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L’Angleterre semble être en ce moment une sorte de laboratoire de l’illibéralisme. Les tout nouveaux clivages politiques, qui sont excessifs et brutaux aux États-Unis et qui nous apparaissent brouillés par la différence culturelle en Europe centrale, s’affichent ici clairement.

La droite était libérale au temps du socialisme. Parce que le socialisme défendait ou du moins protégeait le totalitarisme, être conservateur, c’était sauvegarder la liberté humaine substantielle: la droite et les libéraux naviguaient sur la même barque, face à un adversaire commun oppressif. La situation a changé avec la chute du Mur et le développement du mondialisme.

La droite conservatrice est illibérale

Aujourd’hui, la droite conservatrice est illibérale. Il est normal que, dans un clivage aussi substantiel, les caractéristiques de chacun des adversaires bougent en fonction de l’autre. La droite conservatrice a défendu la liberté face au socialisme réel et au socialisme irréel, c’est-à-dire bobo, parce qu’elle croit à l’autonomie des personnes. Mais elle pense que la liberté, comme toute chose d’ailleurs, doit recevoir ses propres limites. C’est pourquoi elle ne défend plus la liberté quand celle-ci se veut sans bornes, qu’il s’agisse de la liberté de circuler, de tout vendre, de techniciser les corps ou d’inventer les comportements.

Roger Scruton, trop tôt disparu, disait dans The Meaning of Conservatism (1980) que les valeurs tory avaient été trahies par les tenants du marché libre. On peut traduire: la valeur de liberté a été trahie par ceux qui croient à la liberté sans limite. Nous repérons ici le passage de la droite libérale à la droite illibérale, pour cette raison que l’adversaire a entièrement changé.

La politique affichée de Boris Johnson est caractéristique à cet égard. Les discours du premier ministre britannique laissent apparaître sur tous les plans la volonté de poser des limites à la liberté - à la liberté de circuler pour commencer (immigration réduite grâce à un système à points voisin de celui de l’Australie et du Canada).

Une politique d’ordre et de protection

Le programme de Boris Johnson prévoit une plus grande sévérité pour les délinquants, ou encore des investissements dans les infrastructures qui concernent la santé et l’éducation. Contre l’ouverture et le libéralisme tous azimuts qui caractérisent l’institution européenne, cette politique d’ordre et de protection est une politique conservatrice, ou, si l’on préfère, une politique de droite. Le Brexit ne traduit pas seulement une volonté d’indépendance, cette chose si anglaise: il représente un symbole décisif de l’opposition au dogme bruxellois - le libéralisme sans frein.

Le Brexit raconte avec volubilité le nouveau clivage politique apparu ces dernières années. Lequel s’exprime avec force au pays de Shakespeare, précisément, pour des raisons sociales. Car le nouveau clivage politique, traduction postmoderne de l’ancienne séparation droite-gauche (les enracinés face aux progressistes), concerne les classes sociales autant que
les opinions. La séparation des classes a toujours existé, mais ici elle est au fondement du clivage politique (ce qui donne à ce dernier, soit dit en passant, un caractère obscène).


En Occident, il n’y a pas de pays où les classes sociales soient plus marquées, plus consenties, qu’en Angleterre. Même si un effort constant est fait pour combler ce fossé social, par exemple par l’anoblissement des mérites ou par l’affection de la famille royale envers le peuple. Lorsque le conflit droite-gauche devient un conflit social, c’est en Angleterre qu’il apparaît, non pas forcément avec le plus de puissance, mais avec le plus de netteté. C’est sans hasard un Anglais, David Goodhart, qui, dans Les Deux Clans (Les Arènes, 2019), brosse le portrait du nouveau clivage: celui entre les «somewhere» et les «anywhere». Clivage si parlant, correspondant si bien aux nouvelles réalités, qu’il va rapidement faire florès et se voir adopter par l’ensemble des commentateurs occidentaux.

Le roman Middle England de Jonathan Coe, paru en français en 2019 sous le titre Le Cœur de l’Angleterre, relate l’histoire d’une famille anglaise dans la tourmente du Brexit. Le référendum fragmente profondément une famille jusque-là unie, au point de provoquer brouilles et divorces. Autrement dit, l’auteur nous présente ici une dissociation auparavant présente dans le non-dit, et qui explose au cours de cet événement déterminant.

Un visage politique

Cette révélation signifie que les anciens clivages sociaux ont pris désormais un visage politique. Comme si, parce que les uns (la classe populaire) sont enracinés et les autres (l’élite) mondialistes, il n’y avait plus
désormais d’avenir commun entre les deux parties. On songe, hélas, au législateur athénien Solon, quand il s’interpose au milieu des guerres sociales fratricides: «J’étais comme un loup au milieu d’une meute de chiens.»

Le caractère aujourd’hui si anglais de l’illibéralisme peut nous éclairer et nous faire réfléchir sur la signification d’un conflit politique entièrement revêtu et profondément nourri d’une division de classe. Rien ne décrit aussi bien la base électorale du trumpisme que le roman à succès de l’Américain Nathan Hill. Ce livre datant de 2016 a été traduit en français récemment sous le titre Les Fantômes du vieux pays. Mais le titre original est beaucoup plus significatif: The Nix - que l’on pourrait traduire par «les gens de rien».


On y trouve la description d’une terrible misère matérielle, morale et spirituelle. Clairement, les sociétés occidentales modernes, dans lesquelles chaque individu se trouve à la fois doté de liberté et entièrement responsable de son destin, n’ont pu réussir qu’au cours des Trente Glorieuses, grâce à une prospérité matérielle de circonstance. Dès que le temps fraîchit et que l’époque devient difficile, les individus seuls au monde et convaincus de tout pouvoir par eux-mêmes tombent dans la détresse matérielle et morale, donc dans le mépris de soi.

Le nouveau prolétariat décrit par Nathan Hill, symbolisé en France par les «gilets jaunes», ne rappelle pas les damnés de la terre du XIXe siècle, qu’un État-providence suffisait à relever. Aujourd’hui, il s’agit d’un dénuement plus profond: les «Nix» ont le sentiment qu’on est en train de leur voler bien autre chose que leur pain: leurs ressources spirituelles - culture, terroir, croyances. Naturellement, l’élite, en entendant cela, précise qu’il en a toujours été ainsi, que les puissants ont toujours été accusés par les peuples de connivence avec l’ennemi ou de trahison culturelle. Pourtant, à cet égard, la situation d’aujourd’hui est particulièrement cruelle et préoccupante. Et c’est peut-être le cas anglais qui nous le fait le plus sentir.

 

Le nouveau livre de Chantal Delsol, Le Crépuscule de l’universel ( .... de l'universalisme ...me paraîtrait plus juste ... voir Moussali ci-dessous ...) . L’Occident postmoderne et ses adversaires, paraîtra en février aux Éditions du Cerf.

 

 

 

 

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