Romain Graziani. Francois Bouchon/François Bouchon / Le Figaro

 

CHRONIQUE - Sinologue et philosophe, Romain Graziani scrute les paradoxes de nos blocages psychosomatiques. La volonté ne peut pas tout, et notre culture de l’efficacité doit en tenir compte.

 

 

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ARTICLE de

 

Quand un polyglotte frotté de philosophie se cherche une langue lointaine à laquelle se mesurer, il a l’embarras du choix, mais le chinois vient assez vite dans la liste des idiomes intéressants. C’est ce qu’a fait Romain Graziani, qui a passé plus de vingt étés prolongés dans l’empire du Milieu pour apprendre d’abord, puis pour ne pas oublier l’art de parler et d’entendre le chinois moderne, mais aussi pour s’imprégner des idéogrammes de Tchouang-tseu, maître de la philosophie chinoise qui a vécu à peu près au temps d’Aristote.

Notre gentleman universitaire cherche les voies qui permettent d’atteindre cet « état optimal  » où le corps et l’esprit jouent à l’unisson

Grand, athlétique, et détendu, Graziani a des airs de dandy, et son bref essai est le manifeste d’un dandy surdoué. Notre gentleman universitaire cherche les voies qui permettent d’atteindre cet «état optimal» où le corps et l’esprit jouent à l’unisson, alors que le plus souvent le corps et la pensée refusent de s’accorder. Graziani est très bon joueur de tennis, sérieux patineur, cavalier de la haute école, et il connaît la frustration du geste qui ne passe pas. Il est aussi un habitué des nuits d’insomnie où le sommeil se dérobe d’autant plus qu’on le convoite et, comme tout quidam, il lui arrive d’avoir furieusement besoin d’employer un mot ou de chercher un nom et de ne plus le trouver. Or ces petits échecs de la volonté sont encore démultipliés pour l’individu moderne, façonné par une certaine «éthique musculaire de la volition». Il suffit de vouloir et de remettre l’ouvrage sur le métier? Pas toujours.

 

Or certains états sont réfractaires au vouloir. «Ils ont pour propriété d’être rendus impossibles du seul fait d’être poursuivis», écrit Graziani. «Le plan ne se déroule pas comme prévu car justement nous avons un plan», ajoute-t-il, ravi d’avoir mis la main sur ce suprême paradoxe, l’auteur le traque avec un talent inquisiteur, comme dans une conversation cultivée entre copains dans un film d’Éric Rohmer où un ami expliquerait à l’autre qu’il ne peut pas avoir cette fille-là parce qu’il la désire trop. Qu’il s’agisse de séduction ou de création artistique, et de recherche scientifique, d’art militaire ou de politique, «l’excès de conscience réflexive» et «le surcroît de volonté» nous font souvent rater notre cible. Il faut alors une autre voie: la voie du Tao.

Graziani a étudié très sérieusement le taoïsme, à l’École normale, à Cambridge puis à Harvard, et il exhume plusieurs textes savoureux qui illustrent les leçons de sagesse de cette antiquité chinoise qui a été particulièrement attentive aux pièges de l’éthique volontariste. Car en de nombreuses occasions nous faisons l’expérience que «vouloir ce n’est pas pouvoir». C’est même le contraire. Le Prince veut être aimé, et il n’y parvient pas. Il lui faudra sans doute faire une longue pénitence pour comprendre que, parfois, «pouvoir, c’est ne plus vouloir». Ces résistances au vouloir sont-elles la manifestation visible - le symptôme - du conflit entre l’individu et un impératif extérieur, une surpression familiale ou sociale? Quelque chose résiste à faire de chacun de nous des individus parfaitement souverains, fluides, et maîtres de nous comme de l’univers. Quand l’esprit se met en régime «d’hyperréflexion et d’hyperintention», il s’interdit d’atteindre l’agilité et la perspicacité qu’il recherche comme un mets rare. Ce sont des moments de «surrégime de l’activité intentionnelle où l’anticipation du symptôme suscite la peur et cette peur se traduit par l’apparition du symptôme».

«Lâcher prise»

Face à cela, la solution d’une «dépressurisation» du sujet assailli de recommandations s’est imposée à différentes époques, et sous différentes latitudes, très souvent inspirée des leçons d’un Orient imaginaire. Elle consiste à chercher le «relâchement» de l’esprit. Mais cette issue de secours se transforme en impasse quand on ânonne l’injonction du «lâcher prise». Et qu’on récite les «Prends ton temps!» ou «Reste zen!». Comment ne pas y voir une fausse sagesse, dispensée pour rassurer des individus consommateurs de détente comme ils sont consommateurs d’hyperstimulation? «La prolifération des cours de méditation ne fera rien à l’affaire, car elle obéit aux impératifs de productivité, où on s’achète des expériences programmées de décélération.» Quand la stratégie de détente est trop évidente, trop primaire, la détente n’a pas lieu. L’art de la diversion de l’esprit suroccupé est au cœur de ce livre original. Et on dira peu en suggérant que cette diversion peut être obtenue par la rêverie, le sommeil, un sport différent. Ces reconditionnements du corps et de l’esprit permettent de revenir à la tâche en cours avec le détachement, et même l’indifférence nécessaires au succès de l’entreprise. Il n’est rien là qu’on ne sache d’instinct, mais il est très plaisant de le lire sous la plume de vieux sages chinois.

 

La contraction, la tension, le stress, la culture du résultat sont permanents

Romain Graziani

Il serait en effet futile de faire comme si la conscience n’était pas toujours en train de viser un résultat, aussi ténu soit-il. Mais cette visée peut être au premier degré, sous la forme d’un calcul stratégique explicite, ou elle peut être plus joueuse, buissonnière et ludique. «Il y a plusieurs formes d’intentions: la première est calculatrice, voire obsessionnelle, l’autre est rêveuse ou ludique. Ce qui m’intéresse est de desserrer l’emprise sur la première», nous glisse l’auteur. On dira que l’on trouve à cela tant de contre-exemples. L’obstination butée est souvent payante. Et les finasseries de la feinte indifférence finissent par piéger leurs auteurs, qui feraient mieux de viser droit au but. Oui, mais le contraire, aussi, est vrai. Et on peut se découvrir changé pour le mieux par les ruses qu’on emploie pour faire croire qu’on ne veut pas ceci ou qu’on veut autre chose: les détours sont le chemin. Le moi est une cire molle, il n’est jamais fixé dans le marbre, sauf après sa mort.


«Au fil des siècles, il y a toujours eu des conseils sur l’art de s’intéresser à l’action en cours sous la forme du désintéressement, et si les données anthropologiques sont constantes, j’essaye de reformuler le problème pour aujourd’hui», nous dit Graziani. Aujourd’hui: époque d’accélération du rythme du temps, époque hachée et saccadée. «La contraction, la tension, le stress, la culture du résultat sont permanents, et ils ne laissent plus ouverte la possibilité de doser l’effort, de relâcher le corps, de faire un détour», continue Graziani. Évidemment, il ne faudra pas chercher dans la Chine moderne une plus grande sagesse que chez nous. Ni l’hypervolontarisme maoïste ni la voracité de la période actuelle ne prédisposent les Chinois à ce détachement que prêchaient quelques sages il y a deux mille deux cents ans. Et déjà, à l’époque, ceux-ci déploraient d’avoir si peu de disciples.

 

 

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