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Cet article a été publié dans Le Figaro du 14 septembre 2010

Peu après son entrée en fonction, chaque nouveau consul général de France à Jérusalem revêt sa tenue d'apparat, uniforme blanc et casquette galonnée. Précédé de deux kawas, gardes traditionnels en costume ottoman, tarbouche et pantalon bouffant, qui martèlent le sol de leurs lourdes cannes ferrées au pommeau d'argent, il traverse les ruelles étroites de la Vieille Ville jusqu'au parvis de la basilique du Saint-Sépulcre.

 

Les cloches de l'église construite au-dessus du tombeau du Christ carillonnant en son honneur, le représentant de la République française est accueilli à l'entrée par le custode, chargé des intérêts de l'Église catholique romaine en Terre sainte, et par les dignitaires des autres églises chrétiennes, grecs orthodoxes, arméniens, coptes et éthiopiens. Il est le seul diplomate étranger et surtout non religieux à jouir de ces privilèges. Après sa visite au Saint-Sépulcre, le consul général se rend, toujours précédé par ses deux gardes, à l'église Sainte-Anne, près de la porte des Lions. Sous les voûtes de pierre blanche de l'ancienne église croisée où flotte le drapeau tricolore, il prend place dans un fauteuil damassé devant les bancs des fidèles. On lui présente l'eau bénite et les évangiles, avant de l'encenser. La célébration s'achève par une prière en latin, le Domine salva fac republicam («Que Dieu sauve la République»).

Une trentaine de ces «messes consulaires» se déroulent dans l'année, et notamment pour le 14 Juillet. La célébration religieuse d'une fête révolutionnaire et républicaine peut surprendre, mais l'on n'est pas à un paradoxe près à Jérusalem. Outre ces messes catholico-républicaines et les privilèges religieux du consul général, la France est aussi la seule puissance étrangère à posséder des biens fonciers dans et autour de la ville. Outre l'église Sainte-Anne, l'État français est aussi propriétaire du monastère d'Abou Gosh, sur la route de Jérusalem, de celui de l'Eléona, sur le mont des Oliviers, et de l'étrange tombeau des Rois, situé à Jérusalem-Est. Après presque dix ans de fermeture, ce dernier a rouvert ses portes en octobre dernier. Ces quatre domaines nationaux sont l'héritage d'une longue histoire, où, comme souvent dans cette partie du monde, politique et religion se mêlent étroitement.

Imbroglio juridique et foncier

L'aventure des croisades achevée en 1291, la France est l'une des premières puissances européennes à se voir de nouveau accorder des privilèges au Levant, lorsque François Ier signe en 1536 avec Soliman le Magnifique le traité des Capitulations. Le traité, suivi par d'autres, confie à la France la protection des lieux saints et des chrétiens de l'Empire.

Au XIXe siècle, le jeu des puissances consolide la prépondérance de la France, monarchique, impériale puis républicaine, comme protectrice des catholiques au Levant. Le traité de Mytilène, signé en 1901 avec la Porte, consacre les droits des congrégations catholiques en Terre sainte, alors même que fait rage en France la lutte entre la République et l'Église. Mais «la laïcité n'est pas un article d'exportation». La formule, attribuée tantôt à Léon Gambetta, tantôt à Aristide Briand, prononcée en plein vote de la loi de séparation de l'Église et de l'état, résume toujours l'étrange statut de la France dans la Ville sainte.

«Tout se touche à Jérusalem, le politique n'est jamais bien loin du religieux», dit le père Jean-Luc Eckert, conseiller pour les affaires religieuses au consulat général de France. «Certains considèrent ces cérémonies et privilèges comme un folklore un peu anachronique, mais elles témoignent pourtant de l'influence que la France continue d'exercer, notamment dans les domaines humanitaires et éducatifs.»

Outre les quatre domaines nationaux, la France subventionne aussi l'École biblique et archéologique française située à Jérusalem-Est.

Le statut de ces possessions n'a jamais été remis en cause, ni sous les Ottomans ni pendant le mandat britannique. Mais depuis sa conquête par Israël en 1967, puis l'annexion unilatérale de sa partie orientale en 1980, Jérusalem est devenu un imbroglio juridique et foncier. Les titres de propriété sont régulièrement remis en question par Israël, alors que l'annexion de Jérusalem n'a jamais été reconnue par la communauté internationale, qui considère toujours la ville comme un corpus separatum, une entité séparée, et n'y entretient pas d'ambassades.

«Les titres de propriété sont anciens, et décrivent des biens parfois disparus, ou de façon imprécise», dit le père Frans Bouwen, père blanc de Sainte-Anne. «Les Anglais ont introduit des éléments plus rationnels, mais les autorités israéliennes ont classé certains domaines comme des parcs publics, et remettent en question le droit d'usage.»

C'est curieusement le tombeau des Rois, seul domaine français inhabité, qui pose le plus de problèmes. Des groupes religieux juifs contestent régulièrement la possession par un pays étranger d'une tombe qu'ils attribuent à des rois bibliques. Et crient à la profanation quand le consulat général de France y organise des festivals musicaux a destination d'un public essentiellement palestinien.