Défilé de troupes nazies en 1933 à Nuremberg. Rue des Archives/BCA/CSU/LEEMAGE

 

 

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«Libres d’obéir - Le management, du nazisme à aujourd’hui», de Johann Chapoutot, Gallimard, 169 p., 16€.

 

>>>>>>>>>>>>>>article du Figaro>>>>>>>>>>>>>>>>>>

 

Reinhard Höhn a vécu comme il a toujours pensé: en s’adaptant aux circonstances pour en tirer le meilleur parti. Devenu général SS après une ascension fulgurante sous la coupe de Himmler, l’homme, après quelques années de discrétion, réapparaît en 1955 à la tête de l’Institut de formation au management de Bad Harzburg qui allait former des centaines de milliers de cadres des entreprises allemandes. En dix ans à peine, celui qui aurait pu être jugé à Nuremberg est devenu une figure incontournable de l’élite économique de la RFA. Destin incroyable que retrace Johann Chapoutot dans un petit livre très dense: Libres d’obéir - Le management, du nazisme à aujourd’hui. Un titre choquant, provocant même, mais qui n’est pas gratuit. Nous aimons bien nous représenter l’homme nazi sous les traits d’un criminel patibulaire. Il n’en est rien avec lui. Höhn, qui fut un des juristes en vue du Reich hitlérien, était érudit et brillant. Il fait partie de ces intellectuels qui ont rejoint le nazisme parce qu’ils en partagent l’intuition essentielle: l’Histoire procède d’une guerre entre les races pour la maîtrise de cet espace vital qui manque depuis toujours aux Germains. La loi de la vie est sans pitié: «Périssent les faibles et les ratés! Et il faut même les y aider!» (Nietzsche). Ne sont-ils pas, de toutes les façons, destinés à périr?

Un génie du management

Auteur de La Révolution culturelle nazie, Chapoutot insiste sur le substrat darwiniste radical de l’hitlérisme. Les nazis n’ont inventé ni le racisme, ni l’antisémitisme ni l’eugénisme qui étaient dans l’air du temps, ils ont poussé ces idées jusqu’à leur ultime conséquence: le meurtre de masse. L’auteur montre aussi à quel point le nazisme se distingue du fascisme italien, si romain. Juriste spécialiste de la «liberté germanique», Höhn abhorre la figure de l’État. Il croit aux vertus organiques et bien sûr à la race. L’obéissance naturelle du Germain à sa communauté est la forme suprême de sa liberté. À ce titre Höhn sera l’ennemi du philosophe du droit Carl Schmitt, «trop catholique et trop romain» et il participe à son évincement de la galaxie nazie. Après-guerre, il enterre ses idées criminelles mais reste fidèle à son schéma fondamental: la vie appartient aux êtres productifs et efficaces. C’est sur eux que repose la puissance d’une nation. L’entreprise est le nouvel espace sacré d’où il faut bannir les conflits grâce à cet esprit de coopération qui fera la force de l’économie sociale de marché. Il faut donner aux subalternes de grandes marges d’autonomie pour qu’ils soient performants et atteignent les objectifs que leurs chefs ont élaborés sans eux.

Discipliner les femmes et les hommes en les considérant comme de simples facteurs de production et dévaster la Terre, conçue comme un simple objet, vont de pair

Johann Chapoutot

Malgré le scandale que provoque la découverte de son passé dans les années 1970, il reste une figure en vue et à sa mort en 2000, il est salué comme un génie du management. Qu’est-ce que cette vie dit de notre époque? se demande Chapoutot. «Discipliner les femmes et les hommes en les considérant comme de simples facteurs de production et dévaster la Terre, conçue comme un simple objet, vont de pair. En poussant la destruction de la nature et l’exploitation de la force vitale jusqu’à des niveaux inédits, les nazis apparaissent comme l’image déformée et révélatrice d’une modernité devenue folle dont les penseurs du management comme Reinhard Höhn ont été des habiles artisans.»