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ANALYSE - Cette soumission de l’université aux nouvelles ligues de vertu doit nous inquiéter collectivement.

 

Jeudi soir devait se tenir à l’université Montaigne de Bordeaux une conférence de la philosophe Sylviane Agacinski sur «l’être humain à l’époque de sa reproductibilité technique». Elle a été annulée par les organisateurs au motif que la «sécurité» ne pourrait être assurée. Des groupuscules étudiants d’extrême gauche et LGBT (Solidaires étudiant-e-s Bordeaux et les associations GRRR, Riposte Trans, Mauvais Genre-s et WakeUp!) avaient dénoncé la venue d’une «homophobe notoire» et appelé à l’annulation de l’événement. «Il est dangereux et inconscient que l’Université offre une tribune à une personne aux discours dignes de la Manif pour tous» affirmaient les étudiants, menaçant: «[Nous] mettrons tout en œuvre afin que cette conférence n’ait pas lieu.» Gagné.

Ce n’est pas la première fois qu’un militantisme estudiantin d’intimidation parvient en France à troubler la tenue d’événements. Souvenons-nous de la suppression de la pièce d’Eschyle à la Sorbonne en mars dernier pour cause de «blackface». De l’annulation d’une conférence à Sciences Po sur la société de la délation à l’heure de #MeToo où devaient intervenir Élisabeth Lévy et Raphaël Enthoven, sous la pression d’associations féministes. De la perturbation de la venue d’Alain Finkielkraut rue Saint-Guillaume par des groupuscules antifascistes.

Aujourd’hui la violence estudiantine spectaculaire a laissé place à une volonté systématique de censure, bien plus dangereuse en ce qu’elle s’appuie sur un raisonnement idéologique implacable

Eugénie Bastié

Avec Sylviane Agacinski, le maccarthysme universitaire franchit un nouveau cap: figure éminente de la vie intellectuelle, femme de gauche, épouse d’un premier ministre, la philosophe pratique depuis des décennies la vie de l’esprit sans jamais chercher la polémique, expose ses idées de façon argumentée en évitant de blesser les personnes. Cette soumission de l’université aux nouvelles ligues de vertu doit nous inquiéter collectivement.

L’agitation estudiantine a toujours existé, et certains auront beau jeu de rappeler que des étudiants structuralistes crachèrent sur le philosophe Paul Ricœur et le coiffèrent d’une poubelle dans son propre bureau à Nanterre en 1970. Mais aujourd’hui la violence spectaculaire a laissé place à une volonté systématique de censure, bien plus dangereuse en ce qu’elle s’appuie sur un raisonnement idéologique implacable. L’idée selon laquelle les discours mettant en cause les droits des minorités n’ont pas de place dans l’espace public parce qu’ils seraient blessants et aviveraient les traumatismes des concernés.

Outre la régression du débat d’idées, cet état d’esprit intolérant et victimaire prépare une génération de “snowflakes”

Eugénie Bastié

Cette mentalité fait rage sur les campus américains, où les attaques régulières contre la liberté d’expression font l’objet d’un débat national récurrent. Dans un livre paru en 2018 aux États-Unis The Coddling of the American Mind: How Good Intentions and Bad Ideas Are Setting Up a Generation for Failure (Le chouchoutage de l’âme américaine: comment les bonnes intentions et les mauvaises idées préparent une génération pour l’échec) l’avocat Greg Lukianoff et l’universitaire Jonathan Haidt analysaient la montée du «droit de ne pas être offensé» dans les universités américaines, où les étudiants refusent d’être mis en présence de discours qu’ils jugent blessants.

Outre la régression du débat d’idées, cet état d’esprit intolérant et victimaire prépare une génération de «snowflakes» (flocons de neige), une expression popularisée par le film Fight Club qui désigne ces étudiants de gauche tentant d’échapper à la dure réalité du monde en se créant des espaces purs de toute contradiction (les fameux «safe-spaces»).

« La censure ne provient plus, comme au temps du maccarthysme académique de l’administration, mais des élèves eux-mêmes »

Eugénie Bastié

Il y a trente ans dans L’Âme désarmée , le philosophe Allan Bloom avait décrit en fin entomologue de la vie universitaire le relativisme des valeurs sur les campus américains, où la recherche d’une vérité universelle avait cédé le pas à une liberté absolue où toutes les opinions se valaient. Mais il mettait déjà en garde: «Le nihilisme s’est fait moralisme.» Aujourd’hui, la nouvelle génération d’étudiants cumule un relativisme absolu (la vérité n’existe pas) avec un idéalisme robespierriste (pas de liberté pour les ennemis de la liberté).

La censure ne provient plus, comme au temps du maccarthysme académique - où l’on faisait jurer aux professeurs qu’ils n’étaient pas communistes - de l’administration, mais des élèves eux-mêmes se faisant auxiliaires d’une police de la pensée d’autant plus difficile à contrer qu’elle est immanente et exercée par des pairs. Le risque est de faire des facultés les bastions d’un politiquement correct radicalisé et de détacher encore davantage le milieu de la recherche des réalités de la société. Face à ces offensives, il est urgent que les responsables politiques et les directeurs d’université réaffirment que le pluralisme et la liberté d’expression sont les conditions nécessaires à la recherche de la vérité, au cœur de la démarche universitaire.