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Laissez-moi vous raconter son EXIT

Alexandre Col, Genève

Il y a quelques années, […] j’ai ouvert la porte à la mort. Elle avait pour traits le visage d’une femme mûre, portant un pantalon bleu et un chemisier de soie jaune. Dans sa main, deux flacons que Jeanne allait boire une demi-heure plus tard dans sa chambre.

Elle y avait été transportée en ambulance de la clinique où elle se mourrait lentement, trop lentement. […] Le peintre David, dans son tableau La Mort de Socrate passe à côté du moment qu’il faut représenter. […] Ce n’est pas le moment de la pensée, de l’introspection ou de la parole, non; c’est le moment du corps soumis à la volonté. Toute ma vie, je me souviendrai de Jeanne réunissant les dernières forces d’un corps squelettique pour saisir le verre avec ses deux mains et boire, et boire. […] L’angoisse de ne pas réussir physiquement l’a tenu éveillée toute sa dernière nuit.

Je veux que vous compreniez combien, à ce moment précis, Jeanne est seule. Et combien nous, les proches qui l’entourions, sommes devenus lointains. Le suicide est un terrible et solitaire face-à-face entre une volonté et un corps. […] EXIT nécessite la volonté du suicidé et le consentement des compagnons de la dernière heure. Nous avons dû faire le chemin qui mène à l’acceptation du suicide.

Jeanne a bu, sans trembler, puis son visage est devenu de cire. C’était fini. Nous sommes restés là, devant ce corps. Et même si nous ne croyons en rien, dans cet avant et dans cet après, on ne peut se défaire du sentiment que la mort n’est pas quelque chose qui arrive, mais plutôt la vie qui s’en va. Le corps mort souffre d’une absence.