Ces articles sont extraits du Figaro hors-série Camus, la révolte d’un nostalgique, 114 pages, 8,90€, disponible en kiosque et sur le Figaro Store.

 

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Albert Camus, Voyage au bout de l’absurde

Il est devenu courant de considérer Camus comme un philosophe pour classes terminales. A étudier son œuvre, il apparaît pourtant comme un penseur plus juste et plus sage que ceux qui l’ont raillé.

 

«Nous sommes au temps de la préméditation et du crime parfait. Nos criminels ne sont plus ces enfants désarmés qui invoquaient l’excuse de l’amour. Ils sont adultes, au contraire, et leur alibi est irréfutable: c’est la philosophie qui peut servir à tout, même à changer les meurtriers en juges.» On le comprend dès les premières lignes de L’Homme révolté, Albert Camus n’a pas toujours tenu la philosophie de son temps en haute estime. C’est peu dire qu’elle le lui a rendu. «Incompétence philosophique», «morale de Croix-Rouge», «philosophe pour classes terminales», ces qualificatifs émanant de Jean-Paul Sartre, Francis Jeanson ou Jean-Jacques Brochier disent tout le mépris de l’institution pour celui qui ne fut à leurs yeux qu’un révolté de salon.

Le clan des philosophes

Camus a trente-trois ans et Paris vit au rythme de l’existentialisme, dont Sartre est le pape. L’auteur de L’Être et le Néant (1942) a adapté au théâtre sa philosophie dans une pièce qui l’a rendu célèbre, Huis clos, créée en 1944. Deux ans plus tard, dans sa conférence «L’existentialisme est un humanisme», Sartre explique au grand public que «l’existence précède l’essence», c’est-à-dire que «l’homme existe d’abord, (...), surgit dans le monde, et qu’il se définit après». L’homme n’est rien au départ. Il ne répond à aucun projet créateur, puisqu’il n’y a pas de Dieu, et qu’il n’obéit à aucune nature humaine. Cette idée sera l’une des pierres d’achoppement entre Sartre et Camus.

Ce dernier s’est toujours senti étranger au clan des philosophes, ces «tribus de chiens assemblés dans les cités qui rongent les idées». Camus a, certes, obtenu un diplôme d’études supérieures de philosophie, mais il a étudié à Alger dans le sillage de l’éclectique Jean Grenier, qui, loin d’avoir une conception univoque de la philosophie, s’intéresse à l’hindouisme, au taoïsme, à l’islam et aux arts. De son élève favori, il rappellera qu’il «se considérait lui-même comme un moraliste, laissant aux Allemands et à leurs innombrables disciples le beau titre de philosophe». Camus le confirme, en 1945, dans une interview à Servir: «Je ne suis pas un philosophe. Je ne crois pas assez à la raison pour croire à un système. Ce qui m’intéresse, c’est de savoir comment il faut se conduire. Et plus précisément comment on peut se conduire quand on ne croit ni en Dieu ni en la raison.»

C’est sur ce questionnement vital que Camus va édifier l’ensemble de son œuvre. De L’Envers et l’Endroit au Premier Homme, la pensée de Camus se construit dans l’époque désorientée de la guerre et des totalitarismes ; elle affirme, nuance, doute, recherche sans cesse la «sagesse de vie» que poursuivaient les Anciens. Davantage de l’ordre de la quête que d’un système philosophique rigoureux et total, sa problématique tient en réalité en une réplique de La Peste: «ce qui m’intéresse, c’est d’être un homme».

Trois cycles structurent son œuvre, qui laissent de côté les œuvres de jeunesse: l’absurde (qui en globe Caligula, L’Etranger, Le Mythe de Sisyphe et Le Malentendu), la révolte (La Peste, L’Etat de siège, Les Justes et L’Homme révolté) et l’amour, resté à l’état de projet.

L’absurde et le chaos

Camus s’affranchit d’emblée du genre consacré du traité philosophique: «Si tu veux être philosophe, écris des romans», «un roman n’est jamais qu’une philosophie mise en images». Les phrases courtes, neutres, presque métalliques de L’Étranger, cette impression permanente qu’a Meursault d’être le figurant maladroit d’une pièce qu’il ne comprend pas et dont on lui demande de jouer le rôle principal, illustrent en effet plus efficacement qu’un traité l’ennui existentiel et le sentiment d’absurde qui l’étreignent. Quelques mois plus tard, en octobre 1942, Camus développe ce thème dans Le Mythe de Sisyphe, un essai sur la condition de l’homme jeté en un monde qui lui semble fermé. «L’absurde naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde», il est «ce divorce entre l’esprit qui désire et le monde qui déçoit». L’homme ressent une soif de comprendre le monde, une nostalgie d’unité que le désordre apparent de l’univers contredit. Ce dernier a peut-être un sens, mais il reste opaque aux hommes. Le sentiment d’absurde est finalement le seul lien de l’homme au monde, «il les scelle l’un à l’autre comme la haine seule peut river deux êtres». À l’étrangeté du monde s’ajoutent «les sanglantes mathématiques qui ordonnent notre condition»: la perspective de la mort, inéluctable, qui rend tout effort apparemment vain, inutile. «Ce côté élémentaire et définitif de l’aventure fait le contenu du sentiment absurde.»

Comme une obsession, la mort hante les essais, les romans et le théâtre de Camus. «Les hommes meurent et ils ne sont pas heureux.» Tel est, dans Caligula, le constat atterré qui déclenche la folle expérience de «vérité» que fera vivre l’empereur à ses sujets. Caligula pose la question du sens de l’existence dans un monde où la mort frappe aveuglément, mais, voulant adapter la vie à ce chaos, l’empereur idéaliste «transforme sa philosophie en cadavres».

La révolte contre l’absurde, ici mortifère, peut cependant se mettre aussi au service de la vie. C’est la théorie que Camus défend dans Le Mythe de Sisyphe. Prenant conscience de sa condition, l’homme lui fait face en se révoltant contre elle. Là sont sa dignité et sa liberté: «L’absurde n’a de sens que dans la mesure où l’on n’y consent pas.» La seule position philosophique cohérente, la vraie révolte, est «un confrontement perpétuel de l’homme à sa propre obscurité». Ce conflit, cette tension entre le monde opaque et son esprit, l’homme doit les maintenir à l’abri des «esquives mortelles» que représentent l’espoir, l’idée de Dieu, le suicide et le consentement.

Mortelles esquives

Le premier de ces faux-fuyants, l’espoir, est le dernier des maux que les Grecs avaient fait sortir de la boîte de Pandore, paradoxalement le plus dangereux: il fait accepter le présent en rêvant à des lendemains plus doux. Le penseur pourrait répéter à tout homme qui s’interroge sur sa condition la phrase de Dante à l’entrée de l’enfer: «Lasciate ogni speranza, voi ch’entrate!» «Tout ce qu’on me propose s’efforce de décharger l’homme de sa propre vie», déplorait-il, en 1939, dans Noces, «car s’il y a un péché contre la vie, ce n’est peut-être pas tant d’en désespérer que d’espérer une autre vie, et se dérober à l’implacable grandeur de celle-ci». Trois ans plus tard et une once d’optimisme en moins, il poursuit cette réflexion dans le chapitre du Mythe de Sisyphe intitulé «Le suicide philosophique». Celui qui consiste à faire un «saut dans l’irrationnel» pour chercher la consolation suprême en Dieu.

L’obstacle à la foi en Dieu est, pour Camus comme pour tant d’autres, principalement constitué par le scandale du mal et de la souffrance. Camus affirme leur totale incompatibilité avec l’idée d’un Dieu infiniment bon et infiniment puissant. Il en donne l’illustration la plus poignante avec la mort du jeune Philippe, dans La Peste, à l’issue de laquelle le père Paneloux suggère au Dr Rieux: «Peut être devons-nous aimer ce que nous ne pouvons pas comprendre. - Non, mon père. Je me fais une autre idée de l’amour. Et je refuserai jusqu’à la mort d’aimer cette création où les enfants sont torturés.»

C’était déjà le refus d’Ivan Karamazov, le héros de Dostoïevski dont s’inspire longuement Camus, et dont le fameux cri «Si Dieu n’existe pas, tout est permis!» lui semble non pas «un cri de délivrance, mais une constatation amère». Pas plus qu’à Ivan Karamazov, l’idée du sacrifice de l’innocent ne lui paraît tolérable. Et dans le cas du Christ, pour lequel il avoue d’ailleurs son admiration, ce sacrifice est une hypothèse inconcevable: «Dieu serait alors dans la même aventure humiliée que l’homme, objecte-t-il dans L’Homme révolté, son vain pouvoir équivalant à notre vaine condition, soumis à notre force de contestation, incliné à son tour devant la part de l’homme qui ne s’incline pas, engagé enfin dans l’histoire, sans espoir d’une stabilité éternelle.»

Dieu étant mis de côté, les autres parades à l’absurde sont le suicide et le consentement. Camus les récuse car il voit dans la lutte toujours recommencée avec l’absurde la seule source possible de dignité pour l’homme, et même la seule vérité qui lui soit accessible. Le Mythe de Sisyphe se construit sur un constat simple: «Vivre, c’est faire vivre l’absurde», le regarder en face et se révolter. Or le suicide, comme le consentement, capitule devant l’absurde: le supprimer en l’entraînant avec soi dans la mort, ou s’y résigner, dans la vie, enlèvent à l’homme la possibilité du bonheur: «Il n’y a qu’un monde. Le bonheur et l’absurde sont deux fils de la même terre. Ils sont inséparables.»

C’est donc de la révolte que découle le bonheur, conclut Le Mythe : «la lutte elle-même vers les sommets suffit à emplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux». Cette transformation de l’absence totale d’espoir en bonheur suprême, à vrai dire, n’est pas évidente. Il est d’ailleurs significatif que Camus donne des exemples d’«homme absurde» tel Don Juan, mais aucun modèle à suivre. Comme l’observe Roland Quilliot dans son analyse des «lumières et ambiguïtés de la trajectoire camusienne», «Le Mythe de Sisyphe est un livre plein d’hésitations» (Albert Camus et la philosophie, 1995).

L’homme révolté

Comment la révolte individuelle peut-elle s’incarner dans une vie sociale? Cette question inaugure le cycle camusien de la révolte en 1951, avec l’essai qui devait lui aliéner la majeure partie de la classe intellectuelle française, L’Homme révolté. Dans ce vaste ensemble qui conjugue une réflexion philosophique sur la révolte à ses multiples applications historiques, artistiques et politiques, Camus invite son lecteur à «entrer dans le mouvement irrésistible par lequel l’absurde se dépasse lui-même». Et à envisager la noblesse première de la révolte, qui doit être préservée du nihilisme.

Apparemment négative, la révolte est pourtant révélatrice de «ce qui, en l’homme, est toujours à défendre»: si l’esclave est prêt à mourir pour défendre une part de lui-même que son maître bafoue, c’est bien parce qu’il accorde à cette dernière une valeur qui va bien au-delà de sa propre personne, mais touche à l’humanité. «L’analyse de la révolte conduit au moins au soupçon qu’il y a une nature humaine, comme le pensaient les Grecs, et contrairement aux postulats de la pensée contemporaine. Pourquoi se révolter s’il n’y a, en soi, rien de permanent à préserver?» interroge Camus, à l’opposé du credo sartrien, vulgarisé en 1946, dans «L’existentialisme est un humanisme», qu’«il n’y a pas de nature humaine, puisqu’il n’y a pas de Dieu pour la concevoir».

La « suite logique » de la révolte métaphysique semble-t-elle la révolution

La révolte est donc fondatrice: «Je me révolte, donc nous sommes.» Elle est ce «mouvement par lequel un homme se dresse contre sa condition et la création tout entière»: elle n’est pas avant tout politique, comme on aurait pu le penser, mais métaphysique. Elle conduit Camus à aller plus loin dans le rejet du Dieu chrétien, en affirmant que ce mouvement de révolte n’est «pas sûrement athée» mais «sûrement blasphémateur»: le Créateur, s’il existe, est tenu pour responsable de ce monde brisé et marqué par la mort. Le révolté moderne est enfant de Caïn, plus que de Prométhée, car il accuse un Dieu personnel et tout-puissant, et refuse la souffrance rédemptrice de son Fils: «dans la mesure exacte où la divinité du Christ a été niée, la douleur est redevenue le lot des hommes».

 

 

Révolte et révolution

Puisque le salut de l’homme ( NDLR:...et de la femme..) ne se fait plus en Dieu, il est à construire sur la terre: aussi la «suite logique» de la révolte métaphysique semble-t-elle la révolution. «Chaque révolte est nostalgie d’innocence et appel vers l’être. Mais la nostalgie prend un jour les armes et assume la culpabilité totale, c’est-à-dire le meurtre et la violence.» Ce jour-là, la révolution caractérise-t-elle ou trahit-elle la valeur de la révolte? Camus ne tranche pas tout de suite, mais démonte les rouages de la machine révolutionnaire. «L’esprit révolutionnaire prend ainsi la défense de cette part de l’homme qui ne veut pas s’incliner. Simplement, il tente de lui donner son règne dans le temps. Refusant Dieu, il choisit l’histoire ( hcqs: ...voir  La folie qui fait l'histoire ..... et ....HADJADJ dans " Puisque tout est en voie de destruction " ..par le "futur des humains"....), par une logique apparemment inévitable» (L’Homme révolté).

La fameuse réplique objectée à Louis XVI - «Non, sire, ce n’est pas une révolte, c’est une révolution.» - annonce ainsi un basculement décisif dans la généalogie de la révolte: en tuant le représentant de Dieu sur la terre, on expulse Dieu de l’Histoire, mais on fait de cette dernière le substitut laïque de l’éternité promise par la foi. Hegel puis Marx, les «déicides», s’inscrivent dans cette dynamique dont apparaissent les effets meurtriers: «le cynisme, la divinisation de l’Histoire et de la matière, la terreur individuelle ou le crime d’État, ces conséquences démesurées vont alors naître, toutes armées, d’une équivoque conception du monde qui remet à la seule Histoire le soin de produire les valeurs et la vérité».

Le péché originel de la révolution est, par là, mis en évidence: elle préfère «un homme abstrait à l’homme de chair». En cela, elle anéantit la révolte dans ce qu’elle a de légitime.

L’une procède de l’amour, l’autre du ressentiment.

 

La révolte vise l’unité, la révolution historique la totalité. «L’une est créatrice, l’autre nihiliste.»

 

Pour avoir osé défier les dieux, Sisyphe fut condamné à rouler éternellement une pierre jusqu’en haut d’une colline alors qu’elle redescendait chaque fois avant de parvenir a son sommet, gravure par Bernard Picart, c. 1730. Rue des Archives/© Granger NYC/Rue des Archives

Alors que la révolte naissait précisément de l’affirmation d’une limite à ne pas dépasser pour préserver la dignité humaine, la révolution trahit ce mouvement originel en prétendant conquérir, par l’action, hors de toute règle morale ou métaphysique, un être neuf. C’est parce qu’elle ne reconnaît aucune limite à son but ultime que la révolution tourne au «délire historique». Le totalitarisme marxiste et son rêve de société sans classes illustrent cet aveuglement utopique: «S’il est sûr que le royaume arrivera, qu’importent les années? La souffrance n’est jamais provisoire pour celui qui ne croit pas à l’avenir. Mais cent années de douleur sont fugitives au regard de celui qui affirme, pour la cent unième année, la cité définitive. (...) Dans cette Jérusalem bruissante de machines merveilleuses, qui se souviendra encore du cri de l’égorgé?»

Camus ne voit donc de fécondité possible pour la révolte au sein de l’Histoire qu’en prenant le contrepied de la dynamique révolutionnaire: «au “Je me révolte, donc nous sommes”, au “Nous sommes seuls” de la révolte métaphysique, la révolte aux prises avec l’histoire ajoute qu’au lieu de tuer et mourir pour produire l’être que nous ne sommes pas, nous avons à vivre et faire vivre pour créer ce que nous sommes» (L’Homme révolté).

«Belle âme»

Le point de rupture est là, névralgique: à l’opposé des «philosophes engagés» qui tiennent le haut du pavé intellectuel à Paris, et dont le soutien à l’URSS est total, Camus accuse le marxisme-léninisme de terrorisme d’État. Ceux qui jusqu’ici le prenaient pour un camarade de combat ne ménagent dès lors pas leur hargne contre le faux-frère imbu de retenue bourgeoise. André Breton ouvre le bal: «Qu’est-ce que ce fantôme de révolte que Camus s’efforce d’accréditer et derrière quoi il s’abrite? Une révolte dans laquelle on aurait introduit la mesure, une révolte vidée de son contenu passionnel, que voulez-vous qu’il en reste?» Francis Jeanson le suit, dans les colonnes des Temps modernes, la revue de Sartre, en traitant Camus de «belle âme» qui préfère garder sa pureté d’intention plutôt que de se salir les mains au contact du réel. Irrité par la réponse de Camus, qui lui était personnellement adressée, et avait été publiée dans son journal, Sartre répond dix-neuf pages d’une cruauté parfaitement aiguisée, dans lesquelles il déclare rompue leur amitié, accuse Camus de se réfugier dans sa tour d’ivoire («je ne vois qu’une solution pour vous: les îles Galapagos»), et qualifie ses pensées «de vagues et banales»: «Et si votre livre témoignait simplement de votre incompétence philosophique?» Sartre accuse notamment Camus de confondre, comme tant de gens, la politique et la philosophie.

C’est pourtant l’exact travers dans lequel tombe son propre réquisitoire: une page d’argumentation sur la liberté «et non je ne sais quelle nature humaine» mise à part, Sartre ne cesse d’avoir recours à l’argument politique pour disqualifier la pensée de Camus: «Toute la valeur qu’un opprimé peut encore avoir à ses propres yeux, il la met dans la haine qu’il porte à d’autres hommes. Et son amitié pour ses camarades passe par la haine qu’il porte à ses ennemis ; vos livres ni votre exemple ne peuvent rien pour lui, vous enseignez un art de vivre, une “science de la vie”, vous nous apprenez à redécouvrir notre corps mais son corps à lui, quand il le retrouve le soir - après qu’on le lui ait volé tout le jour - ce n’est plus qu’une grosse misère qui l’encombre et l’humilie.»

La pensée de midi

La «science de la vie» que propose Camus se tient effectivement loin de la dialectique au souffle messianique qui passionne l’élite parisienne. Elle se définit au contraire comme une «pensée de midi», celle qui sépare le jour de la nuit, maintient ce fragile équilibre, et ne peut se résoudre à la totalité: «La pensée approximative seule est génératrice de réel.» À la démesure des systèmes philosophiques germaniques, il oppose le génie grec de la mesure. La pensée de midi suppose «une interminable tension», une «sérénité crispée», «l’intransigeance exténuante de la mesure».

Certains contemporains, comme Jeanson ou Sartre, avaient reproché à Camus sa frilosité. Peut-être parce qu’ils s’étaient sentis égratignés par son observation qu’«en 1950, la démesure est un confort», et sa conclusion qu’«il faut laisser l’époque et ses fureurs adolescentes»

Cette philosophie en demi-teinte est, aujourd’hui, à l’inverse, l’objet d’un certain nombre de confusions. On a ainsi prétendu voir dans «l’hédonisme tragique» (Michel Onfray) d’Albert Camus la justification facile d’un matérialisme assumé auquel l’auteur de La Peste ajouterait un supplément d’âme. C’est faire fi de la lucidité cruelle de Jean-Baptiste Clamence, l’antihéros de La Chute, et du regard froidement impitoyable qu’il porte sur le jouisseur cynique et égoïste qu’il a été. Les essais de circonstance de nos philosophes médiatiques présentent en outre l’auteur de L’Homme révolté comme l’un des maîtres d’une sagesse laïque légitimant un consumérisme vaguement humanitaire.

Il n’est cependant pas difficile de reconnaître qu’il y a un gouffre entre les maximes confortables de nos fast thinkers et la sagesse modeste mais indéniablement exigeante de Camus. «L’homme peut maîtriser en lui tout ce qui doit l’être. Il doit réparer dans la création tout ce qui peut l’être. Après quoi, les enfants mourront toujours injustement, même dans la société parfaite.»

C’est cette même exigence qui caractérise la démarche «équilibriste» de Camus, entre le courage de l’engagement et la mesure, que résume ainsi le philosophe Arnaud Corbic: «La lucidité tragique n’interdit pas l’exigence d’humanité.» En fait de frilosité, Camus ne prône pas la non-violence absolue, mais une violence exceptionnelle et contrôlée. L’expression politique de la pensée de midi est à ses yeux le syndicalisme révolutionnaire de Proudhon, dont il souligne qu’il a prodigieusement amélioré la condition ouvrière en partant de la base concrète de la profession, contrairement au centralisme étatique, qui relève selon lui de l’idéologie. Venant juste après ce chapitre, la fin de L’Homme révolté est portée en outre par un souffle bien plus large, qui fait échapper la philosophie de Camus à une lecture purement politique: «apprendre à vivre et à mourir, et pour être homme, refuser d’être dieu. Au midi de la pensée, le révolté refuse ainsi la divinité pour partager les luttes et le destin communs. Nous choisirons Ithaque, la terre fidèle, la pensée audacieuse et frugale, l’action lucide, la générosité de l’homme qui sait. Dans la lumière, le monde reste notre premier et notre dernier amour».

L’entente amoureuse

Cet amour, on en perçoit l’ardeur d’un bout à l’autre de son œuvre, et c’est en fait ce qui sauve la révolte du nihilisme et du ressentiment. Il explose littéralement dans Noces, ce recueil de jeunesse où le jeune écrivain chante «l’entente amoureuse de l’homme et du monde», dont ne sont d’ailleurs pas absentes la finitude et la souffrance. Mais la beauté du monde emporte tout. Il y a indéniablement chez Camus un rapport solaire à ce monde, gorgé de parfums, de lumières, d’instants d’éternité, radicalement différent de la nausée sartrienne: «J’ai compris qu’au cœur de ma révolte dormait un consentement», avoue-t-il dans Le Désert. Une phrase du Vent à Djemila donne une clé de lecture intéressante des œuvres à venir: «jamais je n’ai senti, si avant, à la fois mon détachement de moi-même et ma présence au monde».

Cette pensée inquiète, soucieuse du concret des choses et de la chair du réel, trouve son apaisement dans la terre natale de l’Algérie  ( hcqs... au moment où je fais mon service militaire en tant que sursitaire ...ayant fait les EOR ..Ecole des Officiers de Réserve ...)


Pourquoi Meursault, à la toute fin de L’Étranger, se sent-il enfin le cœur léger? Parce qu’il ressent précisément le détachement de sa part humaine et qu’il entre dans «la tendre indifférence du monde». Pourquoi Sisyphe est-il heureux? Parce que «cet univers désormais sans maître ne lui paraît ni stérile ni futile. Chacun des grains de cette pierre, chaque éclat minéral de cette montagne pleine de nuit, à lui seul, forme un monde».

Comme l’explique Roland Quilliot, la méditation sur sa terre emporte Camus chaque jour un peu plus loin de l’absurde. Il «revint aux racines les plus méditerranéennes et sans doute les plus profondes de son inspiration. (...) À l’exaltation de la révolte face à l’absurde, dont il a lui-même fini par se fatiguer, semblent succéder en définitive la méditation plus sereine de “l’énigme”, et la recherche des “secrets” que nous portons en nous sans savoir que nous les savons. Le temps de l’affirmation péremptoire de l’athéisme, ou du combat résolu contre les forces de mort est passé: c’est une attitude plus interrogative face aux paradoxes de notre condition qui paraît avec la maturité avoir pris le dessus».

Le Premier Homme

Le théoricien qui concluait avec Sisyphe que «l’homme absurde est le contraire de l’homme réconcilié» entame, en réalité, en pleine maturité, une réconciliation qui va bien au-delà d’un retour nostalgique sur son passé, mais touche à sa condition même. Cette pensée inquiète, soucieuse du concret des choses et de la chair du réel, trouve son apaisement dans la terre natale de l’Algérie et dans sa lignée de gens pauvres, dignes et incultes, qui, mieux que tous les systèmes, lui enseignèrent ce qu’est un homme.

Camus, philosophe pour classes terminales? La question ne sera sans doute jamais tranchée, il faudrait, pour y répondre, savoir de quelle philosophie l’on parle, celle des «amis de la sagesse» qui tentent de comprendre le monde à tâtons ou celle des théoriciens systématiques dont les constructions intellectuelles rendent compte de la totalité de la réalité? Mouvante comme la vie, parfois incohérente, la pensée de Camus n’en est pas moins pertinente et profonde, du début à la fin.

Les derniers mots du manuscrit autobiographique du Premier Homme, retrouvé dans la sacoche d’Albert Camus au soir de son accident mortel, éclairent d’une lumière à jamais autre, pour en adoucir la dimension tragique, la quête de celui qui n’aura cessé, sa vie durant, de se heurter aux frontières de la vie et de la nécessité, et de faire de la révolte son essentielle dignité. Au terme d’une plongée dans le monde de l’enfance et de la pauvreté, l’homme mûr s’abandonne en effet à l’espoir que la «force obscure qui pendant tant d’années l’avait soulevé au-dessus des jours» lui donnera aussi, et avec la même générosité, «des raisons de vieillir et de mourir sans révolte».


Il écrivait pour «aider à exister». Né dans un misérable faubourg d’Alger, il avait grandi face à la mer et s’était éveillé au spectacle de la beauté. Romancier, dramaturge, éditorialiste, philosophe, il fut couronné à quarante-quatre ans par le prix Nobel de littérature, et demeure aujourd’hui l’un des auteurs les plus lus en France et dans le monde. A l’occasion des soixante ans de sa mort, Le Figaro Hors-Série réédite son magnifique numéro consacré à Albert Camus, ce contemplatif à la plume courageuse qui médita sur l’absurdité de la vie et la noblesse de la nature humaine.

 

 

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Le Premier Homme, roman des origines d’Albert Camus

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 Publié le 11 janvier 2020

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Cet article est extrait du Figaro hors-série Camus, la révolte d’un nostalgique, 114 pages, 8,90€, disponible en kiosque ... A l’occasion des soixante ans de sa mort, Le Figaro Hors-Série réédite son magnifique numéro consacré à Albert Camus, ce contemplatif à la plume courageuse qui médita sur l’absurdité de la vie et la noblesse de la nature

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Rue des Archives/©Rue des Archives/PVDE

 

 

Classe préparatoire de khâgne (Classe préparatoire à l’Ecole normale supérieure) à Alger 1931.

Albert Camus (en haut, 4e depuis la gauche). Rue des Archives/©Rue des Archives/RDA

 

«Je n’étais dans rien de ce que j’ai écrit.» Camus avait pu trouver un large écho auprès du public, devenir un écrivain à succès, recevoir à quarante-quatre ans le prix Nobel de littérature: il était resté comme extérieur à des romans qui semblaient parfois tenir du prétexte. L’Étranger et La Peste avaient mis en scène ses paysages familiers, les rues d’Oran, les plages d’Alger. Leurs héros s’y étaient faits ses porte-parole ; à l’image de ses personnages de théâtre, ils avaient incarné son sentiment de l’absurde, sa soif de justice, son effroi devant la peine capitale, son aspiration à une sorte de sainteté ; ils ne lui avaient emprunté ni sa vie, ni son caractère. Ils ne trahissaient presque rien de son monde intérieur, ils ne parlaient de rien de ce qu’il avait aimé. La virtuosité oratoire de La Chute faisait d’elle un superbe exercice de style, mais elle menait à une impasse, que masquait à peine l’ironie, le sarcasme.

«Saurais-je un jour raconter presque autre chose que mon histoire?» demandait Drieu à l’aube de sa production romanesque. Camus s’était abstenu de raconter la sienne. Ses souvenirs d’enfance, livrés en forme brève dans L’Envers et l’Endroit, l’un de ses écrits de jeunesse, avaient tourné court sans qu’il soit parvenu à transmettre les émotions qu’il avait éprouvées. Les livres qui lui avaient apporté la gloire littéraire témoignaient de son brio, de ses idées ; ils n’ouvraient pas la porte de son jardin secret. Au crible d’une écriture blanche, irréelle dans sa perfection formelle, les sentiments de ses personnages avaient eux-mêmes quelque chose de figé.

Le 4 janvier 1960, près de Montereau, dans l’Yonne, la Facel-Vega qui le ramenait de Provence en compagnie de son ami Michel Gallimard s’écrasait contre un platane. Camus était tué sur le coup. Dans la sacoche qu’il transportait avec lui dans la voiture, on trouva deux cent quarante-quatre feuillets manuscrits placés dans une chemise, accompagnés de deux cahiers à spirale contenant des notes sur le livre en cours. Il s’agissait du texte d’un roman sur lequel il travaillait depuis sept ans: Le Premier Homme. Un dossier complémentaire, plus épais, serait découvert dans la valise que Camus s’était fait envoyer directement de Lourmarin à Paris.

Le texte paraît presque écrit d’un seul jet: «d’une écriture rapide, difficile à déchiffrer, jamais retravaillée» (Catherine Camus). Il ne comporte pas de ponctuation. Certaines phrases restent inachevées, en suspens. Certains personnages changent de nom au fil des pages. D’autres laissent apparaître par inadvertance le véritable patronyme de ceux qui leur ont servi de modèle. La prose est saisie sur le vif, les phrases sont sans repentir, la poésie est sans apprêt.

Il s’agit pourtant de l’œuvre la plus importante de toute sa création romanesque

Un premier déchiffrement est réalisé, dès 1960, sous la direction de Francine Camus. Les avis qu’elle recueille la conduiront pourtant à renoncer à la publication. Certains ne voient là qu’un brouillon, que Camus aurait certainement voulu relire, corriger, remanier. Ils estiment que ce serait le trahir que de le livrer, en l’état, au public. D’autres jugent inopportun de faire connaître les sentiments brûlants que l’auteur exprime à l’égard de sa patrie algérienne, le regard plein d’amour qu’il jette sur le petit peuple des premiers pionniers de l’Algérie française, alors même que l’hostilité à la guerre coloniale est le ciment de l’unité de la gauche parisienne.

Le roman ne paraîtra en définitive que trente-quatre ans plus tard, en 1994, à l’initiative de sa fille Catherine. Non pas dans la prestigieuse collection «Blanche», sous la couverture crème encadrée d’un double filet, mais comme l’un des cahiers que Gallimard consacre à l’ancien prix Nobel de littérature: pour souligner son caractère inachevé.

Il s’agit pourtant de l’œuvre la plus importante de toute sa création romanesque, et peut-être de l’un des chefs-d’œuvre de la littérature française du XXe siècle.

Fils de personne

Son histoire est celle d’une quête. Celle d’un héros qui ressemble à Camus comme un frère, à la recherche du secret d’un père, d’une famille, d’une terre.

Jacques Cormery a quarante ans. Il est né dans un bourg perdu de la campagne algérienne, à la veille de la guerre de 14-18. Il n’a jamais connu son père. Il a été élevé par sa mère et sa grand-mère dans un faubourg d’Alger. Il croit satisfaire à une obligation formelle, répondre au pieux désir d’une mère en se rendant, sous la pluie fine, dans le cimetière breton où repose son père, fauché en août 1914, aux premiers jours de la guerre. Sur sa tombe, il fait cette découverte, pour lui vertigineuse: «l’homme enterré sous cette dalle, et qui avait été son père, était plus jeune que lui».

Le constat le condamne à rester le «premier homme»: sans héritage à recueillir, sans dette à assumer. Ses sentiments à l’égard de son père ne relèveront jamais que de la pitié pour «un enfant absurdement assassiné» qui n’aura, définitivement, rien à lui enseigner: nulle recommandation à lui transmettre, nul secret à lui confier.

En cette année 1954, la guerre commence en Algérie. Jacques Cormery y retourne pour retrouver sa mère, renouer les fils de l’histoire, rechercher les pièces du puzzle dans l’espoir de reconstituer la vie de ce «père cadet».

La quête se révélera presque vaine. Sa mère est incapable de trouver la moindre trace de l’homme à qui elle fut, si peu de temps, mariée, dans le tréfonds d’une «mémoire enténébrée». Il ne reste que quelques bribes de souvenirs à ceux qui ont connu son père: le vieux docteur qui avait, quarante ans plus tôt, accouché sa mère, une nuit d’orage, dans une ferme ; un ouvrier arabe dont le fils vient d’être arrêté par l’armée française ; un directeur d’école en compagnie duquel il avait combattu au Maroc en 1905.

«Que reste-t-il de cette vie obscure? Rien, un souvenir impalpable - la cendre légère d’une aile de papillon brûlée à l’incendie de forêt.» Son père demeurera pour lui «un inconnu qui était passé autrefois sur la terre où il était né».

La recherche débouchera cependant sur une remémoration autrement décisive: celle de son enfance, de sa famille et du pays sauvage où il a vu le jour. Sur une œuvre unique, surtout, qui allait voir Camus s’imposer par sa verve, son sens de la couleur, sa capacité à faire surgir l’émotion, le sublime, de l’évocation de la vie misérable d’une famille ouvrière. Lui permettre de se débarrasser aussi des considérations de forme qui bridaient, souvent, son écriture, pour atteindre à une vérité singulière par l’innocence du regard qu’il porte sur l’humble vie de ceux dont il proclame: «Voici les miens, mes maîtres, ma lignée…»

Voici la grand-mère «dans sa longue robe noire de prophétesse», analphabète, intrépide, obstinée, examinant chaque soir les semelles des chaussures à clous de son petit-fils pour vérifier qu’il ne les a pas inconsidérément usées en jouant au football dans la cour de l’école, et capable, lorsque l’enfant prétend avoir perdu la monnaie des courses dans les cabinets turcs qui empuantent le palier, d’y plonger froidement un bras blanc et noueux pour éprouver son honnêteté. Un tyran domestique, en somme, mais qui servait debout à table et que la pauvreté, jamais, n’avait pu entamer.

Voilà l’oncle Etienne, le tonnelier aux mains calleuses, à demi sourd, inapte à s’exprimer autrement que par des onomatopées, mais sans pareil à la plage, lorsqu’il nageait «d’une brasse élémentaire et musclée» en portant son neveu sur son dos ; infatigable dans les équipées où il l’emmenait à la chasse dans des paysages enchantés.

Voici la mère de Jacques, qu’une maladie de jeunesse «avait rendue sourde, et avec un embarras de parole qui l’avait empêchée d’apprendre ce qu’on enseigne même aux plus déshérités et forcée à la résignation muette». Incapable de s’opposer en rien à la volonté intraitable de sa propre mère, impuissante même à exprimer à son fils l’affection qu’elle lui porte, évanescente, absente au monde auquel la rattachent des pensées embrumées, mais dont le silence lui apparaît, à distance, comme le signe même de son incapacité au ressentiment, à l’envie, à la méchanceté.

Ces pauvres entre les pauvres n’avaient pas d’idées générales, pas de souvenirs de famille, de malles dans le grenier, pas d’histoire.

Telles sont les figures qui ont peuplé le décor de sa jeunesse, dans une pauvreté sauvée du désespoir par la chaleur humaine. «Oh oui, c’était ainsi, la vie de cet enfant avait été ainsi, dans l’île pauvre du quartier, liée par la nécessité toute nue, au milieu d’une famille infirme et ignorante, avec son jeune sang grondant, un appétit dévorant de la vie.»

Ces pauvres entre les pauvres n’avaient pas d’idées générales, pas de souvenirs de famille, de malles dans le grenier, pas d’histoire. Ils étaient seulement animés par le souci du quotidien, la méfiance instinctive devant la vie qui charrie quelquefois le malheur sans crier gare, une solidarité animale qui les conduisait à se serrer les uns contre les autres dans l’adversité, un dévouement jamais découragé envers les membres de la tribu, les descendants de la lignée.

À l’enfant qui les observe, assis en silence sur leurs chaises, autour de la table couverte de toile cirée, sous la pâle lueur de la lampe à pétrole, dans une pièce quasi nue, aux murs blanchis à la chaux, ils ne peuvent guère apporter que leur exemple: celui d’une vie où l’on n’imagine pas que le pain se gagne autrement que par un travail acharné. Où l’on n’a pas le temps de se plaindre. Où l’on fait face sans les comprendre aux coups de sort inexplicables, inexpliqués. Ils ne disent rien. Ce sont les Muets.

Mère Méditerranée

Contre les abstractions chères à ses amis, à ses ennemis de la rive gauche, les considérations sur les masses populaires, les discours sur l’aliénation des prolétaires, Camus montre qu’ils avaient été aussi, d’une certaine manière, des privilégiés. Parce qu’il leur avait été donné de vivre au milieu de la beauté, et que la misère la plus noire peut être transfigurée par les jeux de la lumière sous le ciel de la Méditerranée. Sa propre enfance en avait été illuminée.

Au sortir de la chambre obscure de sa mère où il dormait avec son frère sur un matelas jeté à même le sol, l’attendaient en effet les courses avec ses camarades dans les rues longées par de petits jardins qui, le soir, sentaient l’humidité et le chèvrefeuille, les jeux avec l’eau qui ruisselle des fontaines, le parfum des glycines et des orangers, les parties de «tennis du pauvre» sur les terrains vagues et la cueillette clandestine des dattes des palmiers du Jardin d’essai. L’attendait, plus encore, à la belle saison, la plage. Il fallait, pour l’atteindre, traverser la route qu’on disait «moutonnière», parce qu’on y croisait des moutons en route pour le marché, longer quelques fabriques, avant de déboucher sur le sable noir des Sablettes. A trente ans de distance, l’éblouissement de Camus n’a rien perdu de son intensité. «En quelques secondes, ils étaient nus, l’instant d’après dans l’eau, nageant vigoureusement et maladroitement, s’exclamant, bavant et recrachant, se défiant à des plongeons ou à qui resterait le plus longtemps sous l’eau. La mer était douce, tiède, le soleil léger maintenant sur les têtes mouillées, et la gloire de la lumière emplissait ces jeunes corps d’une joie qui les faisaient crier sans arrêt. Ils régnaient sur la vie et sur la mer, et ce que le monde peut donner de plus fastueux, ils le recevaient et en usaient sans mesure, comme des seigneurs assurés de leurs richesses irremplaçables.»

Ces noces royales de la nature et du soleil avec la jeunesse, comme seule, peut-être, l’indigence les permet, l’auteur du Premier Homme ne se lasse pas de les célébrer. Il raconte avec un bonheur palpable ses chasses avec l’oncle illettré, dans des pages qui évoquent celles que Tolstoï avait consacrées à la grande chasse des Rostov, au mitan de La Guerre et la Paix. C’est l’horizon rosissant dans les brumes du petit matin, l’arrivée fébrile des chasseurs et des chiens sur un plateau couvert de chênes nains, «le silence d’une nature sauvage (qui) noyait peu à peu les interjections et les cris». Ici «la marche silencieuse interminable à travers les buissons d’où partait parfois avec un cri perçant un oiseau dédaigné», ailleurs «le claquement sec d’une compagnie de perdreaux couleur de poussière», plus tard, les retrouvailles des chasseurs près d’une petite source d’où la vue s’étendait sur la vallée et sur la plaine, l’anisette versée dans des gobelets de métal et bue à l’ombre des grands pins tandis que chacun racontait ses prises comme autant d’épisodes d’une épopée.

Le cycle de l’amour

L’œuvre de Camus avait eu, jusqu’alors, quelque chose de systématique qui pouvait lui donner une apparence scolaire. Au cycle de l’absurde - L’Étranger, Caligula, Le Mythe de Sisyphe - avait sagement succédé celui de la révolte - La Peste, Les Justes, L’Homme révolté. Sans doute, fidèle à ses manies, l’écrivain avait-il rangé son nouveau projet romanesque dans une nouvelle chemise, un nouveau dossier. Le cycle de l’amour s’inscrirait dans le prolongement de l’œuvre entreprise. Le Premier Homme serait, comme ses devanciers, complété par Don Faust, une pièce de théâtre, et Le Mythe de Némésis, un essai.

L’évidence s’impose, pourtant, à la lecture: Camus s’était lui-même laissé prendre, emporter par un sujet qui le faisait échapper pour la première fois à la tentation de faire d’un roman un essai déguisé en fiction, un «mythe organisé». Les personnages qu’il met en scène lui tiennent cette fois trop à cœur, ils sont trop proches de leurs modèles, pour être mis au service d’une démonstration métaphysique ou sociale. Ils débordent de vie, ils s’affranchissent du programme à quoi on les avait peut-être destinés. «En somme, note Camus sur un carnet, je vais parler de ceux que j’aimais. Et de cela seulement. Joie profonde.»

Les pauvres sont sans mémoire. Entre le jeune homme auquel une bourse avait bientôt ouvert l’accès au lycée et cette famille enfermée dans l’analphabétisme et la misère comme dans une «forteresse sans pont-levis», une incompréhension s’était peu à peu installée, qui s’était épaissie au fur et à mesure que l’école lui avait donné accès aux mille trésors d’une connaissance à laquelle ils resteraient toujours irrémédiablement insensibles, étrangers.

«Ni l’image, ni la chose écrite, ni l’information parlée, ni la culture superficielle qui naît de la banale conversationne les avait atteints. Dans cette maison où il n’y avait pas de journaux, ni, avant que Jacques ne les importât, de livres, pas de radio non plus, où il n’y avait que des objets d’utilité immédiate, où l’on ne recevait que la famille et que l’on ne quittait que rarement, et toujours pour rencontrer des membres de la même famille ignorante, ce que Jacques ramenait du lycée était inassimilable et le silence grandissait entre sa famille et lui.»

En évoquant les silhouettes de ses proches, en faisant revivre leurs destinées, Le Premier Homme s’efforcerait, trente ans plus tard, de percer l’écran qui leur avait rendu sa vie, ses amours, ses passions, incommunicables. D’arracher aussi «cette famille pauvre au destin des pauvres qui est de disparaître sans laisser de trace», parce que leur vie avait été tout entière absorbée par la nécessité de faire face aux difficultés quotidiennes en faisant d’eux une peinture à fresque.

«Ils étaient plus grands que moi», écrit-il. Comme s’il en était venu à admettre que leurs humbles destinées avaient plus de valeur que toutes les chimères au feu desquelles il avait lui-même brûlé son existence: la gloire littéraire, les femmes, la soif de connaître. Parce qu’elles avaient été justifiées par des vertus qui rendent dérisoires toutes ces curiosités. Comme si le dernier mot de l’homme révolté était de reconnaître que l’amour pouvait avoir raison de l’absurdité. Qu’il donne un ordre au monde en l’éclairant de sa lumière.

Guerre et paix

Le Premier Homme devait être inachevé: finir au milieu d’une phrase, sur le bateau qui ramènerait Jacques Cormery en France. Il le fut autrement: par la mort brutale du romancier.

Il devait raconter le passage des années, des amours, de la guerre: un Guerre et Paix à la française. Camus lisait et relisait le chef-d’œuvre de Tolstoï. Préfaçant à la même époque les œuvres complètes de Roger Martin du Gard, il a cette remarque, qui a toutes les couleurs d’une confession personnelle: «Il y a de grandes chances, en effet, pour que l’ambition réelle de nos écrivains soit, après avoir assimilé Les Possédés, d’écrire un jour La Guerre et la Paix. Au bout d’une longue course, à travers les guerres et les négations, ils gardent l’espoir, même s’ils ne l’avouent pas, de retrouver les secrets d’un art universel qui, à force d’humilité et de maîtrise, ressusciterait enfin les personnages dans leur chair et dans leur durée.»

Le Premier Homme devait lui donner l’occasion de combler cette aspiration, de relever le défi qu’il s’était lancé en promenant son héros à travers les tribulations du siècle. «Je n’ai écrit que le tiers de mon œuvre, avait noté Camus un jour d’ivresse. Je la commence véritablement avec ce livre.»

Tel qu’il nous est parvenu (au tiers ou au quart du projet initial), il ne comporte que les chapitres de l’enfance, et nous ne saurons jamais quel parti Camus aurait su tirer des événements qu’il avait traversés: ses amours avec Maria Casarès et Catherine Sellers, son engagement dans le réseau Combat, sa découverte de Saint-Germain-des- Prés.

La guerre d’Algérie n’y est présente qu’à travers des apparitions fugitives: une bombe qui explose dans les rues d’Alger, une automitrailleuse qui passe, l’évacuation d’un vieux colon dont les terres se trouvent dans la «zone interdite». À en croire les notes qu’il avait jetées sur des feuillets épars, elle aurait occupé une place centrale, en lui offrant de mettre en présence les logiques inconciliables de deux peuples attachés à la même terre, l’impossibilité de distinguer de manière simpliste le camp des victimes et celui des bourreaux.

Le livre n’en a pas moins permis à Camus de renouveler de fond en comble sa manière, de donner à des êtres de chair et de sang une épaisseur sans pareille et d’atteindre la plénitude de son art en donnant libre cours à une prose odorante, lyrique, inspirée.

Le Premier Homme a rencontré, aussitôt publié, un immense succès. Il a ouvert la fortune littéraire de Camus à une vie nouvelle, à l’image de ce que serait, dix ans plus tard, pour l’œuvre inoubliable, et pourtant oubliée, d’Irène Némirovsky, la découverte de Suite française, cette autre tentative inachevée de renouer avec l’inspiration de La Guerre et la Paix.

Le livre de sa mère

Le paradoxe est que ce roman, le plus authentiquement romanesque que Camus ait jamais composé, ce récit où il s’affranchit, enfin, de toute abstraction pour se laisser porter par la vie propre de ses personnages, jette en même temps sur sa pensée une lumière singulière.

Ce qui s’y exprime, à travers le désarroi que suscite un père inconnaissable, une mère emmurée, une famille fruste et ignorante, c’est la nostalgie, chez l’homme mûr, d’une autorité bienfaisante qui lui aurait «montré la voie» et l’aurait dispensé d’«apprendre seul, grandir seul en force, en puissance, trouver seul sa morale et sa vérité».

Le Premier Homme est un manifeste antimoderne, le cri d’un orphelin inconsolable, inconsolé de n’avoir pu nourrir son intelligence et sa sensibilité avec l’héritage de ses ancêtres. D’avoir dû «partir de zéro», apprendre à lire et à écrire sans qu’un père lui ait transmis une religion et une morale. «Tels que nous sommes, braves, fiers et forts, écrit Camus dans une formule qui sonne comme une condamnation de l’individualisme rationaliste des Lumières, si nous avions une foi, un Dieu, rien ne pourrait nous entamer. Mais nous n’avions rien, il a fallu tout apprendre et vivre seulement pour l’honneur, qui a ses défaillances.»

C’est plus encore un plaidoyer pour une vertu longtemps considérée comme le cœur même de toute civilisation, parce qu’elle en assurait seule la transmission, la continuité. Cette vertu, aujourd’hui démodée, c’est la piété filiale. Le sentiment que nous sommes des débiteurs insolvables de ceux qui nous ont précédés. Que nous avons le devoir de faire de nous un maillon de la chaîne en nous efforçant, au moins, de transmettre les trésors dont nous sommes les indignes héritiers.

 

En l’absence du père, cette piété trouve à s’exercer chez Camus dans la reconnaissance que son héros manifeste à l’égard de M. Bernard, l’instituteur qui avait permis à l’enfant pauvre d’avoir accès aux fondements du savoir en le préparant aux études secondaires et l’ouvrant au monde de la pensée, dans l’odeur de vernis des règles et des plumiers, les taches d’encre violette, le doux contact des pages lisses et glacées: ce maître dont «le cœur savait tout», sans que l’affection portée aux enfants dont il excellait à attiser la curiosité avec sa collection de minéraux, ses concours d’arithmétique, son herbier, ait jamais désarmé son exigence et sa sévérité.

Elle se fixe sur l’Algérie, la solitude et la beauté de cette «terre de l’oubli où chacun était le premier homme», ce pays de pionniers venus, cent ans plus tôt, faire surgir leurs vignes du désert en creusant inlassablement leurs sillons sous un soleil brûlant, au milieu des épidémies, des moustiques, sous le regard hostile des Bédouins, les aboiements des chiens ; peuple d’immigrants sans histoire, terre sans passé propice à tous les commencements qui apparaît à Camus comme le reflet de sa propre condition de Fils de personne.

Cette mère enfermée dans un univers clos et vide par la maladie et par l’ignorance, c’est à elle qu’il aurait aimé confier tout ce qu’il a écrit dans son livre.

Mais sa piété se fixe surtout sur la figure silencieuse, comme absente, de sa mère: son innocente sacrifiée, son prince Mychkine, dont un jour d’égarement, au lycée, parce qu’à «Profession des parents», il avait fallu répondre «Domestique», il avait, un instant, eu honte, avant d’avoir, bien plus encore, honte d’avoir eu honte.

Cette mère enfermée dans un univers clos et vide par la maladie et par l’ignorance, c’est à elle qu’il aurait aimé confier tout ce qu’il a écrit dans son livre, et qu’il n’avait jamais osé, ou jamais pu lui dire: sa pitié et sa sollicitude, sa tendresse et son désespoir d’avoir fui «le monde innocent et chaleureux des pauvres» pour l’ivresse d’une vie trépidante dont il mesurait, devant elle, la vanité.

«Il avait été le roi de la vie, couronné de dons éclatants, de désirs, de force, de joie, et c’était de tout cela qu’il venait lui demander pardon à elle, qui avait été l’esclave soumise des jours et de la vie, qui ne savait rien, n’avait rien désiré, ni osé désirer et qui pourtant avait gardé intacte une vérité qu’il avait perdue et qui seule justifiait qu’on vive. Mère, ô tendre, enfant chéri, plus grande que mon temps, plus grande que l’histoire qui te soumettait à elle, plus vraie que tout ce que j’ai aimé en ce monde, ô mère, pardonne ton fils d’avoir fui la nuit de ta vérité.»

«Aujourd’hui, maman est morte»: tels étaient les premiers mots de L’Étranger. Ils l’avaient conduit au meurtre et à une mort absurde. Le Premier Homme s’ouvre au contraire sur une nativité qui évoque la crèche de Bethléem. Camus compare plus loin sa mère à l’âne résigné qui fait tourner la noria sous le soleil, les moustiques et les coups, et dont le travail apparemment stérile, douloureux, monotone fait finalement jaillir la vie. Ailleurs encore, il écrit: «c’est le Christ». Comme s’il avait fait sienne l’idée que le sacrifice de son innocence ait pu avoir une valeur rédemptrice. Comme s’il avouait par là, fût-ce de manière voilée, implicite, son ralliement à l’inspiration centrale du christianisme, à ces mystères douloureux du Salut qui lui auraient paru seuls dignes d’expliquer le monde s’il avait pu croire à la divinité du Christ.

Le Premier Homme s’achève, par un hasard inouï, une coïncidence étrange, sur une dernière phrase où s’exprime de manière troublante le désir de Camus de trouver le secret de «cette force obscure» qui lui permettrait de «mourir sans révolte». Comme si l’amour des siens, redécouvert au terme de cette plongée dans l’univers de son enfance, l’avait convaincu d’abandonner le rocher de Sisyphe: si elle lui avait permis de trouver, enfin, une réponse convaincante à l’apparente absurdité de la vie.


Il écrivait pour «aider à exister». Né dans un misérable faubourg d’Alger, il avait grandi face à la mer et s’était éveillé au spectacle de la beauté. Romancier, dramaturge, éditorialiste, philosophe, il fut couronné à quarante-quatre ans par le prix Nobel de littérature, et demeure aujourd’hui l’un des auteurs les plus lus en France et dans le monde. A l’occasion des soixante ans de sa mort, Le Figaro Hors-Série réédite son magnifique numéro consacré à Albert Camus, ce contemplatif à la plume courageuse qui médita sur l’absurdité de la vie et la noblesse de la nature humaine.

 

 

 

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