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D’elle, elle dit drôlement et sans fausse modestie: «Je suis l’œuvre mineure d’Albert Camus.» Catherine Camus avait 14 ans quand son père est mort dans un accident de voiture ce funeste 4 janvier 1960. Qu’on la retrouve dans le salon mythique des Éditions Gallimard ou chez elle, à Lourmarin, rue Albert-Camus, dans la maison achetée par son père, elle arbore toujours ce sourire des timides. Catherine Camus avertit: «J’aime bien rester dans l’ombre, je n’aime pas que l’on me voie, ça me fait peur.» C’est dans l’ombre que, depuis maintenant près de quarante ans, elle gère l’œuvre de son père. Elle a arrêté sa carrière d’avocate pour mener cette mission qui lui tient tant à cœur.

Et si l’extraordinaire postérité de l’auteur de La Peste était due à sa fille? La question n’est pas si anodine. Parce que si, aujourd’hui, on célèbre partout Camus, sa fille n’y est pas pour rien. Souvent les ayants droit constituent des freins au développement des œuvres après la disparition de leur auteur - les exemples sont nombreux. Avec Catherine Camus, c’est tout le contraire. Et, sans doute, peut-on dire qu’une de ses décisions, pourtant contestée à l’époque, a fait beaucoup de bien à la vie posthume d’Albert Camus. C’était en janvier 1994. La fille décide de publier le dernier roman inachevé de son père - Le Premier Homme, celui dont le manuscrit a été retrouvé dans le coffre de la Facel Véga accidentée sur une route de l’Yonne. Camus y travaillait intensément les dernières années de son existence.

Je suis en quelque sorte un agent, sauf que je n’ai qu’un seul client, mon métier consiste surtout à veiller à ce que la pensée de mon père ne soit pas déviée

Catherine Camus

L’idée de le publier ne faisait pas l’unanimité. Mais sa fille a tenu bon. L’accueil rencontré prouve qu’elle a eu raison: «Je pense qu’avec Le Premier Homme, les lecteurs ont eu le sentiment de mieux connaître l’homme derrière l’auteur. Ils ont compris qu’il n’écrivait pas qu’avec sa tête. Il a su toucher ce qu’il y a de plus humain en nous. C’est pour cela qu’il est aimé au Japon comme en Inde ou en Amérique du Sud.» L’historien Vincent Duclert, qui publie un essai, pense également que le manuscrit sauvé est «d’une importance considérable», il modifie la légende tenace de l’écrivain fini.

Après avoir longtemps hésité, Catherine Camus a aussi décidé de publier, en 2017, la correspondance intime entre son père et Maria Casarès: 1300 pages incandescentes entre ces deux êtres unis par l’amour du théâtre et de la Méditerranée! Le livre a rencontré un succès fou.

La notoriété de Camus, déjà forte avant sa mort, n’a cessé de grandir après. Ses essais, ses romans, son théâtre sont plus vivants que jamais, grâce, en partie, au travail de sa fille. Gérer l’œuvre d’un grand artiste est un sacerdoce. «Je suis en quelque sorte un agent, sauf que je n’ai qu’un seul client, nous affirme-t-elle, mon métier consiste surtout à veiller à ce que la pensée de mon père ne soit pas déviée. Cette pensée, on peut ne pas la partager, mais elle mérite le respect. J’ai toujours peur qu’elle soit exposée à des malentendus.»

Catherine Camus doit entretenir la flamme à chaque instant. «Il n’y a pas une journée où je ne pense pas à lui.»