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GRAND ENTRETIEN - Le comédien, à l’affiche d’Alice et le maire, le très beau film de Nicolas Pariser, poursuit chaque soir au théâtre ses lectures de textes d’écrivains. Pour autant, il ne perd rien de notre époque, suit la politique, regarde avec passion et effarement la télévision, s’amuse de nos tics de langage et déplore la transformation de Paris en zone touristique perpétuellement embouteillée.

Dans Alice et le maire (1), le petit bijou de Nicolas Pariser, il joue un homme politique vidé de sa substance qui cherche dans la philosophie les réponses à cette crise existentielle. Au Théâtre de la Porte Saint-Martin, dans Des écrivains parlent d’argent (2), spectacle qui triomphe depuis deux ans à Paris, il lit Zola, Péguy, Hugo. Au mois de novembre, il débutera, au Petit Marigny, une nouvelle lecture intitulée Conversation (3) dans laquelle les portraits auront la meilleure part. On y entendra Jean Cau, Baudelaire, Philippe Lançon, Molière…

«Observez les deux roues et vous comprendrez le siècle»

Fabrice Luchini

LE FIGARO MAGAZINE. - Quel regard portez-vous sur la politique et ceux qui la font exister?

FABRICE LUCHINI. - Je n’ai pas de grande légitimité pour porter un regard sur tout et je ne veux pas «poujadiser» en les prenant de haut, non, ou en les méprisant, surtout pas. Comment ne pas reconnaître, par exemple, le dévouement fabuleux des maires? Je ne les méprise pas du tout, mais, comment dire, je les trouve impressionnants de vitalité. Je ne pourrai jamais avoir leur vie pour une simple raison: ils n’ont pas le droit de flotter. Je ne les vois pas prendre le temps d’écouter Bach le matin. Tout cela est étranger à ma personnalité. Et puis, ils s’intéressent au réel, ils ont envie d’aider les gens, ils veulent changer le monde. C’est admirable mais, pour moi, c’est inaccessible. Quand je pense à leur existence, les mauvais jours, il m’arrive de songer à Sacha Guitry dans Faisons un rêve. On lui demande «Vous êtes avocat?», et il répond: «Oui, oui je suis avocat mais je n’exerce pas: je n’arrive pas à m’intéresser au problème des autres.» Il faut évidemment entendre tout ça avec la voix et le ton sublimes de Guitry.

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Ils défendent des idées…

La question des militants me fascine. J’ai posé cette question à Olivier Besancenot. Il était sur le quai d’une gare. Je lui ai dit: «J’ai une question à te poser: pourquoi Krivine?» Pourquoi un homme cultivé, qui a traversé le gauchisme, qui a vécu la trahison des socialistes modérés, continue à croire cinquante ans après que la seule solution à l’existence, c’est l’appropriation des moyens de production par la classe ouvrière? Je n’ai pas d’opinion sur le fond, mais je reste fasciné par la constance de Krivine.

Les hommes de pouvoir vous impressionnent-ils?

Bien sûr. Ils ont un charisme qui les réunit tous: de Giscard à Hollande, de Chirac à Macron, en passant par Sarkozy. Ils sont comme les grandes stars: à la seconde où ils te disent bonjour, tu es choisi, tu es élu. Aucune frontière. Aucune distance entre ce qu’ils sont et ce que tu es. Tu es des leurs. Leur aisance communicative frise le génie. Tu n’es pas moins qu’eux. Comme avec Johnny Hallyday. Je me souviens d’après-midi avec lui. On discutait: il me parlait des rôtissoires. Il faut savoir qu’à ce moment-là, il regardait toute la nuit le «Téléachat». Il me disait: «Tu sais, comme je ne peux pas aller dans les magasins j’achète via le “Téléachat”. Notamment des rôtissoires.» Il en avait acheté une centaine et il en offrait à ses copains. «Est-ce que tu aimes les rôtissoires?» Il me demandait ça d’un coup. Le surgissement de cette question avait quelque chose de troublant: «Tu aimes bien les rôtissoires, toi?»

«Ce ne sont pas les grands travailleurs qu’il faut aider mais les oisifs»

Qu’est-ce qui anime, selon vous, les hommes politiques?

Je n’ai pas de réponse précise… Peut-être la volonté de toute-puissance? Le divertissement pascalien, certainement. Je discutais cet été avec François-Xavier Bellamy justement de Pascal, ce moraliste génial. Nous parlions de l’idée selon laquelle les rois ont un métier merveilleux parce que des centaines de gens passent leur temps à leur faire oublier leur humaine condition. Pascal dit vrai: les hommes politiques n’ont plus aucun problème métaphysique. Ils bossent de 7 heures à 23 heures. Pas de place pour le tourment.

Il faut reconnaître qu’ils ne comptent pas leur temps...

C’est leur privilège. Ce ne sont pas les grands travailleurs qu’il faut aider mais les oisifs. Ceux qui ne font rien, ce sont eux, les courageux. Affronter l’absurdité de la vie face à aucune insertion sociale, c’est inouï. Le héros métaphysique, ce n’est pas Mark Zuckerberg, c’est celui qui est confronté à la retraite. La grande référence de l’homme de droite, c’est celui qui dit: «Moi, j’ai beaucoup bossé.» C’est méritoire mais, en fin de compte, c’est assez simple! Ce qui est épouvantable, c’est de ne pas être occupé. La retraite (et le mot le dit), c’est se retirer du monde, c’est une sorte de leçon de ténèbres. «Vieillir, c’est la dépression, me disait un psychanalyste, tu peux toujours demander à ta femme de 85 ans de s’habiller en Jamaïcaine dans un Club Méditerranée avec des colliers de fleurs, ça n’enlève pas le problème: c’est bientôt la fin.» Et quelle admirable endurance ont les êtres humains! C’est une leçon absolue.

Si vous ne parvenez pas à être de gauche, vous êtes donc de droite?

Je suis assez flottant idéologiquement, mais je n’ai pas le mythe du gagnant. J’ai rencontré des gagnants (ils étaient souvent de gauche): j’étais accablé de leur pauvreté. Quand je suis à l’île de Ré et que je vois plein de gens du CAC 40, je mesure leur misère intérieure. Je préfère la nuit lire le journal de Cioran. Il a presque tout raté, Cioran, mais sa culture est absolument immense. Il connaît tout, Cioran: le christianisme, l’hindouisme, le bouddhisme, le tantrisme. Les gens du CAC 40, comme les politiques, n’ont plus le temps de ne rien connaître.

Suivez-vous la campagne des élections municipales à Paris?

Au tout début de la campagne de Cédric Villani, vu mon tempérament pessimiste, j’ai eu peur pour lui. À cause de la cravate, peut-être, une lavallière. Je craignais que les gens pensent comme Nietzsche: «Méfiez-vous des hommes pittoresques.» Quand Villani a surgi, moi qui ne suis pas un fin interprète de tout ça, je me suis interrogé: «La lavallière passera-t-elle?» C’était un peu comme quand, lors d’un dîner avec Édouard Balladur, j’ai vu son loden, le teckel… Je me suis dit: «Aïe! Aïe! Aïe! Ça va pas être facile.» Balladur était très fin et très intelligent, mais ça n’a manifestement pas marché. À cause sans doute du loden, ou du teckel, ou des deux. Puis la médaille des mathématiques, chez Villani, m’a impressionné. D’autant que je hais cette matière: c’est à cause d’elle que je me suis fait renvoyer de l’école. Après, ce sont les cheveux qui m’ont étonné chez lui. Tout m’a étonné jusqu’au moment de la danse. Parce qu’il a dansé. Vous vous souvenez du questionnement de Nietzsche: quand je vois un homme, un écrivain, la première chose qui me traverse l’esprit, dit le philosophe, se résume en une question: «Sait-il marcher?» Mieux: «Sait-il danser?» Villani, on ne peut pas dire qu’il danse mal, mais on ne peut pas dire qu’il danse bien. Il est peut-être en train de créer une nouvelle grille de la danse. Et là, je me dis que tout est possible…

«Paris est de moins en moins habitable, elle est ­devenue tragiquement visitable»

Que pensez-vous d’Anne Hidalgo?

Il faut dire toute notre sidération pour cette femme, maire de Paris, qui est parvenue, à certains moments de la journée, à immobiliser un million de voitures. Ce n’est pas rien, quand même, un million de voitures! D’autant qu’elle les immobilise avec une absence de révolte de l’homme à la voiture. C’est quand même très fort. L’homme à la voiture est un agneau avec Hidalgo alors que l’homme à la voiture, avant, était un agressif, un couillu. L’homme à la voiture la ramenait avec sa grosse bagnole mais l’homme à la voiture aujourd’hui ne dit plus rien. L’homme à la voiture est éteint. L’homme à la voiture désormais a peur, les rares fois où il avance. Il se dit qu’il peut écraser deux piétons, cinq trottinettes et une dizaine de vélos. L’homme à la voiture a été émasculé. Il ne se révolte pas. Il vient de sa banlieue, il attend des heures entières, il repart, mais il ne dit rien. Il se tait, il n’a plus droit à la parole puisqu’il n’habite pas à Paris. Il n’a pas un appartement à 12.000 euros le mètre carré. Il est éteint socialement, psychiquement, spirituellement. On l’a écrabouillé.

Il regarde passer les vélos?

C’est ça, le prodige d’Anne Hidalgo. Elle est parvenue à provoquer une transmutation des valeurs en changeant la nature de ceux qui créent le chaos. C’est-à-dire que le bruit, l’agressivité, la méchanceté ne sont plus du côté de la voiture. Ils ont basculé du côté du deux-roues! On ne parle pas assez de la méchanceté des deux-roues. Il y a trente ou quarante ans, le deux-roues, c’était la continuité de la vie en Italie, c’était la possibilité d’être Nanni Moretti sur son Vespa. L’homme du deux-roues n’avait pas besoin d’agresser au feu rouge, parce qu’il savait qu’il ne serait jamais pris dans aucun embouteillage, il n’y avait donc aucune raison de paniquer. Maintenant, le deux-roues fait un départ fulgurant, bruyant, hystérique quand le feu devient vert. Il n’a plus aucune poésie. Autrefois, le deux-roues, c’était Vacances romaines, Audrey Hepburn. Les deux-roues nous disaient: «Nous n’appartenons pas à ce monde, nous sommes libérés de toute entrave.» Le deux-roues, c’était avoir le visage dans le vent. Aujourd’hui, les conducteurs ont leur portable dans chacune des oreilles, écrasé entre leur casque et leur tête. Observez les deux-roues et vous comprendrez le siècle que nous traversons.

Vous pratiquez le deux-roues?

Depuis quarante ans. Quand j’étais coursier, la plus belle période de ma vie (c’était il y a très longtemps), je traversais la place Saint-Augustin avec ma mobylette bleue, mon panier Labiche dans lequel je transportais des salades hawaïennes, des bœufs bourguignons. Je faisais quinze adresses et quand, vers 9 heures, l’air était plus frais, on sentait qu’on n’était pas loin du Havre, pas loin d’Honfleur, on sentait qu’il y avait de la Manche et un peu d’Océan. Ma mère me disait: «Plus je sens que tu as bonne mine, plus je t’encourage à rouler comme ça dans Paris.» Le temps depuis a passé et cette ville est de moins en moins habitable, elle est devenue tragiquement visitable.

«Quand on me parle de progrès, je me méfie»

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Fabrice Luchini lors de la présentation en avant-première du film «Alice et le maire», à Lyon. - Crédits photo : Philippe QUAISSE pour le Figaro Magazine

En quoi le personnage que vous interprétez dans le film Alice et le maire vous ressemble-t-il?

Je dis dans ce film des choses qui sont à l’opposé de ce que je pense. Je ne suis pas progressiste et, même quand on me parle de progrès, je me méfie. Je ne suis pas socialiste non plus et, quand on m’en parle, je pense souvent comme Flaubert quand il était accablé par les leçons de socialisme de George Sand, et qu’il lui répondait: «J’ai l’entendement obtus pour les idées peu claires. Je retourne chez les Bédouins, ils sont libres.» Mais cela n’a rien à voir avec le jeu d’acteur.

Ce personnage est au cœur d’une crise existentielle. Il veut se nourrir dans la tradition philosophique. Il a toujours eu des idées et là, il n’a plus aucune idée. Il est énigmatique. Mais, pour jouer ce rôle, je me suis contenté de suivre le texte admirablement écrit par Nicolas Pariser. En réalité, nous sommes des mystiques du texte pour que le texte n’existe plus au moment où le gars dit: «Moteur!»

Mais vous incarnez parfaitement ce maire…

On incarne grâce à la structure écrite. C’est véritablement le travail du texte qui fait que je n’ai aucun besoin de penser l’état psychologique du maire. Il ne faut jamais travailler en psychologisant. Je n’ai rien intellectualisé. Il fallait, avec cette merveilleuse Anaïs Demoustier, respirer le texte. Ce serait une catastrophe de penser son rôle. On ne doit pas être trop informé sur le personnage. Les informations rendent malicieux, rendent intelligent: deux choses impossibles dans notre métier.

C’est un film très écrit.

Comme Guitry, comme Pagnol, comme Rohmer, Nicolas Pariser, le metteur en scène, offre des dialogues d’une précision absolue, d’une drôlerie efficace. Les gens rient beaucoup. Vous me direz que tout le monde rit tout le temps aujourd’hui, mais je crois que, devant ce film, les spectateurs ne ricanent pas, j’oserais même dire que leur rire est franc et qu’il est fin.

«Le portrait révèle la vérité que les êtres dissimulent toute leur existence»

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Sur scène dans «Des écrivains parlent d’argent», qu’il joue actuellement au Théâtre de la Porte Saint-Martin. - Crédits photo : Photo : Philippe QUAISSE pour le Figaro Magazine

La structure porte l’acteur comme au théâtre…

Je prépare un spectacle pour le mois de novembre, en plus des Écrivains parlent d’argent, un spectacle sur les portraits qui s’appellera Conversation. Dans le spectacle, Jean Cau sera central, mais on entendra Rimbaud, Baudelaire, Philippe Lançon et, pour le portrait de Molière, j’ai cherché longtemps sans trouver. Et puis quelque chose s’est imposé: Alceste et Philinte ; c’est eux, Molière.

Pourquoi le portrait?

Le portrait, c’est ce qui m’intéresse le plus dans la littérature. Il révèle la vérité que les êtres dissimulent toute leur existence. «Je ne m’intéresse plus aux hommes, à leurs opinions, c’est leur trognon qui m’intéresse, écrit Céline à Emmanuel Berl. Pas ce qu’ils disent, mais ce qu’ils sont. La chose l’homme en soi c’est presque toujours le contraire de ce qu’il raconte mais c’est là que je trouve ma musique dans les êtres malgré eux. Pas dans l’angle qu’ils me présentent. Je les viole.» Les journalistes, les politiques regardent les choses dans l’angle qu’on leur présente. L’observateur littéraire est un ramasseur de croquis. «Nous avons cueilli quelques croquis pour votre album vorace», dit Baudelaire.

Pourquoi Jean Cau?

Le hasard peut être un peu la grâce. Jean Cau, pour la légende, c’est l’ancien assistant de Jean-Paul Sartre qui abandonne sa famille et qui rejoint Le Figaro Magazine et Paris Match. Un vieux con, Jean Cau? Un Saint-Simon contemporain et je n’exagère pas.

Que cherche un comédien?

«Pour être comédien il faut se montrer, dit Jouvet. C’est d’abord un plaisir de vanité pure et de présomption téméraire qui dure parfois jusqu’à la mort. Mais un jour, tu t’aperçois que pour vraiment exister, il faut se dépersonnaliser. Si tu veux être toi-même, il faut abandonner toute ton identité.» Pour être soi-même, il faut s’oublier et, surtout, surtout, abdiquer l’intelligence. Si quand tu joues Alceste tu arrives avec ta colère moderne, immédiate, psychologique, ta petite colère en quelque sorte provoquée par un taxi, les impôts ou autre chose de bien médiocre, tu dévoieras le texte et on n’entendra plus rien. La colère d’Alceste est universelle, elle n’est pas psychologique.

«Les gens sont à la fois écolos et fous de bonheur d’avoir le cul à l’air jusqu’à fin novembre. Tout cela est fascinant»

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Fabrice Luchini avec Nicolas Pariser, le réalisateur du film «Alice et le maire», et Anaïs Demoustier, qui joue le rôle d’une jeune philosophe chargée de rendre au maire de Lyon le goût des idées. - Crédits photo : Philippe QUAISSE pour le Figaro Magazine

Êtes-vous nostalgique?

Tout a été dit là-dessus: certains disent que c’est un péché et d’autres une merveilleuse matière à création. Sur tout ça, on ne peut constater qu’une chose: le génie prophétique de Philippe Muray. Avec lui, toute l’époque a été photographiée, analysée et est devenue un prétexte à rire. Il a vu la glisse comme idéal, l’infantéisme, l’enfant-roi comme morale, l’empire du Bien, le tourisme de masse comme anéantissement de toute réalité des pays dans leur mystère: «Elle est morte un matin sur l’île de Tralâlâ, des mains d’un islamiste anciennement franciscain, prétendu insurgé et supposé mutin qui la viola deux fois puis la décapita…» La ville comme parc d’attractions. Les cataclysmes. Le festif comme unique réalité qui détruit toute la richesse du réel.

Les cataclysmes?

Il y a vingt-cinq ans, je vais déjeuner avec Michel Bouquet. On entre dans un restaurant en haut de la rue Caulaincourt qui s’appelle La Terrasse… «Quand on arrive vers ces heures-là, écrit Céline, en haut du pont Caulaincourt on aperçoit les premières lumières de Rancy. C’est sur l’autre bord Rancy.» La femme qui nous accueille nous dit: «Fumeur ou non-fumeur?» Bouquet me regarde et me dit: «Tchernobyl vient de nous éclater à la gueule et elle nous demande si c’est fumeur ou non-fumeur.»

Quid du réchauffement climatique?

On pourrait considérer que par sa prodigieuse formule «L’Occident s’achève en bermuda», Muray évoquait sans le savoir le réchauffement climatique. Je n’ai pas envie de jouer les Cassandre mais, dans le Midi, il n’y a plus d’eau ; à Paris, il n’a pas plu pendant trois mois, mais tout le monde est content d’être en tongs au mois d’octobre. Les gens sont à la fois écolos et fous de bonheur d’avoir le cul à l’air jusqu’à fin novembre. Tout cela est fascinant.

L’éternel été vous angoisse?

Cette formule idiote qu’on entend maintenant: «Bel été!», «J’espère que vous avez passé un bel été.» Pourquoi tout d’un coup dans les mails, les SMS, tout le monde s’est mis à dire «Bel été»? Les gens auront-ils le courage de dire en janvier «Bel hiver»? Personne ne dit jamais «Bel hiver» ! «Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres/Adieu, vive clarté de nos étés trop courts/J’entends déjà tomber avec des chocs funèbres/Le bois retentissant sur le pavé des cours/J’écoute en frémissant chaque bûche qui tombe… C’était hier l’été ; voici l’automne!» Vous préférez «Bel automne» ou Baudelaire? Moi, j’ai choisi mon camp.

(1) En salles le 2 octobre.

(2) Des écrivains parlent d’argent, au Théâtre de la Porte Saint-Martin, Paris Xe (01.42.08.00.32).

(3) Conversation autour du portrait,
au Petit Marigny, à partir du 7 novembre.