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SÉRIE (6/7) - Figure respectée du milieu intellectuel parisien, l’écrivain publie en 1991 un essai iconoclaste dans lequel il dynamite les idoles contemporaines, les faux rebelles, le politiquement correct et la bien-pensance institutionnelle. Ses anciens amis ne le lui pardonneront jamais.

«L’Empire du bien» est réédité en poche chez Perrin, «Tempus». En librairie le 29 août.
«L’Empire du bien» est réédité en poche chez Perrin, «Tempus». En librairie le 29 août. - Crédits photo : ,

 

Nous sommes à l’automne 1991, deux ans après que la chute du mur de Berlin a supposément jeté les bases d’un monde pacifié par la démocratie et le marché, au lendemain de la première guerre du Bien, menée dans le Golfe par les Américains et leurs alliés dans le but explicite de faire le bonheur des populations bombardées.

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La Fête de la musique a presque dix ans, le néoféminisme et sa passion persécutoire pointent leur nez, déjà l’antiracisme punitif accuse tous azimuts. L’avant-garde artistique et culturelle est au pouvoir, sans que quiconque songe à lui signaler que l’ordre ancien qu’elle prétend abattre a disparu depuis longtemps. Chacun est prié d’approuver bruyamment ces manifestations éparses d’un nouveau monde promettant de congédier à jamais les horreurs d’Auschwitz et du chemin des Dames.

Le bien, ennemi du bien

Et voilà qu’un écrivain presque inconnu du grand public se met en tête de porter la mauvaise nouvelle. Le Mal a disparu de la circulation. Le Bien triomphe. Circulez, y a plus rien à combattre, l’Histoire est terminée. «Ce millénaire finit dans le miel. Le genre humain est en vacances», écrit ce prophète de malheur dans son essai L’Empire du bien, où il manie l’ironie cinglante comme une épée. Or, privé d’ennemi et majusculisé, ce Bien, qui est «ce qui reste de la Vertu quand la virulence du Vice a cessé de l’asticoter», est en réalité le pire ennemi du bien.

Sous couvert de cet imperium cordicole (de cordis, cœur), la civilisation moderne s’emploie à détruire tout ce que les Temps modernes avaient patiemment édifié, des cathédrales, vouées à accueillir des installations d’art contemporain, à l’individu autonome et souverain, dont la Révolution française aura été en même temps l’aurore et le crépuscule: délivré de ses chaînes catholiques et monarchiques, il en a créé de nouvelles et innombrables pour devenir cet être capricieux bardé de droits qui affirme sa singularité en faisant et plus encore en pensant comme tout le monde.

Le néohumain de Muray ressemble furieusement au dernier homme

«Point de berger, un seul troupeau», a écrit Nietzsche: le néohumain de Muray ressemble furieusement au dernier homme. Avide de jouissance à deux balles, il veut en finir avec les conflits, les divisions, les ratages et, comme rien n’est plus propice au ratage que la différence entre les hommes et les femmes, il entend l’effacer en attendant de pouvoir un jour criminaliser sa seule évocation.

Un malentendu consenti

Dans les cercles de l’ex-avant-garde qui, rassemblée sous l’étendard du parrain Philippe Sollers, fait la pluie et le beau temps dans La République des Lettres, Philippe Muray, toutefois, est loin d’être un inconnu. Ami du même Sollers, de Jacques Henric, de Catherine Millet - les fondateurs d’Art Press -, il a fréquenté, dans les années 1980, la petite bande de Tel Quel, haut lieu de fabrication de fumeuses théories littéraires après avoir été celui du soutien enthousiaste à la Révolution culturelle chinoise (ornière dans laquelle Muray n’est jamais tombé). Aux marges de la famille, il peut passer pour un de ses membres. Si un murmure flatteur a salué son XIXe Siècle à travers les âges (Denoël, 1984), c’est au prix d’un malentendu consenti, qui permettra, plus tard, d’accréditer la thèse d’un bon Muray progressiste et ensollersisé et d’un mauvais Muray dépeint en Raël des nouveaux réactionnaires.

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Dans ce livre éblouissant, écrit en quelques mois d’exil sur un campus américain, Muray y avait déjà déclaré la guerre à son époque - donc à ses amis -, mais à fleurets encore vaguement mouchetés. Contre les prétentions de la modernité à incarner la Raison, il débusque le mariage clandestin qu’elle a contracté, dès l’origine, avec la pensée magique, se payant les illustres tourneurs de table comme Victor Hugo, Michelet ou George Sand. Tout en flinguant ce livre qui révèle le vilain secret de naissance du camp du Progrès, Bertrand Poirot-Delpech ne s’y trompe pas. «Le XIXe Siècle à travers les âges, écrit-il dans Le Monde(11 mai 1984), mériterait de faire un petit événement si le public était encore libre de sa curiosité.» Par la suite, Muray publiera chez Grasset son roman Postérité et un merveilleux essai, La Gloire de Rubens.

L’Empire du Bienest en quelque sorte sa lettre de rupture avec le milieu littéraire. À 46 ans, Muray quitte les grands éditeurs qui lui tendent les bras et les à-valoir pour aller prendre ses quartiers aux Belles Lettres, maison vénérable, savante et discrète, dirigée par Michel Desgranges. Les deux hommes sont amis depuis 1969. «Philippe finit par admettre ce qu’il savait et, sans éclats - trop bien élevé pour les criailleries rancunières - il se sépara des pipole germanopratins qui le haïssaient et le craignaient pour être l’écrivain qu’ils ne pouvaient être», écrira Desgranges après la mort de l’écrivain en mars 2006.

«Un écrivain s’est échappé»

Sans éclats, certes, mais non sans éclat. Jusque-là, Muray conspirait clandestinement contre son temps, ses lecteurs pouvaient faire comme s’ils n’avaient pas mesuré l’exécration qu’il lui portait. Avec L’Empire du bien, il brûle ses vaisseaux. Plus de détours par le passé, plus de compromis, fussent-ils dictés par l’amitié. Muray défie son temps en combat singulier et merde à celui qui lira. «Un écrivain s’est échappé», résumera Sébastien Lapaque près de trente ans plus tard, dans un beau numéro spécial de la Revue des deux mondes. Désormais, il fait des personnalités, comme disait Péguy, donnant des noms propres aux maux qu’il désosse avec une férocité jubilatoire. Le livre paraît dans la collection «Iconoclastes», dirigée par Alain Laurent et Pierre Lemieux, qui a alors déjà publié, entre autres, Je fume et alors?, de Jean-Jacques Brochier et La Peste verte dans laquelle Gérard Bramoullé s’en prend au «déferlement économaniaque». Muray est en bonne compagnie.

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On lui reproche de ne pas argumenter. De fait, il ne démontre pas, il montre, traçant des traits d’union entre des phénomènes disparates et révélant à ses lecteurs ce qui était sous leur nez mais qu’ils ne voyaient pas. «C’est comme un grand parc d’attractions qu’il faut visiter l’esprit du temps», annonce-t-il d’emblée. Au rythme haletant de son écriture, le lecteur parcourt toutes les diableries contemporaines qualifiées d’avancées. Fidèle au programme de son maître Balzac - le dévoilement de la comédie -, Muray met à nu les rouages orwelliens d’un mensonge qui nous fait appeler liberté la servitude, subversion le conformisme et homme le néohumain à roulettes qui peuple ce que nous nommons encore villes. Ce royaume du sucré fait preuve, observe Muray, d’une férocité implacable avec ses opposants, matés à coups de lois, de règlements et de néoprocès de Moscou. Visionnaire, voire prophétique, il annonce la délation généralisée, la mise au pas des singularités, la persécution encouragée qui vont naturellement de pair avec la victimocratie.

Certes, «L’Empire du Bien» ne cesse d’inventer de nouvelles lubies pour nous pourrir la vie, imposant partout son idéal de transparence et de vertu

Et, comme il reste son plus étincelant interprète, voilà ce qu’il note le 13 novembre 1991 dans son Journal, dont le tome III paraîtra cet automne *: «Dans l’après-midi, une fille brune, à la tête aussi frisée que sa chatte, vient m’interviewer pour une revue qui porte au front son propre principe d’annulation: Magazine sans nom. J’y vais à fond sur le fanatisme persécuteur américain, les monstruosités de l’outing, la guerre civile délirante menée par toutes les minorités les unes contre les autres, l’espionnage et la dénonciation de tous par tous, des fumeurs par les non-fumeurs, des pédés “cachés” par les pédés militants, des harceleurs sexuels ou des Womanizer par les féministes, la haine généralisée, déchaînée, autogestionnée, l’interdiction de n’importe quoi (en ce moment - au nom de la collectivité et du coût des accidents - l’obésité, la moto, l’avortement, les sports dangereux), l’envie du pénal partout crépitante comme un incendie, la Justice saisie sous n’importe quel prétexte, par les alcooliques contre des bars, par des veufs ou des veuves de fumeurs contre des marques de cigarettes, l’instauration du règne terrorisant des victimes, toutes les victimes de l’Histoire, réelles ou supposées, la victimocratie infernale, la machine infernale et galopante de la victimocratie, le fascisme effrayant de la political correctness, l’accusation à tout faire de racisme balancée par chacun contre chacun, etc, etc.»

Ses lecteurs le savent, la réalité réalise ses projections les plus foutraques, ses prédictions les plus outrées. Pourtant, elle ne le rattrape jamais. Certes, L’Empire du Bien ne cesse d’inventer de nouvelles lubies pour nous pourrir la vie, imposant partout son idéal de transparence et de vertu. Au moins Muray nous a-t-il laissé un arsenal pour le ridiculiser. Il voulait déconner plus haut que son époque. Pari tenu.

* «Les Belles Lettres», en librairie le 18 octobre.

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