30.000 badges d'ici le déménagement et remettre à jour les identifications de tous les avocats parisiens. Pas moins de 1300 caméras de surveillance ont été installées, avec des solutions logicielles spéciales. Le palais ne compte pas moins de 60 sas de sécurité. Si, au départ, il était prévu que l'immeuble de grande hauteur (IGH) puisse accepter 5000 personnes, ce chiffre a été ramené à 4000. C'est le chiffre maximum qui permet une évacuation en 10 minutes en cas de risque ou d'attentat.

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FN : Robert Ménard ne veut «épargner personne».

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DOCUMENT - Dans une lettre ouverte aux frontistes, le maire de Béziers revient sur le « cauchemar » des derniers scrutins électoraux.

Le parti de Marine Le Pen a amorcé sa refondation, mais, pour Robert Ménard, il n'ose toujours pas regarder la vérité en face depuis l'échec de la présidentielle. Le maire de Béziers, qui avait été élu en 2014 avec le soutien du FN, sans être encarté, a donc décidé d'adresser une «lettre ouverte» à ses «amis» frontistes comme un appel à la lucidité.

«Si Marine Le Pen a su sortir le FN de l'attitude uniquement protestataire où le cantonnait son père, est-elle aujourd'hui en position de le porter au pouvoir ?»

Extrait de la lettre ouverte de Robert Ménard

«Le problème - personne, dans les rangs du FN, n'ose le dire à haute voix mais beaucoup le répètent en catimini -, c'est qu'après le débat calamiteux, tant sur la forme que sur le fond, qui hante encore nos discussions, on est en droit de s'interroger: si Marine Le Pen a su sortir le FN de l'attitude uniquement protestataire où le cantonnait son père, est-elle aujourd'hui en position de le porter au pouvoir?», lâche notamment Ménard au fil d'un texte de deux pages et demie où il parle aussi de «cauchemar» et de «champ de ruines» en pensant aux dernières élections, régionales et présidentielle.

Au FN, on a pris l'habitude de minimiser les critiques d'une personnalité étrangère au parti même si Marine Le Pen a souvent accepté que son avis soit entendu. En février 2016, après la défaite des régionales, elle avait convié Robert Ménard au séminaire d'Étiolles. Aujourd'hui, le même estime le temps venu de «parler clairement» et «de n'épargner personne». «À commencer par soi-même», précise-t-il.

Partisan de l'union des droites, l'élu biterrois s'oppose au maintien de la sortie de l'euro dans le projet frontiste, mesure «anxiogène» et «mortifère», selon lui. Il est aussi pour l'abandon de «la défroque gauchisante qui voit Marine Le Pen plaider à la manière d'un cégétiste sur les questions sociales». Au passage, il s'en prend à Florian Philippot, accusant le vice-président chargé de la stratégie d'être «manifestement plus soucieux de son avenir que de celui de son parti».

Pointant l'un des principaux clivages internes du FN, il appelle à «en finir avec cette vieille chimère d'une alliance possible avec les souverainistes de gauche» car, à ses yeux, «tout» oppose le courant frontiste à Jean-Luc Mélenchon.

Ménard pense que les changements annoncés ne seront pas suffisants pour permettre une accession au pouvoir et «briser l'étau», le «cordon sanitaire» qui «enserre» le mouvement. Sans alliances, le parti n'accédera pas aux «manettes de l'État». «C'est tout un programme qu'il nous faut réécrire», prévient-il.

Se débarrasser  des «stratèges en chambre»

Peut-on imaginer qu'en changeant de nom ou en procédant à quelques changements cosmétiques dans son programme ou son organisation interne, le FN sera plus fréquentable pour le reste de la droite ?

Extrait de la lettre ouverte de Robert Ménard

Alors que le chef de l'État sera la cible principale du FN à la rentrée, le maire de Béziers invite les frontistes à s'inspirer de l'«exemple» Macron pour se débarrasser des «dirigeants», «idéologues» ou «stratèges en chambre» et s'appuyer sur «une jeune génération de militants aguerris dans les rangs de la Manif pour tous», comme sur certains élus locaux «qui se coltinent le réel».

Durant les législatives, Robert Ménard avait conseillé à Marine Le Pen de faire des gestes vers certains candidats de droite. Il défend une nouvelle fois cette stratégie, en s'avouant plus proche de certaines personnalités telles Thierry Mariani, Éric Ciotti, Jacques Myard, Lionnel Luca ou Jean-Paul Garraud, que de certains frontistes «nostalgiques». «Il ne fallait pas présenter des candidats contre eux» critique l'élu, en incitant le Front à «forcer la porte de la droite classique» sans mettre tous les responsables LR «dans le même panier».

À l'évidence, le dernier séminaire du FN, le 24 juillet, où il n'était pas convié, n'a pas convaincu le maire héraultais. Marine Le Pen avait posé les bases d'une transformation du mouvement et d'une consultation des adhérents en vue du prochain congrès, début 2018. Mais Ménard interroge: «Peut-on imaginer qu'en changeant de nom ou en procédant à quelques changements cosmétiques dans son programme ou son organisation interne, le FN sera plus fréquentable pour le reste de la droite?» Sceptique, il constate «l'impossibilité actuelle» du parti à former un groupe à l'Assemblée, où le FN compte huit députés frontistes et apparentés, dont Emmanuelle Ménard, son épouse. «Nous ne savons peut-être rien de celui ou de celle qui pourrait, dans cinq ans, porter nos couleurs. Et c'est tant mieux», écrit enfin l'aiguillon Robert Ménard, dans une conclusion lourde de sens où, décidément, il n'avait jamais poussé aussi fortement le parti de Marine Le Pen à faire son autocritique.

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Afrique du Sud : un bodybuildeur se tue en ratant un salto arrière

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Pour tenter d'impressionner l'assistance, un jeune bodybuildeur de 23 ans a tenté un salto arrière. Atterrissant sur le dos, il s'est brisé la nuque et est décédé dans l'ambulance qui le transportait à l'hôpital.

Une vidéo tournée dans un gymnase d'Umlazi, en Afrique du Sud, montre un bodybuildeur local, Sifiso Lungelo Thabete, entreprendre un salto arrière pour impressionner la foule massée autour de lui. Malheureusement, retombant sur le dos, il s'effondre devant les spectateurs et ne se relève pas.

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Jean Pierre Raynaud : suivez la flèche !

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Cinquième invité du MaMo, installé dans la Cité radieuse à Marseille, l'artiste plasticien y présente une seule œuvre.

Envoyée spéciale à Marseille

À une soixantaine de mètres du sol, le mistral secoue le haut de la Cité radieuse. Comme chaque été depuis cinq ans, un artiste contemporain s'empare du Musée d'art moderne de Marseille (MaMo). Cette année, le plasticien Jean Pierre Raynaud y fait souffler un vent nouveau avec l'exposition «Ici», dont Longchamp est mécène.

Le célèbre immeuble marseillais de Le Corbusier a été construit au milieu du XXe siècle sous la forme d'un «village vertical» avec logements, commerces et crèche. Le gymnase a été transformé en centre d'art par le designer français Ora Ito en 2013. Après Xavier Veilhan, Daniel Buren, Dan Graham et Felice Varini, Jean Pierre Raynaud, 78 ans, occupe l'espace avec une seule œuvre, estimant que «ce lieu se suffit à lui-même».

«Cette flèche n'a pas été faite pour vous, désolée, mais pour les oiseaux»

Jean Pierre Raynaud

Une flèche noire de 17 mètres de long en acier Corten est posée à l'horizontale sur la terrasse. «Cette flèche n'a pas été faite pour vous, désolé, mais pour les oiseaux», s'amuse l'artiste. L'œuvre est surélevée de six centimètres «pour ne pas toucher la matière de Le Corbusier et ne pas créer une confrontation entre l'architecte et l'artiste». Monumentale, elle montre la direction de la rétrospective consacrée dans le gymnase voisin à l'artiste. Celui-ci, Grand Prix de sculpture de la Ville de Paris en 1986, est notamment connu pour ses créations autour de pots de fleurs emplis de ciment et de sens interdits.

En mémoire de sa maison

Au milieu de l'exposition, de massives statues en carrelage interpellent le visiteur. «C'est vous, c'est moi… Ces autoportraits sont à la fois une présence et une absence, c'est une simplification à l'extrême.» Derrière, quatre-vingt-dix containers chirurgicaux accueillent des kilos de débris, souvenirs de la plus majestueuse œuvre de Jean Pierre Raynaud. En 1969, il avait décidé de construire sa propre maison carrelée de céramique blanche à La Celle-Saint-Cloud, dans les Yvelines.

«L'État voulait classer ma maison, j'ai préféré la pulvériser en 1993»

Jean Pierre Raynaud

Au fil des années, il la transforme. «J'avais du mal à construire une histoire avec quelqu'un, alors j'ai créé ce que la vie ne m'offrait pas», explique-t-il. Jusqu'au jour où «la beauté du palais de (ses) rêves atteint son paroxysme.» Il commet alors un crime passionnel: «L'État voulait classer ma maison, j'ai préféré la pulvériser en 1993. Elle existe toujours dans ma tête et celles des témoins (le film La Maison de Jean Pierre Raynaud, de Michelle Porte, relate l'événement, NDLR). Je n'avais plus rien mais je me suis senti libre: j'avais réalisé mon rêve. À 55 ans, je partais vers d'autres aventures.» Une démolition volontaire qui fait partie intégrante de son processus créatif. Contrairement à Dialogue avec l'histoire, détruit par la Ville de Québec en 2015, contre sa volonté cette fois.

«Ici», au Centre d'art de la Cité radieuse à Marseille (13), jusqu'au 1er octobre. Tél.: 01 42 46 00 09. www.mamo.fr

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Turquie : dans l'État policier d'Erdogan, la surveillance est au coin de la rue

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REPORTAGE - Sous couvert de lutte antiterroriste, la nouvelle police de proximité créée par le président turc, Recep Tayyip Erdogan, resserre le contrôle sur la société.

Correspondante à Istanbul

Un sifflement strident perce la nuit. Dans l'obscurité du soir, deux silhouettes se dessinent sur les pavés. Casquettes sombres, tee-shirts beiges, pistolets à la taille. «Ouvrez votre sac!», ordonne l'un des nouveaux cerbères au passant qu'il vient d'interpeller. Le bonhomme hésite, un peu surpris. Sa montre affiche 23 heures, une heure pourtant décente pour arpenter les rues du quartier Gümüssuyu, au cœur d'Istanbul. «Contrôle de routine», précise l'agent de sécurité, le sifflet encore collé aux lèvres.

Les curieux s'arrêtent, surpris. En ces jours agités, Istanbul a des airs de vieux film noir où tout peut arriver. «Encore de nouveaux informateurs qu'on nous sort du chapeau! Chaque jour, les autorités renforcent un peu plus leur surveillance sur la population», peste un jeune badaud.

La traque infernale contre les putschistes

Les deux hommes en question sont des «Bekçi», ces nouveaux gardiens de quartier qui arpentent depuis deux semaines les rues de l'ex-Constantinople de 22 heures à 6 heures du matin. Pour certains Stambouliotes, le concept a une résonance familière. «La dernière fois que j'ai vu un “Bekçi”, c'était à la fin des années 1980, quand j'étais à l'école», raconte Metin Gurcan, ancien militaire et expert en questions sécuritaires.

À l'époque, se souvient-il, «ces supplétifs de la police se distinguaient déjà par le bruit de leur sifflet qui tapissait, à la nuit tombée, les rues de la ville qu'ils patrouillaient à pied». Miné par la menace terroriste, qu'elle provienne de Daech ou du PKK, et embarqué dans une traque infernale contre les putschistes depuis le coup d'État raté de juillet 2016, le gouvernement du président islamo-conservateur Erdogan a ainsi pris la récente décision de les ressusciter.

«Encore de nouveaux informateurs qu'on nous sort du chapeau!»

Un jeune badaud

«A priori, l'initiative est bonne, surtout face à l'insécurité croissante qui touche le pays, estime Metin Gurcan. C'est un moyen de faciliter l'indispensable collecte de renseignements au niveau local pour les faire ensuite remonter vers la police, afin de prévenir un attentat ou un acte criminel.» Également surnommés «Aigles de la nuit», ces gardiens noctambules sont aussi une réponse au déficit sécuritaire dans les grands centres urbains, surtout depuis que le processus de paix engagé avec le PKK a volé en éclats à l'été 2015: «Avec la reprise des combats contre le PKK, les forces de sécurité ont été déployées en renfort dans le Sud-Est du pays. L'année dernière, 20.000 officiers de police y ont été dépêchés pour y faire leur service militaire. Du coup, il y a un vide à combler dans les grandes villes, en particulier dans l'ouest du pays.»

Dans son bureau en forme de boîte d'allumettes, Pinar (un pseudonyme), aimerait elle aussi croire au bien-fondé de cette police de proximité. «Lors des vastes purges de l'après-putsch, de nombreux policiers ont été mis sur la touche. Au quotidien, l'impact est flagrant: on assiste à une recrudescence du nombre de cambriolages, renforcé par la crise économique. Alors, oui, les patrouilles de “Bekçi” dans les rues permettront certainement de décourager les voleurs», explique cette muhtar (maire de quartier) d'un des districts d'Istanbul. Mais elle préfère taire son vrai nom pour pouvoir exprimer librement ses réserves. «Dans le contexte de chasse aux sorcières qui prévaut dans le pays, je crains que cette police ne fasse que renforcer l'actuel système de surveillance et de délation», déplore-t-elle.

Démultiplication des caméras de surveillance

L'ampleur de la purge est inédite: en l'espace d'un an, quelque 40.000 personnes ont été arrêtées et plus de 100.000 limogées par vagues successives. D'abord concentré sur les partisans de Fethullah Gülen, l'instigateur présumé du coup d'État raté, le nettoyage n'épargne personne: professeurs signataires d'une pétition pour la paix, journalistes exerçant leur droit à la critique ou simples citoyens considérés comme trop bavards sur les réseaux sociaux…

«Bien souvent, les perquisitions et inculpations se font sur simple dénonciation: un homme qui accuse son voisin d'insulter Erdogan sur Facebook, un collègue de travail qui épie vos lectures. Les gens s'espionnent les uns les autres. J'ai même entendu parler du cas d'une épouse qui avait porté plainte contre son mari», poursuit-elle. Ses craintes sont d'autant plus fondées que la nouvelle initiative va de pair avec une démultiplication des caméras de surveillance dans les cafés, les restaurants et, grande nouveauté… dans les taxis. Officiellement, les appareils servent à traquer les terroristes potentiels, comme l'assaillant de la discothèque Reina, qui fit 39 morts dans la nuit du Nouvel An. «Mais dans un pays en pleine dérive autoritaire où le mot “terroriste” est recyclé à toutes les sauces, tout le monde est aujourd'hui fiché par le pouvoir», s'inquiète la muhtar, en dénonçant ce climat orwellien.

«On raconte que le gouvernement a créé ces postes pour offrir des emplois à ses partisans.»

Un maire de quartier

À ce jour, quelque 700 jeunes ont rejoint la nouvelle police de proximité qui, à terme, devrait compter plusieurs centaines d'autres gardiens de nuit pour la seule ville d'Istanbul. Organisés par quartiers et en binômes, ils font leurs patrouilles à pied et sont, pour la plupart, équipés de menottes et de pistolets. Leur formation est sommaire: les candidats retenus, après avoir postulé au bureau du gouverneur, font d'abord l'objet d'une enquête au peigne fin avant de suivre un entraînement express de cinq à six mois dispensé par la police. «Ces jeunes recrues doivent maintenant faire leurs preuves», concède Metin Gurcan. «C'est avant tout une force de dissuasion pour prévenir de petits crimes, comme des cambriolages de quartier. Pour l'heure, je doute de leur capacité à participer à la lutte antiterroriste, d'autant plus qu'ils ne sont pas équipés en conséquence», dit-il. Pinar, elle, est plus méfiante. «On raconte que le gouvernement a créé ces postes pour offrir des emplois à ses partisans. Qui sont ces jeunes? Quelles sont leurs affiliations politiques?», s'interroge-t-elle.

Confusion des passants

Direction le quartier huppé de Beskitas. Sur l'avenue Ciragan, bordée d'hôtels de luxe, qui longe la rive européenne du Bosphore, deux «Bekçi» font des rondes, accompagnés d'un officier de police en uniforme bleu.

Ce soir-là, Le Figaro a obtenu l'autorisation de les suivre, à condition de ne pas leur parler. «Bonne chance!», leur lance un riverain, en signe d'encouragement. Le plus jeune rougit, puis redresse sa casquette. On lui donnerait 20 ans, à peine. Quelques mètres plus loin, les deux compères tombent sur une voiture abandonnée sur un trottoir. Inspection du véhicule, relevé de la plaque d'immatriculation…

Le temps de passer quelques coups de fil, la relève est aussitôt prise par la police ; il s'agit d'un échantillon de leur routine, sur cette artère où, un peu plus loin, un double attentat revendiqué par une filiale du PKK ébranla les abords du stade Vodafone Arena, le 10 décembre dernier.

Mais la soirée ne fait que commencer. Et la confusion des passants aussi: en l'espace d'une heure, l'un des deux Aigles enjoint par deux fois à un automobiliste de baisser le niveau de sa sono. «Je n'aime pas ça. De quel droit se permet-il de faire ça? Ça commence par la musique… Et après? Ce sera au tour de l'alcool, ou de la tenue des femmes», peste un piéton qui redoute l'émergence officieuse d'une «police des mœurs».

Un peu plus loin, les deux policiers noctambules croisent un jeune couple qui se tient par la main. Il porte un piercing à l'oreille gauche. Elle est légèrement vêtue d'un débardeur. Cette fois-ci, les «Bekçi» passent leur chemin sans broncher. Mais la jeune femme retient son souffle. «Ce sont des agents de l'AKP! Rien que leur présence dans les rues me rend mal à l'aise. Sincèrement, j'ai l'impression qu'ils sont là pour m'embêter, pas pour me protéger», dit-elle. Sous la nouvelle lune d'Istanbul, la nuit s'annonce longue et escarpée.

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« Demolition derby »: Mad Max au Québec

Si t'en as marre de Neymar, mets-toi au stock-car!

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En cette fin de mois d’août, on doit sûrement trouver encore deux ou trois personnes en France que le transfert de Neymar au PSG n’intéresse pas. Des gens qui se terrent, n’allument plus leur radio, leur télévision, ne consultent pas Internet pour échapper à ce feuilleton de l’été plus assommant qu’un embouteillage un soir de match au stade de France. Pour ma part, je snobe Neymar avec entrain car j’ai moi aussi découvert mon sport-passion, qui n’a rien à voir avec le Brésil, le Qatar ou le PSG : la course de démolition.


C’est une passion récente. Il y a deux mois encore, j’ignorais de quoi il s’agissait avant qu’un ami québécois me propose de profiter de mon passage dans la Belle Province pour assister à un spectacle de démolition dans son village natal d’East Broughton.

Demolition derby en arène fermée

L’origine de cette discipline automobile reste indécise. Les premiers rodéos se seraient tenus dans les années 1930 avec les surplus de Ford Model T et le promoteur sportif Don Basile fut le premier en 1947 à réquisitionner un circuit, la Carrell Speedway, près de Los Angeles, pour organiser un demolition derby mais ce fut le pilote de stock-car Larry Mendelsohn qui transforma ces combats de gladiateurs motorisés en véritable attraction populaire sur le circuit de Islip Speedway, près de New York, en 1958. A défaut d’avoir l’oreille musicale, ce Mendelsohn-là avait compris ce qui intéressait le plus le public des courses de stock-cars : non pas la course mais la tôle froissée. Le principe du demolition derby est très simple : l’affrontement se déroule dans une arène fermée, avec un nombre suffisamment important de concurrents pour empêcher que les véhicules prennent trop de vitesse, assez toutefois pour garantir, à la plus grande joie des spectateurs, un carnage automobile dont sortira vainqueur le dernier véhicule encore en état de rouler.

Il est interdit de percuter délibérément la portière côté pilote afin d’éviter les tragédies. A part cela, tous les coups sont permis, sans compter les modifications que les pilotes et mécaniciens sont en droit d’apporter à leurs carrosses surmotorisés, grillagés, peinturlurés comme des indiens sur le sentier de la guerre, ou hérissés de pointes et de pots d’échappement surnuméraires.

Un déchaînement de brutalité automobile

J’ai bien essayé dans un premier temps de faire croire à mon entourage que je n’accordais à l’événement qu’un intérêt vaguement amusé mais mes poses d’ethnologue pudibond n’ont trompé personne. La perspective d’assister à un déchaînement de brutalité automobile aussi nihiliste était trop alléchante pour un fan de Mad Max.

La raillerie affectée céda rapidement la place à l’excitation d’un gosse de dix ans à qui l’on a promis d’offrir un modèle réduit de la Max Interceptor à Noël. Dans ma tête résonnaient déjà les tambours des guerriers de la route et les vrombissements sauvages de leurs machines de guerre. Le démon de la démolition avait pris possession de moi et l’odeur âcre du gazole flottait déjà dans l’air.

Quand les V8 survitaminés halètent

Le jour J, nous prenons place devant l’arène délimitée grossièrement par une vingtaine de blocs de béton déposés par des pelleteuses sur le terrain vague, juste à côté d’un cimetière, preuve d’un indéniable sens pratique chez les organisateurs de l’événement. Une petite foule de deux à trois cents personnes s’est rassemblée autour du champ clos pour admirer la joute. En grande majorité des gens du coin, dont beaucoup ont travaillé dans les mines d’amiante qui ont été exploitées dans la région jusqu’à la fin des années 80. Les monticules blancs tirant sur le vert de gris qui émergent à l’horizon témoignent encore de cette activité récente. La pluie battante n’a pas dissuadé les spectateurs. La foule groupée autour de l’arène supporte vaillamment, dans un confort tout relatif, la pluie qui détrempe déjà la piste tandis que les premiers concurrents, moteur hurlant, s’engagent dans l’arène sous les acclamations. Dix monstres mécaniques se font face en tressautant sur leurs essieux et en lançant de grandes pétarades : d’antiques Plymouth, des Buick ou des Oldsmobile customisées auxquelles on a retiré vitres et phares, qui portent leurs numéros ou un message d’amour adressé à la blonde du pilote bombés en couleur fluo sur les portières plus bosselées qu’un taxi cairote en fin de carrière ; les échappements fumants émergent des capots, grognant et noirs de suie, les V8 survitaminés halètent comme des bêtes sauvages. Si Georges Miller était là, il écraserait discrètement une larme de bonheur.

Motörhead à plein tube

Alors que la sono vomit du Motörhead, les burn out font gicler la boue et fumer la gomme. Dix versions différentes de la Max Interceptor s’élancent les unes vers les autres, se croisant sans se toucher au premier engagement avant de virer brutalement à l’extrémité de l’arène pour prendre de la vitesse et aller percuter le premier venu. Un des concurrents n’a pas de chance. Il a raté son premier virage et s’est encastré dans un des blocs de béton. Alors que le pilote tente frénétiquement ̶ mais en vain ̶ de se dégager, les autres participants se ruent sur lui avec la voracité d’une bande de hyènes auxquelles on vient de livrer un bébé antilope. En moins de deux minutes, la belle Ford Mustang pimpée est concassée avec passion et transformée en accordéon fumant sous les encouragements du public. Les arbitres lèvent leurs drapeaux avant que les enragés motorisés n’aient réussi à complètement réduire le véhicule de leur victime aux dimensions d’une canette de Budweiser passée sous les roues d’un camion. Une poignée de minutes plus tard, les arbitres disqualifient un autre pilote gagné par la psychose qui vient d’enfoncer délibérément la portière côté conducteur d’un de ses adversaires et a trouvé le temps de se ruer sur un autre avec tant de violence qu’il a plié sa voiture pour la transformer en escabeau roulant. Le forcené, immobilisé avant d’avoir eu l’occasion de tuer quelqu’un, émerge de l’habitacle en levant le poing et en lançant des anathèmes que personne n’entend, les pétarades des pots d’échappement broyés et des moteurs torturés couvrant même les riffs de métal crachés par la sono.

Waterloo automobile

Au bout de dix minutes d’affrontement, l’arène boueuse offre un spectacle de désolation admirable. Sept véhicules laminés sont abandonnés sur la piste. Deux survivants, accrochés l’un à l’autre par leurs pare-chocs tentent de se dégager avec de grandes accélérations dans une sorte de tango automobile étrangement touchant. Un troisième, quasiment dépourvu de roues avant, se traîne sur son essieu en produisant un nuage d’étincelles sans même parvenir à gagner assez de vitesse pour aller percuter les deux autres. Sous la pluie qui redouble, les engins à l’agonie produisent un nuage de fumée si dense que l’on distingue à peine les dernières péripéties de ce Waterloo automobile. Le combat s’achève par un match nul entre les deux voitures toujours amoureusement encastrées l’une dans l’autre et patinant en cercle sur leur lit de boue. Dans l’air flotte un parfum d’extase et de pneu brûlé.

On est libre de penser que cette célébration brutale de la civilisation du moteur à explosion flatte les plus bas instincts automobiles et l’on trouvera certainement à redire à ce grand gaspillage d’essence célébré sur le continent de l’abondance énergétique. Mais après tout, s’il ne me vient pas à l’esprit l’idée de contester aux amateurs de foot le plaisir d’admirer leur prodige brésilien pulvériser les défenses des adversaires du PSG, pourquoi me priver de la joie de siroter une Boréal et de déguster un hot-dog en regardant mes artistes de la tôle froissée plier avec enthousiasme des Buick et des Chevrolet ? Je serai clair : toute critique sera considérée de fait comme l’expression d’un insupportable mépris de classe.

 

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En Inde, la chute du «Messager de Dieu» a déjà fait 38 morts

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La condamnation pour viols du gourou Gurmeet Ram Rahim, au terme de 15 ans de procédure, met au jour les liens entre criminels et politiciens dans la plus grande démocratie du monde.

À New Delhi

20.000 policiers déployés dans la capitale, interdiction des rassemblements décrétée dans Delhi et sa région... Lundi, Delhi, l'État du Pendjab et celui de l'Haryana étaient sous tension après la condamnation du gourou Gurmeet Ram Rahim à vingt ans de prison pour viols. Dans les heures précédant le verdict dans la ville de Rohtak, à 80 km de la capitale, les forces de l'ordre étaient sur le qui-vive, craignant la vengeance d'adeptes prêts à tout pour secourir leur maître. Les violences ont éclaté le 25 août, après que le gourou a été reconnu coupable d'agressions sexuelles sur deux adeptes en 1999 et 2001. Bilan: 38 morts au moins.

Le Messager de Dieu, film à la gloire de Gurmeet Ram Rahim .
Le Messager de Dieu, film à la gloire de Gurmeet Ram Rahim .

Les accusations remontent au début des années 2000. Une lettre rédigée par une adepte et adressée au premier ministre détaille les viols commis par le gourou. L'affaire prend une tournure encore plus sordide quand un journaliste qui enquête sur le sujet est abattu en 2002. Un adepte, soupçonné d'avoir fait circuler la lettre dans les médias, est tué à son tour.

Il aura fallu dix-sept ans pour que la justice se prononce. La machine judiciaire est lente en Inde où 30 millions d'affaires sont en attente. Mais Gurmeet Ram Rahim est un homme puissant qui a pu utiliser ses relations dans la classe politique pour freiner la procédure. Un révélateur des liens qui existent entre les partis et les réseaux criminels. Gourou Gurmeet revendique 50 millions d'adeptes qui le considèrent comme un dieu vivant. Et aux élections, ses consignes de vote pèsent lourd, très lourd.

Lors du scrutin législatif de 2007 au Pendjab, il avait appelé ses partisans à voter pour le Parti du Congrès qui était sorti vainqueur. En octobre 2014, dans la région de l'Haryana, Gurmeet Ram Rahim avait soutenu la droite fondamentaliste hindoue, le BJP, qui avait remporté la législative. «Son mouvement est très populaire parmi les Intouchables, détaille le politologue Kushal Pal. Il profite de la pauvreté, de l'illettrisme et des inégalités pour recruter. Il leur offre toutes sortes de services et se substitue à un État défaillant en matière de protection sociale. Ses fidèles lui doivent tout.» Le gourou milite pour l'interdiction de la vente d'alcool, une demande qui résonne chez les femmes de l'Haryana, en bute à l'alcoolisme de leurs maris dans les zones rurales.

Célèbre, Gurmeet est aussi un homme riche. Avec sa société de production, il a réalisé deux films à sa gloire intitulés Le Messager de Dieu, puis Le Messager de Dieu 2 et commercialise sa science à coups de livres et de DVD. En 2016, il s'est lancé dans l'agroalimentaire avec sa marque Messenger of God: nouilles instantanées, épices, farine, cosmétiques... le catalogue s'est vite étoffé.

D'après le registre indien du commerce, il est associé dans une myriade de sociétés qui vont des pièces détachées pour l'automobile à l'hôtellerie. «Il a les moyens de financer les formations politiques», explique Kushal Pal. Contrairement à la France, les partis ne reçoivent pas de subvention publique en Inde, où ce sont les milieux d'affaires qui payent les dépenses de campagne: déplacements en hélicoptère, pots-de-vin aux médias, distribution d'argent aux électeurs... Un candidat doit débourser 100 à 250 millions de roupies (1,3 à 3,4 millions d'euros) pour espérer être élu au Parlement fédéral.

La fortune de Gurmeet, corrélée à sa base sociale, a permis au «Messager de Dieu» de s'élever non pas au Ciel, mais au-dessus des lois. Il a fallu qu'une agence fédérale, le CBI, s'empare du dossier pour que l'enquête reprenne, la police locale ayant traîné les pieds. Dans les jours précédant le verdict, les autorités de l'Haryana ont laissé les adeptes se masser autour du tribunal au lieu de les disperser. «Ce sont des gens simples et pacifistes», a plaidé le ministre local de l'Éducation, alors que les émeutes étaient sur le point de commencer.