Emmanuel Macron lors de sa visite du centre d'appel du SAMU le 10 mars à Paris.

Emmanuel Macron lors de sa visite du centre d'appel du SAMU le 10 mars à Paris. Crédits : Ludovic Marin - AFP

 
 
 
 
Entretien | En annonçant une série de mesures pour lutter contre la propagation du coronavirus, Emmanuel Macron a rendu hommage au modèle social français et plus particulièrement aux personnels de santé. Mais pour le Professeur de médecine de la Pitié-Salpêtrière André Grimaldi, "les mots ne suffisent plus".
 

ermeture des établissements scolaires et universitaires, télétravail, incitation aux plus de 70 ans à rester chez eux... Telles ont été les mesures fortes annoncées hier soir par Emmanuel Macron lors d'un discours télévisé qui s'est voulu rassembleur et protecteur. Déjà sous forte tension, le système français de santé sera soumis à une pression plus forte encore, et sans sans doute croissante. "Ce que révèle d’ores et déjà cette pandémie, c’est que la santé gratuite sans condition de revenu, de parcours ou de profession, notre Etat-Providence, ne sont pas des coûts ou des charges mais des biens précieux, des atouts indispensables quand le destin frappe", a toutefois défendu le chef de l’Etat, régulièrement présenté par l’opposition comme voulant détruire le modèle social français. Surtout, Emmanuel Macron s’est dit résolu à "placer en dehors des lois du marché" un certain nombre de biens et de services. "Déléguer notre alimentation, notre protection, notre capacité à soigner notre cadre de vie (…) à d’autres est une folie". 

Pour le Professeur émérite d’endocrinologie-diabétologie à la Pitié-Salpêtrière André Grimaldi, invité de notre journal de 22h de ce jeudi, il est temps de s'apercevoir que la santé ne se gère pas comme "une entreprise commerciale (...) car la santé n'a pas de prix". 

Comment accueillez-vous les mesures sanitaires annoncées par Emmanuel Macron ?

Il n'y a vraiment qu'une seule mesure annoncée hier soir : la fermeture des écoles, des lycées, des universités et des crèches à partir de lundi. Cela va poser problème au moins pour la garde des petits. C’est une mesure forte qui montre la gravité de la crise. Mais elle était annoncée.

Pour les hôpitaux, c’est un grand salut, un hommage aux soignants, mais ce ne sont pas des décisions ! Parce que tout ce qu’il a annoncé est déjà en route. Et il n'y a pas un mot, hélas, sur le fait qu'il faudrait un rectificatif budgétaire. Parce qu'il y a seulement six mois, on mettait les hôpitaux encore et toujours sous austérité.

Cette crise lui fait comprendre un certain nombre de choses essentielles à la vie d'une nation ne doivent pas être soumises aux lois du marché. Il serait temps de s'en apercevoir que la santé doit échapper aux lois du marché !

Une décision concrète serait d'ailleurs par exemple de suspendre le paiement à l'activité ou aux prestations des hôpitaux, comme cela se passe dans une entreprise commerciale. On va donner un budget aux hôpitaux pour travailler et pas les mettre dans cette situation. Un moratoire immédiat sur la tarification des activités serait le bienvenu pour les soignants.

On va ne pas payer les services de chirurgie qui libèrent des lits pour recevoir le coronavirus ? Cela n'aura aucun sens.

Donc, c'est un discours très bien. Nous avons tous, depuis le début, soutenu les mesures gouvernementales, en se mobilisant au maximum. Mais, à part des mots pour les soignants, il n'y a rien.  

Pour vous, les moyens ne correspondent absolument pas aux ambitions ?

Si on veut mobiliser les soignants, si on dit que les valeurs suprêmes ce n'est pas le premier de cordée, ce ne sont pas les milliardaires, ce sont les gens qui se dévouent à la cause commune, alors, il faut faire un rectificatif budgétaire pour l'hôpital. On prendra les mesures nécessaires pour que les soignants soient correctement payés, que les infirmières soient embauchées et évidemment les hôpitaux seront payés pour le bien qu'ils rendent à la nation et non dans un calcul comptable, comme s'ils étaient une entreprise commerciale. Ce qui est actuellement toujours le cas. 

Cela manque de concret pour les hôpitaux. Les soignants en ont un peu assez qu'on leur dise qu'ils sont des gens admirables et qu'en conséquence, ils peuvent débuter à 1 600 euros brut par mois. 

De combien serait ce rectificatif budgétaire, selon vous ?  

C'est simple à calculer. Il ne s'agit pas d'inventer des chiffres, il faut prendre ceux du gouvernement. Lorsqu'il a fait voter le budget de l'hôpital, avant l'épidémie, il demandait 800 millions d’euros d'économies. 

Le plan d'urgence présenté par le Premier ministre avec l'ancienne ministre de la Santé, madame Buzyn donnait 200 millions d’euros. 

Déjà, par rapport à avant l'épidémie, il manquait 600 millions d’euros. Il y a 400 postes d'infirmières que l'on n'arrive pas à recruter en Ile-de-France.

Il s'agit donc de mettre des milliards sur la table. Il dit "il faudra ce qu'il faut" ("coûte que coûte", NDLR) : oui, des milliards nécessaires pour que l'hôpital puisse tenir. Il n'est pas question de pénaliser les hôpitaux qui vont arrêter des interventions chirurgicales programmées.

Ensuite, on a dit, au fond, la clinique commerciale est le modèle du système de santé. L'épidémie de coronavirus montre que ce n'est pas le cas. ces cliniques sont très utiles comme une complémentarité, mais ce n'est pas un service public de santé.

Du coup, si l'hôpital n'a pas les moyens de gérer cette crise, que va-t-il se passer, quelles sont vos inquiétudes ? 

D'abord, si on reporte des opérations qui peuvent être reportées, il n’y a pas d’inquiétude à avoir. On peut être opéré deux, trois mois plus tard. Mais on risque surtout de reporter des soins utiles à des gens non infectés mais qui seront les premières victimes. Parce que l'on va dire priorité aux détresses respiratoires, la première victime sera justement le diabétique qui n'est pas infecté, mais qui a des complications du pied, etc.

Les soins reportés, quand ils sont nécessaires, représentent une perte de chance. 

La deuxième chose, si l'épidémie est très importante, et j'appuie les décisions du gouvernement et j'appelle à les suivre. Arrêtez le chacun sait tout sur tout et fait à sa guise. Pour une fois, on peut être discipliné. Notre pays est un pays où le taux de vaccination est des plus faibles. C'est invraisemblable !

Et 5% des patients infectés vont en réanimation. Alors si nous avons 1 million de personnes infectées, cela fait 50 000 personnes en réanimation : notre système de santé sera débordé. Et si cela ce produit, le Président n'en a pas parlé mais il faudra faire comme l'Italie. On sera amené à faire des choix et à les assumer. Pas des choix médicaux mais des choix de l’ordre : il a 45 ans ou 50 ans, je le prends. S’il a 60 ans ou 70 ans, je ne le prends pas. Ce n’est jamais arrivé encore. Donc, la priorité absolue est d’ouvrir des lits de réanimation. 

Mais il faudra des infirmières, des infirmières formées présentes 24h/24 heures. Donc, on va payer aussi dix ans d'une politique, et qui a continué encore ces trois dernières années malgré nos alertes ! Rappelez-vous que le plan d'urgence présenté par le Premier ministre pour l'hôpital l'a été après même que l'Assemblée nationale avait voté un budget d'austérité ! C'est à cause de la mobilisation des soignants qu'en urgence on a dit qu'il fallait un rectificatif.

Cette épidémie montre l'absurdité du système hospitalier actuel. Il n'est pas adapté aux urgences, à la réanimation, aux maladies chroniques. On le dit depuis dix ans. On l'a dit à madame Buzyn qui en avait convenu, mais qui n'en a rien fait. Du point de vue de l'hôpital, les mots ne suffiront pas.