D’importants désaccords internes secouent le Vatican. Le mot «schisme» refait surface.

Il flotte en cet automne romain saturé d’humidité une atmosphère assez délétère sur l’une des sept collines de la capitale italienne, le Vatican. Ce lieu sacré du catholicisme où saint Pierre repose, selon la tradition, n’a jamais été tranquille. Mais le mot «schisme» y refait surface. Un schisme est une rupture dans la communion de l’Église où une partie de la communauté prend le large, à la suite d’un désaccord doctrinal. Le dernier en date, même si les auteurs récusent le terme «schisme», remonte à l’ordination de quatre évêques, contre l’avis de Rome, par Mgr Marcel Lefebvre, en juin 1988. Le grief portait sur le concile Vatican II (1962-1965) et la réforme de la liturgie.

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Les désaccords internes portent cette fois sur le train de réformes que le pape François, 266e successeur de Pierre, entend mener à bien. La plus spectaculaire sera accomplie d’ici à la fin octobre via un «synode sur l’Amazonie» convoqué par le Pape pour trois semaines au Vatican. Au menu de cette assemblée de plus de 200 évêques issus des neuf pays de cette région d’Amérique latine: l’écologie et l’ecclésiologie. L’ecclésiologie définit l’Église, sa mission, son organisation, ses problèmes. Dont le manque de prêtres. Ce qui conduit à l’idée de décider, lors de cette réunion, de la possibilité d’ordonner prêtres des hommes mariés, limitée pour le moment à la seule Amazonie.

Un Pape «très autoritaire»

Tout est actuellement soigneusement préparé pour que ce vote aboutisse. Ce qui donne des idées à d’autres Églises, comme celle d’Allemagne. En 2020, elle lance un «chemin synodal» en direction du mariage des prêtres et de l’ordination diaconale des femmes.

Cet été romain fut surtout le théâtre d’une exécution capitale d’une violence inédite. Ce n’est pas un homme qui a été tué, mais «son héritage le plus précieux», dit-on ici. Fin juillet, «l’institut Jean-Paul-II d’études sur le mariage et la famille» a été sciemment et discrètement décapité. Dans son corps professoral comme dans son enseignement. Exit la fameuse «théologie du corps» développée par le pape polonais, et la morale sexuelle classique, basée sur l’encyclique Humanae Vitae de Paul VI, contre la contraception. Dans les milieux concernés, c’est la consternation absolue.

D’autres turbulences agitent aussi la colline du Vatican: la réforme de la curie romaine, qui passe très mal en interne, et la récente sélection par François de nouveaux cardinaux. Ils recevront leur charge le 6 octobre, mais tous, sans exception, ont été choisis dans la ligne d’une Église d’abord engagée socialement.

«L’option schismatique dans l’Église est l’une des options que le Seigneur laisse toujours à la liberté humaine»

Le pape François

Le premier pape latino-américain en est à la sixième année de son pontificat. Il aborde cet automne délicat d’un pas toujours aussi décidé. Il aura 83 ans en décembre. Beaucoup autour de lui applaudissent sa vision et son élan. Mais des personnalités ecclésiales jusque-là bienveillantes pour les réformes, jugées utiles sur de nombreux points, commencent, pour les plus courageux, à dire que cela va trop loin. Quand d’autres grognent sous le manteau par peur de «représailles», car on dit le Pape «très autoritaire».

Ces clivages ont toujours existé en germe, mais ils se cristallisent désormais de part et d’autre à cause de ce débat sur le célibat sacerdotal qui annonce des orages sérieux.

François sait pourtant où il va. Il ne s’en est jamais caché et sait ne pas être toujours compris, comme il l’a reconnu le 10 septembre dans l’avion qui le ramenait d’Afrique: «Les critiques ne viennent pas seulement des Américains, mais d’un peu partout, même de la curie.» Quant à la perspective de «schisme», il a confié: «L’option schismatique dans l’Église est l’une des options que le Seigneur laisse toujours à la liberté humaine. Je n’ai pas peur des schismes, je prie pour qu’il n’y en ait pas, car la santé spirituelle de beaucoup de personnes est en jeu.»

«Nous avons de nombreuses écoles de rigidité au sein de l’Église»

Le pape François

En revanche, il est l’ennemi de «la rigidité» morale. C’est l’une des grandes batailles du pontificat. «Nous avons de nombreuses écoles de rigidité au sein de l’Église, a-t-il encore noté dans l’avion, qui ne sont pas des schismes, mais qui sont des voies chrétiennes pseudo-schismatiques, qui finiront mal. Quand vous voyez des chrétiens, des évêques, des prêtres rigides, derrière cette attitude il y a des problèmes, il n’y a pas la sainteté de l’Évangile.»

Le Pape sait aussi que dans les «périphéries», loin de cette colline vaticane, le poids de sa personnalité et de son message est intact. Il est porteur, à l’échelle planétaire, d’une espérance qui déclenche toujours de l’enthousiasme. Cette «aura» s’est toutefois nettement dégradée dans les pays occidentaux - les signaux se multiplient et sont connus de Rome - en raison de son ouverture à une immigration quasi sans limite.

Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 21/09/2019. Accédez à sa version PDF en cliquant ici

 
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La reprise en main de l’institut Jean-Paul II, symptôme du malaise de l’Église

 

 

Fin juillet, «l’Institut Jean-Paul II d’études sur le mariage et la famille» a été décapité dans son corps professoral comme dans son enseignement. Exit la fameuse «théologie du corps».

«C’est l’affaire la plus grave que j’aie vue depuis des décennies de présence à Rome.» Le prélat qui parle est calme mais son visage est d’un sérieux absolu. Il en a pourtant vu cet homme, au fil des fonctions qu’il a occupées au Vatican, dont il sait à peu près tout. Ce qui l’oblige à tenir un strict anonymat. Très digne, il n’est en aucun cas réductible à l’étroite catégorie des «anti-François». Il nourrit un trop grand respect pour ce Pape comme pour ses prédécesseurs ayant donné leur vie pour le service de l’Église catholique. Mais, sur ce dossier, il est visiblement bouleversé.

Quel problème recèle une telle charge? Il s’agit de l’un des nombreux «petits» instituts universitaires catholiques romain: l’Institut pontifical théologique Jean-Paul II pour les études sur le mariage et la famille. Il a été fondé par le pape polonais en octobre 1982.

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Sur le plan académique, ce lieu de formation était rattaché à l’université pontificale du Latran, l’une des grandes universités catholiques romaines. Trois cents étudiants, séminaristes, prêtres, religieux, mais aussi laïcs, le fréquentaient sans histoires depuis des décennies. Ils y préparaient une spécialisation dans les domaines éthiques et familiaux de bon niveau universitaire selon la morale classique de l’Église catholique, notamment inspirée par l’encyclique Humanae vitae. Plusieurs cardinaux importants, «papabile», y sont passés, comme le Canadien Ouellet et l’Italien Scola.

Ce centre de formation, modeste par sa taille mais au large rayonnement international du fait de son nom et par la fiabilité de son enseignement, vient d’être, fin juillet, vidé de sa substance dans ses programmes de formation et épuré sans états d’âme par l’exclusion d’une bonne partie du corps professoral qui se montrait le plus fidèle à l’enseignement moral de Jean-Paul II, défendu ensuite par Benoît XVI.

«Des professeurs méritants, n’ayant commis aucune faute sinon celle d’enseigner la morale classique de l’Église, se trouvent jetés comme des déchets»

Un enseignant exclu

Le pape émérite, Benoît, a été tellement choqué par cette nouvelle qu’il est en sorti de sa réserve, à sa façon. Il a aussitôt reçu, le 1er août, l’un des professeurs phares de cet institut, désormais remercié, Mgr Livio Melina, titulaire de la chaire de théologie fondamentale. Il est allé jusqu’à permettre qu’une photo prise avec lui soit publiée en signe de «solidarité» avec le corps enseignant défait et avec l’Institut tel qu’il avait été conçu par Jean-Paul II. Le tout au nom de la préservation de l’enseignement bimillénaire de la théologie morale catholique. Elle est fondée sur l’objectivité de l’acte moral de la personne humaine, qui n’est pas réductible à la seule subjectivité de l’individu, ce qui l’ouvrirait au «relativisme» si souvent dénoncé par Benoît XVI et Jean-Paul II. Les répercussions possibles de cette affaire ont été immédiatement saisies par Benoît XVI.

Avant ce coup de grâce, un premier coup de semonce avait été donné le 8 septembre 2017. Par Motu proprio, un décret juridique, le pape François avait décidé de changer les statuts de ce centre en le rebaptisant «Institut pontifical Jean-Paul II pour les sciences du mariage et de la famille» et non plus seulement « pour le mariage et famille».

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Une décision en ligne avec les deux synodes sur la famille (2014 et 2015) et la publication en 2016 de l’encyclique Amoris laetitia qui revisitait la question du mariage et de la famille, tout en ouvrant la possibilité à certains couples divorcés-remariés de communier.

Depuis ce choc, le climat de crainte est tel que les professeurs exclus hésitent à s’exprimer même si des pétitions de professeurs et d’étudiants ont été signées, soutenues par une pétition internationale de 200 professeurs d’universités catholiques du monde entier. L’un d’eux, romain, accepte sous couvert d’anonymat de commenter «la violence et la malhonnêteté des méthodes employées qui discréditent l’institut». «Violence» parce que «des professeurs méritants, n’ayant commis aucune faute, sinon celle d’enseigner la morale classique de l’Église se trouvent jetés comme des déchets, surtout les laïcs, quand ils n’ont pas été accusés de ne pas être fidèles au pape François. Du cléricalisme à l’état pur.» «Malhonnêteté» parce que «des réunions nous ont fait croire que nous aurions voix au chapitre sur les nouveaux statuts et sur les programmes mais qu’il n’a été tenu aucun compte de cette consultation finalement fictive. Ce qui nous a donné l’impression pénible d’un double langage. Il en résulte un climat de peur, un durcissement. Cette tension est d’ailleurs palpable dans toutes les instances vaticanes et pas seulement à l’institut où toute personne qui prendrait du recul vis-à-vis de François devient suspecte».

«La réforme intègre des sciences sociales qui étaient un peu marginalisées jusque-là dans les programmes»

Mgr Pierangelo Sequeri, nouveau président de l’institut Jean-Paul II

Ce professeur explique, en pointant la liste des enseignants remerciés et celle des nouveaux programmes, que l’enseignement de la théologie morale fondamentale et celui de morale sexuelle - en particulier la théologie du corps, spécifique de Jean-Paul II! - ont disparu ou été réduits à la portion congrue. Il note aussi que deux nouveaux professeurs sont nommés, dont l’un a été remarqué pour ses enseignements favorables à l’homosexualité, et l’autre, à la contraception.

Injoignable parce qu’en voyage en Afrique, le grand chancelier de cet institut, Mgr Vincenzo Paglia, ancien aumônier de la communauté Sant’Egidio a pris toutes les décisions avec l’aval du Pape. Il laisse à Mgr Pierangelo Sequeri, nouveau président de l’institut Jean-Paul II, le soin de répondre sur les méthodes employées pour réorienter l’Institut et expliquer la nouvelle vision en cours.

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Mgr Séqueri estime que les incompréhensions sont liées aux circonstances d’une «transition» mais il explique que la réforme «intègre des sciences sociales» qui étaient «un peu marginalisées jusque-là dans les programmes» apportant ainsi une «nouvelle amplitude» et une «valeur ajoutée» à l’lnstitut Jean-Paul II, tout en «respectant sa tradition».

Nettement plus véhémente, la revue jésuite de référence, Civilta Cattolica, relue par le Vatican, justifie dans sa livraison du 21 septembre, cette exécution capitale de l’Institut Jean-Paul II par la nécessité de remplacer désormais la théologie morale classique, réduite à une «théologie de bureau», par une «théologie dialoguale» avec la société, proche du terrain et inspirée par l’encyclique du pape François Amoris laetitia. Car il faut se débarrasser, explique l’auteur, le jésuite Carlo Casalone, des «monolithismes anachroniques» et s’ouvrir aux «nouvelles réalités» de la famille. Ne plus imposer surtout un modèle unique de famille, le mariage homme-femme, indissoluble et fécond, désormais classé dans le registre «d’un appareil conceptuel anachronique et sclérosé». Dans l’Église, cette affaire, symbolique de son évolution actuelle, ouvre une rupture profonde.

Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 21/09/2019. Accédez à sa version PDF en cliquant ici