L'auteur de la trilogie Sphères, très célèbre outre-Rhin, est indiscutablement une des figures les plus éminentes de la philosophie contemporaine. Jean-Christophe MARMARA/JC MARMARA/LE FIGARO

 

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FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN - Après nous le déluge, le dernier essai du philosophe allemand, est une variation magistrale sur le déséquilibre d'un monde affranchi du passé et qui risque de s'engloutir lui-même.

Par Vincent Tremolet de Villers et
 
 

LE FIGARO. - Le titre allemand de votre ouvrage est «Les enfants terribles des temps modernes». Qu'entendez-vous par «les temps modernes»?

Peter SLOTERDIJK. - Temps modernes? Il ne suffit pas, comme les éditeurs du magazine de Sartre à l'époque, de mettre ce titre sur la première page d'un journal… Est moderne pas seulement celui qui épouse son époque, mais celui qui continue à la moderniser. Et moderniser - du point de vue généalogique ou antigénéalogique comme je le propose dans mon livre -, c'est aller toujours plus loin dans la direction du déracinement, de l'autogenèse, du déni des origines et, si possible aussi, dans la direction d'une vie sans enfant ou sans descendance. Et si jamais il s'avère qu'il est impossible de mener une vie sans laisser de traces sur la terre, on préfère que la génération suivante soit créée par ramification latérale. Ce que réalise d'ailleurs la législation contemporaine: l'état de fait d'illégitimité des enfants est aboli. «Il n'y a plus d'enfants», disait un personnage de Molière au XVIIe siècle. À la fin du XXe siècle, on dit plutôt: il n'y a plus d'enfants illégitimes.

Qui sont «les enfants terribles» de ces «temps modernes»?

Le plus terrible enfant dans notre civilisation, c'était certainement le malheureux Œdipe, qui avait le mauvais destin d'épouser sa propre mère et de tuer son père sans savoir ce qu'il faisait. Pour les Grecs, c'était une catastrophe généalogique parce que ça inversait la course normale des choses. Œdipe procréait pour ainsi dire en arrière! Cette abomination était une admonition: la monstruosité est toujours devant la porte pour celui qui s'écarte du chemin du milieu. Un monstre, c'est un être vivant qui sort de la loi de la généalogie, telle la fameuse chimère, un mélange d'une chèvre avec un dragon et un serpent. Les mélanges sont toujours dangereux. Pour les Grecs, la monstruosité des créatures composées est le plus grand de tous les malheurs. Ces êtres sont frappés par la stérilité, ils ne se reproduisent pas. Chaque individu de ce genre est le dernier de son «espèce». Curieusement, dans la réflexion moderne, il n'y a rien de plus chic que le bâtardisme, qu'on appelle avec fierté «le métissage». Chez les modernes, il y a la volonté d'élargir les frontières du normal et de résorber une bonne partie de la monstruosité d'autrefois dans la normalité d'aujourd'hui. Ce qui fait que la modernité, c'est la tolérance, bien sûr, mais, en même temps, c'est une civilisation qui risque de se débarrasser d'elle-même.

Pourquoi?

La définition de la modernité est l'incapacité à se reproduire dans les limites de la ressemblance.

Le mouvement est propre aux temps modernes?

La culture moderne repose certainement sur un principe de territorialité affaiblie. C'est un terme cher aux deleuziens: celui de déterritorialisation. Le romantisme de la déterritorialisation se traduit aujourd'hui dans la grande tragédie que l'on appelle «la migration mondiale». Selon les statistiques démographiques concernant la ceinture islamique, du Maroc jusqu'à l'Indonésie, habitée aujourd'hui par plus d'un milliard de personnes, on apprend qu'un tiers de cette population serait prête à émigrer si seulement on pouvait trouver un pays d'accueil.

En septembre 2015, Angela Merkel a fait ce geste de faiblesse ou de générosité ou de miséricorde, on ne sait pas… Pour la plupart des observateurs, c'était une grave erreur

La même chose se produit en Afrique subsaharienne: là-bas, on observe la formation d'une énorme vague de gens prêts à quitter leur pays. Mais les seules terres d'accueil intéressantes, ce sont l'Europe et les États de l'anglosphère. Ces derniers pratiquent un système qu'on pourrait appeler «politique de la forteresse des compétences»: on encourage exclusivement l'immigration des qualifiés. Autrement dit, seulement ceux qui peuvent livrer une contribution au produit brut du pays d'accueil sont les bienvenus. Pour le reste, c'est une politique des frontières fermées, presque imperméables. En Europe, c'est autre chose. Il y a eu cet incident désormais fameux quand, en septembre 2015, Angela Merkel a fait ce geste - de faiblesse ou de générosité ou de miséricorde, on ne sait pas… Pour la plupart des observateurs, c'était une grave erreur et surtout un geste unique et à ne pas reproduire.

La migration ou le nomadisme ne sont pas les seules perspectives. Il y a aussi le «manant», celui qui demeure…

Il y a toujours eu dans les sociétés modernes des gens qui restaient attachés à leur terre natale. Mais la grande métamorphose de la modernité a écrasé la vie rurale classique. Vers 1800, après la Révolution française, plus de 80 % de la population de l'Allemagne ou de la France habitaient encore dans des conditions rurales, et dans l'agriculture et de l'agriculture. Vers le milieu du XXe siècle, il n'en reste que 3 %. L'urbanisation est le destin de la modernité. Et le retour à la terre, ou le retour dans des conditions de vie verte, fait plutôt partie de la forme de vie urbaine qui y inclut une section importante de comportements touristiques, romantiques. Ce retour à la campagne n'a rien à voir avec la défense des racines. Il ne se produit qu'au niveau des résidences secondaires.

Au début de votre livre, vous utilisez la métaphore du navire qu'on reconstruit en permanence tout en naviguant. Qu'est-ce à dire?

La maîtrise d'un véhicule dépend de l'existence d'un moyen d'arrêter le mouvement. Il faut posséder la pleine maîtrise de l'accélération et de la faculté de freiner. Notre civilisation ne connaît que la moitié de cette maîtrise, donc le processus de la civilisation dans sa totalité est incontrôlable. C'est un voyage dans un train qui accélère en permanence, mais c'est un TGV sans pilote et sans freins. On ne sait même pas si les rails ont déjà été posés… (Rires.) Le futurisme est pour ainsi dire l'effort de poser les rails un peu avant l'arrivée du train et de développer un trajet de l'intérieur du véhicule. Mais comme on ne peut pas freiner, on ne possède pas la moindre maîtrise du processus dans sa totalité. Cette technique non complète est ce qui nous menace le plus, parce qu'on ne sait pas vraiment comment on l'arrêterait. Même si on le voulait, on ne le pourrait pas.

C'est la condition de l'homme face au temps qui passe?

Le mot essentiel est issu de la France en 1919, quand Paul Valéry publie son recueil Variété I, où l'on trouve cette fameuse phrase: «Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles.» Il disait cela en regardant en arrière le complexe d'événements que l'on appelle la Première Guerre mondiale. C'est la phrase qui a connu le plus grand retentissement et intime et officiel dans la réflexion des êtres humains pendant le siècle passé. Le monde classique était structuré par cette différence essentielle: la mortalité des mortels et la permanence des cultures. Culture éternelle et individus éphémères: c'était l'ontologie classique. La modernité introduit, dans les traces du darwinisme, l'idée que même les civilisations peuvent disparaître. C'était quelque chose que nous savons d'une certaine façon depuis les jours de la Révolution française.

Il va falloir réapprendre l'art de s'inscrire dans des histoires ou dans une durée et de résister à la tentation de la frivolité

Dans ce train sans chauffeur, quelle peut être la sagesse pour supporter l'incertitude?

Le mot de «sagesse» est bien pertinent. Il va falloir réapprendre l'art de s'inscrire dans des histoires ou dans une durée et de résister à la tentation de la frivolité, qui s'exprime dans le bon mot de Mme de Pompadour: «Après nous, le déluge.» Mais prenons garde: il y a des gens qui citent ce mot de façon plus ou moins innocente parce que, en prononçant ces mots, ils ne disent rien d'autre que: «Il faut s'amuser.» La faculté de s'amuser appartient au système immunitaire de tout le monde.

N'êtes-vous pas un peu apocalyptique ou «décliniste»?

Au contraire. Il faut être un optimiste imperturbable pour mener des recherches sur la longue durée comme je le fais dans mon livre. Je me suis limité à un champ restreint qui est celui de la réflexion généalogique. Et à mon avis, pour comprendre le destin des Européens, il faut remonter jusqu'au christianisme primitif. Là, on comprend que les Européens ont inventé une nouvelle façon d'interpréter l'intervalle généalogique. Au fond, il n'y a jamais eu une véritable continuité entre les parents et les enfants. Mais le monde ancien était précisément celui qui avait essayé, avec un succès considérable, de combler le fossé entre les générations, de faire en sorte que l'apparence de la continuité l'emportait sur les effets de discontinuité. L'art de vivre, l'art de faire un peuple, l'art de sauvegarder les cultures consistaient précisément autrefois dans la capacité de minimiser l'intervalle généalogique. À partir de la Renaissance, les choses ont changé dramatiquement. Ce qui commençait, c'était un nouveau cycle où les innovateurs entraient sur la scène pour pousser les choses en avant. Ça commence parmi les artistes du XIVe siècle, parmi les marchands du XIVe et du XVe siècle, parmi les mécaniciens et les ingénieurs de toute la modernité, parmi les hommes d'État, dans le domaine des savoirs et finalement dans le domaine du droit. Dans ces six cercles vertueux, on observe la modernisation et, par conséquent, l'ouverture des écarts entre les générations. Si vous faites partie d'une forme de vie marquée par un ou plusieurs de ces six cercles vertueux, vous êtes un être moderne. En même temps, il y en a beaucoup qui ne participent pas ou qui ne sont que partiellement touchés. Ils restent sur leurs réserves, ils hésitent, ils refusent. C'est pour ça que les nations des populations modernes ne peuvent jamais être homogènes.

Aujourd'hui, cette «chute en avant perpétuelle» rencontre un rejet croissant parmi les populations…

N'oublions pas que les gens des temps modernes commençants ont toujours eu peur du nouveau. Lorsque les nouvelles du voyage de Christophe Colomb se sont répandues, les gens ont eu peur, nécessairement, sauf une toute petite élite: ceux qui voulaient investir dans le commerce maritime. Tout le reste des gens avait un réflexe protectionniste et territorialiste. Pour cette raison, il y a toujours eu une très profonde division des sociétés modernes. Or, dans l'État absolutiste, la voix du peuple n'est pas écoutée. Et même si, plus tard, on l'écoute, le soi-disant peuple est représenté par des élites bourgeoises qui suppriment la voix de ceux qui hésitent et de ceux qui ne sont pas vraiment partie prenante de la modernisation…

Le sectarisme a presque toujours été la rencontre entre la superstition et la haute technologie

Les temps modernes, ce sont aussi les entreprises de la Silicon Valley qui promeuvent le transhumanisme, l'intelligence augmentée… Que vous inspire ce cyberprogressisme?

Je le trouve d'un côté intéressant, de l'autre ridicule. Je pense que c'est l'entrée du sectarisme dans l'âge de la pensée digitale. Le sectarisme a presque toujours été la rencontre entre la superstition et la haute technologie.

Pour vous, c'est une reproduction moderne des superstitions anciennes?

Oui, absolument. La superstition à l'état pur. Au XIIIe siècle, la cabale, soit juive, soit chrétienne, était le résultat de la rencontre entre le littéralisme, le savoir grammatical le plus avancé, et les plus anciennes superstitions. La superstition est toujours à la recherche de la modernité. Sinon, elle ne séduit pas. La plus grande des superstitions, c'est la conviction de marcher à la tête du progrès.

Comment notre société orpheline peut-elle avoir une descendance?

 

Il suffit de regarder ce que les jeunes font d'eux-mêmes. Depuis les mouvements de jeunesse en Allemagne et un peu partout en Europe dans les années 1900, ils ont commencé à se détacher du monde des adultes et à créer un univers réservé aux jeunes. Cet univers s'est constamment élargi et commence à absorber la sphère des adultes et même des vieux, qui, aujourd'hui, sont condamnés à rester jeunes. Les vieux sont partis dans un mouvement de jeunesse et les jeunes eux-mêmes ont découvert une stratégie géniale consistant à se consacrer à eux-mêmes, une sorte d'idolâtrie en se choisissant comme modèles à travers l'idole. Voyez Justin Bieber, dont la nullité est telle que chacun peut projeter son rêve de «grandiosité» dans le vide de l'idole.

Du point de vue de la théorie de la civilisation, c'est la victoire de la mode sur les mœurs ou les coutumes. Les coutumes éternelles sont nécessairement les perdantes dans un monde d'imitation simultanée. Un jour, un artisan de la haute couture présente un modèle de vêtement féminin à Paris et, un an après, les dames de Dijon le portent. C'est exactement le schéma de l'imitation des modernes. D'ailleurs, cet effet était déjà connu au Moyen Âge lorsqu'on prétendait que la femme était l'instrument idéal du diable. La séduction passe toujours par l'imitation du contemporain. À chaque époque, le diable est diablement contemporain.