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La romancière anglaise raconte la crise que traversent deux couples, qui vivent ensemble depuis quinze ans. Avec humour et nuance.

Le couple au long cours, le couple en proie à l’ordinaire des jours: le sujet a rarement intéressé la littérature, qui préfère la flamboyance des passions contrariées. La romancière britannique Diana Evans, née en 1971, a relevé le défi et raconte un hiver dans la vie de deux couples de Londoniens qui auront bientôt quarante ans et vivent ensemble depuis quinze ans.

Soirée qui dérape à cause d’une souris dans la salle de bains, dîner aux chandelles pour réveiller la flamme, rivalités feutrées entre mères au parc, long trajet en bus pour aller au bureau, retour à la maison après une journée harassante, Noël d’entreprise trop alcoolisé, séance de shopping avec une amie célibataire, discussions entre hommes autour d’une bière, dérive au supermarché: la romancière s’empare des lieux communs de la vie conjugale contemporaine, les décrit de l’extérieur, avec un sens du détail exceptionnel, et suit en même temps le flux de pensées, de souvenirs et d’émotions contradictoires qui bouillonne à l’intérieur des personnages. Vue comme cela, la vie quotidienne est passionnante, et le couple, une aventure riche en coups de théâtre.

Un petit chef-d’œuvre tragique et comique

Tout commence chez Mélissa et Michael qui viennent d’emménager dans une maison de l’extrême sud de Londres, un quartier métissé, à portée de leur porte-monnaie. Une nouvelle étape dans la vie de la jeune femme, qui, au même moment, a mis au monde leur deuxième enfant et quitté son travail. Responsable de la rubrique mode d’un hebdomadaire, sans cesse sur la brèche, elle a décidé de devenir journaliste indépendante - pour travailler moins mais mieux. Un matin de novembre, aux premières lueurs du jour, le couple rentre d’une fête grandiose donnée en l’honneur de l’élection d’Obama. Michael rêve de se glisser contre le corps de sa femme. Melissa ne pense qu’à se calfeutrer dans la longue chemise de nuit en coton que sa mère lui a offerte. La scène qui suit est un petit chef-d’œuvre tragique et comique, emblématique du talent de Diana Evans pour mettre en valeur la cocasserie de certaines situations sans amoindrir le drame que vivent les personnages.

Leurs amis Damian et Stephanie habitent avec leurs enfants dans une maison coquette située à 30 km de Londres. On fait leur connaissance un samedi matin, à l’heure du ménage. Damian, qui a arrêté de fumer, retrouve une cigarette au fond d’un tiroir et s’apprête à s’éclipser dans le jardin pour la savourer quand la voix de Stephanie l’intercepte. Elle l’appelle du haut de l’escalier, en survêtement et T-shirt informe. Depuis des semaines, depuis la mort de son père, Damian est irritable, fuyant. Sa femme a déployé envers lui des trésors de patience et de douceur, et il en a conscience. Pourtant, à cet instant-là, tandis que Stephanie hausse le ton pour qu’il lui apporte des draps, il a envie de hurler qu’il ne veut plus de cette vie-là. Il se tait, mais le regard qu’il lève sur elle est peut-être pire encore, et elle se met à pleurer sans bruit. «Damien savait qu’il devait la réconforter, mais il pensait toujours à sa Marlboro.»

Mélange de gravité et de légèreté

En fait, ces couples sont en souffrance à cause du mal-être de l’un des conjoints qui laisse l’autre désemparé. Damian d’un côté, Melissa de l’autre traversent une crise, banale, de celles qui jalonnent toute existence, quand il faut faire un deuil, changer ses façons de voir. Ils ne sont pas devenus celui ou celle qu’ils avaient rêvé d’être, en font porter la responsabilité à leur époux. Melissa, par exemple. Au fil de ses interminables journées de femme au foyer, elle rumine des pensées noires alimentées par ses lectures féministes. Si bien que lorsque Michael rentre du bureau, elle ne voit plus en lui l’homme délicat qu’elle aimait, mais l’archétype du patriarcat, un symbole de l’oppression… Loin des revendications identitaires et des manuels d’épanouissement dont elle se moque discrètement, Diana Evans a ceci de remarquable qu’elle traite avec le même humour ses personnages féminins et masculins, leurs contradictions, leur désarroi. Cet humour, mélange de gravité et de légèreté, qui dédramatise sans ridiculiser, fait tout le charme et l’intelligence de son roman. Un très bel éloge du couple vécu comme une danse, une danse improvisée à deux, et entre les générations, enfants, grands-parents, les morts et les vivants.

«Ordinary people», de Diana Evans, traduit de l’anglais par Karine Guerre, Globe, 378 p., 22 €.

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Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 03/10/2019.