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Comme chaque été, Viktor Orbán a fait un important discours, le 27 juillet, à l’« université d’été de Bálványos », rendez-vous des jeunes nationalistes hongrois qui se déroule en Transylvanie, donc en… Roumanie. Cela fait 30 ans que cette université d’été existe, et cela fait 30 ans que Viktor Orbán y prend la parole. Cette année, il a précisé de façon remarquable ce qu’il entend par « démocratie illibérale ». En résumé : « La signification de la politique illibérale n’est autre que la liberté chrétienne. »

Voici ce développement, qui est l’essentiel du discours de cette année, et mérite d’être lu in extenso.

L’interprétation internationale peut être résumée de la manière suivante : le monde doit fonctionner sur la base des démocraties libérales, principalement en Europe, ces démocraties doivent bâtir et mettre en œuvre une sorte d’internationale libérale, dont un empire libéral doit sortir. L’Union européenne n’est rien d’autre que l’incarnation de cette idée, mais du temps de l’administration démocrate les Etats-Unis réfléchissaient aussi à quelque chose de comparable à l’époque du président Obama, à l’échelle mondiale. Vu sous cet angle, il est clair que ce qui se passe en Hongrie ne correspond pas à ce schéma. C’est quelque chose d’autre. La Hongrie fait autre chose, elle donne le jour à autre chose. Oui, mais à quoi ? A cette question, l’on peut donner une réponse philosophique – nous nous y essaierons – mais aussi une réponse de politique concrète. Je choisirai maintenant cette dernière. C’est à partir de là que l’on peut comprendre ce qui s’est passé et ce qui se passe en Hongrie, quelle était la situation que les forces citoyennes, nationales et chrétiennes ont reçue en héritage en 2010, après avoir gagné les élections avec une majorité parlementaire des deux tiers. Cette situation peut être résumée autour des points suivants. Le premier est que la part prépondérante des charges de la Hongrie était portée par moins de la moitié de la population active. Traduit en chiffres, cela voulait dire que sur les 10 millions de Hongrois, il y en avait 3,6 millions qui travaillaient, sur lesquels 1,8 million payaient des impôts. C’étaient eux qui portaient sur leur dos les charges du pays. Il est clair que c’était là une forme longue et pénible de suicide. Je signale entre parenthèses qu’aujourd’hui 4,5 millions de Hongrois sont au travail, et que tout le monde paie des impôts. Le second problème que nous devions résoudre était que l’endettement avait lentement enseveli sous lui les individus, les familles, les entreprises, et aussi l’Etat. Nous avions hérité d’une situation d’endettement sans espoir. Nous avons constaté en 2010 que l’identité culturelle de notre communauté, de la Hongrie était en pleine décomposition. Nous avons constaté que la conscience de l’appartenance à la nation était en voie de disparition. Nous avons constaté que nos communautés d’au-delà des frontières étaient soumises à une pression assimilatrice constante, à laquelle elles n’étaient pas en mesure de résister. Et nous avons constaté que les capacités physiques préposées à la défense de notre souveraineté : la police, l’armée, étaient sclérosées. Comme Gyula Tellér l’avait écrit à l’époque, la Hongrie était en 2010 en train de se vider matériellement, spirituellement et biologiquement. Le premier ministre et le gouvernement devaient donc répondre à la question de savoir si la solution de ces problèmes hongrois était envisageable dans le cadre de la démocratie libérale ? A cette question, nous avons résolument répondu non. Ce n’était pas envisageable. Ce cadre-là ne permet pas de trouver les bonnes réponses à ces questions. Il fallait donc trouver autre chose. Nous avons déclaré qu’il faut conserver le cadre de l’économie de marché libérale qui subsistait du changement de régime libéral, qu’il faut conserver les institutions démocratiques, juridiques et politiques, mais qu’il faut modifier radicalement le mode de structuration de la société et de la communauté. En d’autres termes : démocratie oui, libéralisme non.

Et c’est alors qu’est arrivé le débat : qu’est-ce donc que cette démocratie illibérale, une démocratie chrétienne à l’ancienne ou un système basé sur la nation ? Il est peut-être utile de rappeler ici en quelques mots la différence entre le premier changement de régime, que nous avons appelé changement de régime libéral, et le second, que nous pouvons appeler changement de régime illibéral ou fondé sur la nation. Nous avons revisité et placé sur de nouvelles bases la relation qui s’établit entre la communauté et l’individu. Dans le système libéral, la société et la nation ne sont rien d’autre qu’une masse d’individus en concurrence les uns avec les autres. Ce qui les rassemble, c’est la constitution et l’économie de marché. Il n’y a pas de nation, ou s’il y en a tout de même une, c’est seulement une nation politique. Je voudrais ici ouvrir une parenthèse et rendre hommage à László Sólyom7, qui a fait œuvre définitive pendant sa présidence quand il a étudié et précisé, à la fois juridiquement et philosophiquement, le concept de la nation culturelle par opposition avec la nation politique. Fin de la parenthèse. Puisque donc il n’y a pas de nation, il n’y a pas non plus de communauté, ni d’intérêt communautaire. Voilà, en gros, ce qu’est la relation entre l’individu et la société dans la conception libérale. Face à cela, la conception illibérale ou d’inspiration nationale affirme que la nation est une communauté déterminée par son histoire et sa culture, une organisation qui s’est formée au cours de l’histoire et dont les membres doivent être protégés et préparés à faire face ensemble aux défis du monde. Dans la conception libérale, la performance individuelle, ce que fait chacun, s’il vit une vie productive ou une vie improductive, est une affaire strictement personnelle et ne peut pas faire l’objet d’un jugement moral. Face à cela, dans un système d’inspiration nationale, la performance individuelle qui mérite en premier lieu la reconnaissance est celle qui sert en même temps le bien de la communauté. Il faut l’entendre au sens large. Voilà par exemple nos patineurs qui ont gagné une médaille d’or : une performance sportive d’excellence est aussi une performance individuelle qui sert en même temps le bien de la communauté. Quand nous les citons, nous ne disons pas qu’ils ont gagné une médaille d’or, mais que nous avons gagné l’or olympique : leur performance individuelle a bien clairement servi aussi les intérêts de la communauté. Dans un système illibéral ou d’inspiration nationale, la performance digne de reconnaissance n’est pas une affaire personnelle et revêt des formes bien définies. Il en est ainsi de l’auto-responsabilisation et du travail, de la capacité à créer et à subvenir à sa propre existence, de l’étude et d’un mode de vie sain, du paiement de l’impôt, de la fondation d’une famille et de l’éducation des enfants. Ou encore de la capacité à s’y retrouver dans les affaires et dans l’histoire de la nation, et de la participation à la réflexion sur le devenir de la nation. Ce sont des capacités que nous reconnaissons, que nous valorisons, que nous considérons comme de rang supérieur et que nous soutenons. Voilà en quoi ce qui est arrivé en Hongrie en matière de relation entre l’individu et la société diffère totalement de la situation qui prévalait en 1990, au moment du changement de régime libéral.

Et de la même manière, nous avons replacé sur de nouvelles bases notre réflexion et notre culture en matière de relations entre individus. Pour simplifier tout en gardant l’essentiel, dans un système libéral la règle est que tout ce qui ne porte pas atteinte à la liberté d’autrui est permis. C’est la boussole de l’action individuelle. Parenthèse, petit problème : qu’est-ce qui, au bout du compte, ne porte pas atteinte à la liberté d’autrui ? Quelque chose qui en général est défini par les plus forts. Mais laissons cela entre parenthèses. Au lieu de cela, ce qui se passe maintenant chez nous, ou ce que nous essayons maintenant de mettre en place, suit une autre boussole et déclare – en revenant à une vérité bien connue – que la bonne définition de la relation entre deux individus ne consiste pas à dire que tout le monde a le droit de tout faire qui ne porte pas atteinte à la liberté d’autrui, mais que tu ne dois pas faire à autrui ce que tu ne voudrais pas que l’on te fasse à toi-même. Et même plus : ce que tu voudrais que l’on te fasse, fais-le à autrui aussi. C’est une base différente.

Et nous voici arrivés à la question politique la plus délicate et la plus sensible : le mot « illibéral ». Chaque fois que j’observe ce pitoyable et précautionneux débat, le film emblématique de notre génération, Monty Python et le Saint Graal (en hongrois : Gyalog Galopp, « galop à pied », NdT) me vient à l’esprit, où lorsque les chevaliers « chevauchent », qu’ils se trouvent dans la forêt face aux géants, il y a un mot qu’il ne faut pas prononcer. Et là ils restent figés sur place dans le film pendant des minutes entières, parce qu’il ne faut pas prononcer le mot dont tout le monde sait qu’il faudrait le prononcer. C’est ce qui se passe en politique internationale avec le mot « illibéral ». La raison en est que les libéraux, qui sont tout sauf incompétents, ont créé de toutes pièces l’interprétation à lui donner, à savoir qu’elle n’est qu’une expression dotée d’un sens privatif, une démocratie déguisée. Un système qui se déguise en démocratie, mais qui en réalité ne l’est pas. Les libéraux ont donc créé ces deux affirmations : la première, que la démocratie est nécessairement libérale, et la seconde, que la démocratie chrétienne est elle aussi nécessairement libérale. Ces affirmations sont à mon avis toutes deux erronées, car il est certain que c’est le contraire qui est vrai : la démocratie libérale n’aurait jamais pu voir le jour sans le substrat culturel chrétien, car la vraie situation – celle qui paraît invraisemblable à première vue – est celle où dans les décisions les plus importantes pour un pays, lorsqu’il s’agit de déterminer dans quelle direction il faut aller et à qui devra être confié le soin de la mise en application de la décision prise, les suffrages de deux individus – dont l’un, disons, n’a même pas son certificat d’études et l’autre est le président de l’Académie – ont la même valeur. L’un a plutôt besoin d’assistance, l’autre paie d’énormes d’impôts, et malgré cela leurs voix respectives ont la même valeur. L’un comprend le monde, l’autre ne manifeste aucun intérêt vis-à-vis du monde. Et malgré cela, leurs voix respectives ont la même valeur. Il n’est possible de créer une construction politique qui s’appelle démocratie – et qui, par voie de conséquence, est à la base de la démocratie libérale – que si l’on trouve un concept particulier qui fait en sorte que ces individus clairement différents les uns des autres soient tout de même égaux, et que l’on puisse donc prendre leur opinion en compte avec la même pondération. Et cela ne peut pas être autre chose que la proposition chrétienne, qui nous enseigne que nous avons tous été créés à l’image du Bon Dieu.

La démocratie libérale ne peut donc exister dans le monde que là où une culture chrétienne a préalablement existé. Cela est géographiquement et historiquement démontrable. L’affirmation selon laquelle toute démocratie est nécessairement libérale et que la démocratie chrétienne doit elle aussi être libérale est tout simplement fausse. La démocratie libérale n’est restée viable que tant qu’elle n’a pas abandonné ses bases chrétiennes. Elle a exercé une influence bénéfique sur l’humanité tant qu’elle a protégé la liberté individuelle et la propriété. Mais quand elle a commencé à démanteler les liens qui unissent l’homme à la vie réelle, qu’elle a mis en question l’identité de genre, qu’elle a dévalorisé l’identité confessionnelle, qu’elle a considéré comme inutile l’attachement à la nation, le contenu de la démocratie libérale s’est radicalement modifié. Et la vérité est que sur les vingt à trente dernières années, c’est cette tendance qui a marqué l’esprit public européen.

En plus de tous les débats domestiques qu’elle soulève, cette question a aussi une dimension internationale. Mon temps de parole approche de son terme, je n’ai donc pas le temps de la développer, mais je voudrais citer les mots de Ladislas le Grand, qui a dit que la Hongrie ne doit être « ni le cul de l’Ouest, ni le front de l’Est ». Des mots énigmatiques, dont nous ne savons pas avec précision ce qu’ils veulent dire mais dont nous sentons tous qu’ils sont justes. En tout état de cause, pour résumer ce qu’il faut entendre par ce qui se passe aujourd’hui en Hongrie, nous pouvons tenter, en toute modestie, l’explication suivante : un Etat illibéral a vu le jour, sur un véritable modèle de théorie politique et de théorie de l’Etat, un Etat chrétien-démocrate d’un type particulier. Après cela il n’y a plus qu’une question à laquelle je dois répondre, qui est celle de savoir pourquoi nos adversaires, les partisans de la démocratie libérale, nous haïssent à ce point ? Le fait qu’ils s’opposent à ce que nous représentons ne pose pas de problème, puisqu’ils professent une autre conviction. C’est pourquoi le fait que nous en débattions, parfois de manière vivace et exacerbée, fait partie de l’ordre naturel des débats internationaux, et même domestiques. Mais la haine ne fait pas partie de l’ordre naturel. Et nous ressentons tous que lorsque l’on nous critique et nous attaque, ce n’est pas pour débattre avec nous, mais pour nous haïr. Nous connaissons tous le vieux conseil tactique communiste consistant à accuser son adversaire de ce que l’on fait soi-même, et c’est pourquoi les libéraux prétendent que nous les haïssons avec nos sentiments nationaux, mais la réalité est exactement l’inverse, parce que nous autres sommes capables, dans une approche chrétienne, de faire la différence entre l’homme et ses actes. Nous sommes capables de ne pas aimer, et même de haïr ses actes, mais nous ne détestons ni ne haïssons l’homme. Au lieu de cela, nos adversaires ne se limitent pas à s’opposer à ce que nous faisons, mais ils nous haïssent aussi nommément.

Il est important de comprendre pourquoi il en est ainsi. Pas simplement par curiosité intellectuelle – bien que cela ait aussi son importance, parce que c’est toujours un succès de comprendre quelque chose de compliqué –, mais parce que nous en avons besoin pour savoir comment y réagir. Pour savoir ce qui fait sens quand nous nous défendons, et ce qui n’en fait pas. Je vais maintenant essayer de donner une réponse certes un peu rapide, mais d’apparence logique à la question de savoir pourquoi les libéraux nous haïssent. Posons d’abord que les opinions sur ce que devrait être un bon ordre mondial se fondent depuis plusieurs siècles sur deux concepts différents dans la culture politique européenne. L’un affirme qu’il doit y avoir dans le monde des Etats libres différenciés les uns des autres, d’une manière générale des Etats issus de nations, qu’ils doivent suivre chacun leur voie et organiser leur collaboration sur la base du principe du moindre conflit et du plus grand bien commun. L’autre affirme qu’il doit y avoir une puissance, un principe sous lequel il est possible d’unifier la multitude des peuples d’Europe, ou du monde. Un tel système est nécessaire, et ce système unificateur des peuples est toujours mis en place et maintenu par une force supérieure aux nations. Nous pouvons appeler le premier concept d’inspiration nationale, et le second d’inspiration impériale, mais je ne voudrais pas vexer les partisans de la conception impériale en utilisant le mot d’impérialisme, bien que je pourrais le faire. Ce concept selon lequel le bon ordre mondial impose que l’on range sous un seul idéal, donc sous une seule gouvernance, les peuples du monde, a longtemps été le privilège des communistes. C’était l’internationalisme socialiste, ou si vous préférez l’internationalisme communiste. Il a échoué. Si ce n’est d’autre chose, au moins du fait qu’il n’était pas un concept sensé. Sa place vide a en revanche été prise par une nouvelle orientation politique, qui n’est autre que l’orientation européenne de la politique libérale. Il vaut la peine de se rappeler qu’il y a trente ans il existait encore en Europe une démocratie socialiste, ou sociale, une démocratie chrétienne et une démocratie libérale. Mais à la suite des confrontations politiques, les libéraux ont atteint une position selon laquelle aujourd’hui tout le monde doit être démocrate libéral, la démocratie n’a pas de lecture spécifiquement socialiste – comme les partis socialistes l’avaient autrefois réalisé –, ni de lecture spécifiquement chrétienne-démocrate. Et même si quelque chose d’équivalent existe, ce quelque chose ne peut pas s’écarter substantiellement de la lecture libérale de la démocratie. Aujourd’hui par conséquent, les libéraux européens sont ceux qui estiment qu’ils ont entre les mains un argumentaire qui – ils en sont convaincus – apportera le salut, la paix et le bien-être à l’humanité tout entière. Ils tiennent entre leurs mains un modèle universel, sur lequel ils ont fondé leur argumentaire. Et c’est cet argumentaire libéral qui nous dicte aujourd’hui, dans la politique européenne, ce que l’on doit penser et comment, quelle action est correcte et doit être soutenue, ce que l’on doit rejeter, ce qui n’est pas compatible avec les idéaux libéraux, et qui nous dicte aussi ce qu’il faut penser des phénomènes les plus fondamentaux de la vie. Et aujourd’hui, nous pouvons résumer ce programme, de manière rapide et succincte, en affirmant que partout dans le monde, mais en particulier en Europe, il convient de transformer toutes les relations humaines et les rapports au sein de la société pour leur faire adopter la souplesse des relations d’affaires. Si je veux j’y vais, si je ne veux pas je n’y vais pas. Si je veux j’y entre, si je ne veux pas j’en sors. C’est ce qui permet de comprendre pourquoi les libéraux soutiennent la migration, et c’est ce qui permet de comprendre pourquoi c’est justement le réseau de George Soros qui organise la migration. Selon l’acception libérale de la liberté, l’on ne peut être libre que si l’on se libère de tout ce qui vous rattache à quelque chose : des frontières, du passé, de la langue, de la religion et des traditions. Si l’on arrive à se libérer de tout cela, si l’on arrive à en sortir, alors l’on sera un homme libre.

Cette thèse, comme il est d’usage, a produit son antithèse : c’est ce que nous appelons, c’est ce que j’appelle l’illibéralisme. Ce mode de pensée prétend que la référence à la liberté individuelle ne peut pas supplanter les intérêts de la communauté. Il y a une majorité, bien sûr, et il faut la respecter parce qu’elle est l’essence de la démocratie. L’Etat ne peut pas rester neutre face à la culture, il ne peut pas rester neutre face à la famille, et il ne peut pas rester neutre non plus face à la question de savoir quel type de population réside sur son propre territoire. En d’autres termes, les illibéraux d’aujourd’hui sont ceux qui défendent leurs frontières, qui défendent leur culture nationale et qui rejettent les ingérences extérieures et les tentatives de constructions impériales. En revenant aux Monty Python, devons-nous avoir peur de prononcer le mot ? Nous en aurions de bonnes raisons, mais je ne voudrais pas vous donner un conseil de poltronnerie. Dans des situations comme celles-là, si nous ne nous sentons pas assez forts dans le présent, il vaut toujours la peine de citer les grands anciens. Si l’on prend la peine de lire la Charte de l’Atlantique, dont les auteurs ont été Roosevelt et Churchill et dans laquelle ils ont jeté les bases de l’avenir de l’Europe, je peux affirmer qu’il s’agit d’un document illibéral pur et dur, dans lequel les Anglo-saxons affirment que tout peuple a le droit de décider de son propre sort et de choisir lui-même son gouvernement, que personne ne doit s’immiscer dans ses affaires intérieures et que ses frontières doivent être respectées. Ou en citant Robert Schuman, tenu en haute estime par les libéraux eux-mêmes en tant que fondateur de l’Europe, et qui a déclaré – je le cite – que la démocratie doit son existence au christianisme. La démocratie est née le jour où l’homme a reçu sa vocation de réaliser, dans sa vie terrestre, sa dignité personnelle dans la liberté individuelle, dans le respect de tous ses droits et dans la pratique de la fraternité universelle. Personne ne pourrait déclarer cela aujourd‘hui impunément au Parlement européen. Cela veut dire que les grands anciens, auxquels nous nous référons régulièrement comme les créateurs de l’idée de l’unité européenne, n’appartiendraient pas, selon la sémantique en vigueur aujourd’hui, aux démocrates libéraux, mais bien aux démocrates illibéraux. Je pense donc que nous ne devons pas avoir peur lorsque, en opposition avec l’esprit du temps, nous assumons l’édification d’un système étatique et politique illibéral.

Pour revenir à la question de savoir pourquoi les libéraux nous haïssent, je dirai ceci : puisqu’ils estiment que l’humanité est en train de dépasser son époque nationaliste, ou plus précisément d’inspiration nationale et christiano-centrée, et qu’il convient donc de piloter l’humanité vers une ère post-nationaliste et post-chrétienne, ils considèrent que pour y parvenir un modèle est nécessaire, que l’humanité a besoin d’un modèle nouveau et universel, qu’ils ont trouvé dans la démocratie libérale. Maintenant, le problème est que toute théorie de ce genre qui promeut le salut universel par la politique ne peut être forte et efficace que si elle est exclusive. La volonté universelle ne peut supporter le moindre peuple inflexible, aussi minuscule soit-il. C’est pourquoi lorsque l’idéologie du salut universel et de la paix se heurte à une résistance, elle n’y répond pas par le débat, mais par la haine. Parce que pour elle le modèle proposé à l’humanité ne peut être valable et vrai que s’il est vrai sans souffrir d’exception. C’est pour cette raison que ce « programme libéral internationaliste » ne peut être vrai que s’il est vrai pour toute nation, pour tout homme, pour toute femme, à toute époque. Cela nous renvoie à Kant, mais c’est un autre point de détail. La moindre obstination ne peut être supportée, car s’il existe une obstination, aussi maigre soit-elle, qui démontre qu’une organisation sociale différente est possible, c’est toute la théorie du salut universel qui tombe à l’eau. Et si la Hongrie, la Pologne, l’Autriche, l’Italie et la Tchéquie tiennent à leur propre manière de voir les choses, à leur attachement à la nation, c’est insupportable, c’est intolérable. Il ne faut pas seulement combattre ces gens, il faut les haïr, parce qu’ils font entrave au bien universel de l’humanité.

Voilà pourquoi, Mesdames et Messieurs, lorsqu’ils s’adressent à nous dans les institutions de l’Union européenne, ce n’est pas un débat qu’ils initient, mais un discours de haine gorgé de bile qu’ils déversent sur nous. Eh bien, après cela il n’y a plus qu’une question à laquelle il faut répondre : quel sera au juste l’avenir de la démocratie illibérale en Europe ? A cette question, il est évident que personne ne peut donner de réponse sûre. Mais ce que nous pouvons dire, c’est qu’aux dernières élections européennes les partis qui ont partout le mieux figuré ont été ceux sur lesquels on tirait au canon au nom de la démocratie libérale. Les plus grands succès et les plus fortes progressions ont été obtenus par les partis qui – nous pouvons le dire – se trouvaient sous le feu croisé critique de la pensée politique dominante européenne. Oublions un instant la Hongrie avec ses 53% – ce n’est pourtant pas rien – et regardons nos amis Polonais, les Tchèques, les Italiens. Ce sont eux qui ont réalisé les meilleures performances aux élections parlementaires européennes. C’est pourquoi je suis d’avis qu’il est légitime, viable et raisonnable de positionner la démocratie illibérale en antithèse de la thèse de la démocratie libérale, et ce non seulement au niveau intellectuel, mais aussi au niveau des programmes politiques. Il ne nous reste qu’à trouver la phrase ou l’expression qui donne au mot d’illibéralisme, dont la connotation est fondamentalement négative, son sens positif. Car il résulte clairement de ce que je viens de dire que ce que nous souhaitons, c’est de concentrer dans ce concept un maximum de bonnes choses. J’ai beau le tourner et le retourner, je ne peux pas en donner de meilleure définition que celle consistant à dire que la signification de la politique illibérale n’est autre que la liberté chrétienne. Mission liberty, la liberté chrétienne et la défense de la liberté chrétienne. La politique qui œuvre en faveur de la liberté chrétienne illibérale s’efforce de conserver tout ce que les libéraux négligent, oublient et méprisent.

Et pour conclure, nous avons encore à aborder la question de savoir si la culture chrétienne et la liberté chrétienne ont besoin d’être défendues ? Ma réponse est qu’aujourd’hui la liberté chrétienne fait face à deux attaques. La première, qui vient de l’intérieur, est celle des libéraux et vise à l’abandon de la culture chrétienne de l’Europe. Mais il y en a une seconde, qui vient de l’extérieur et qui se manifeste dans la migration, dont la conséquence – même si ce n’est pas son intention – est d’anéantir l’Europe telle que nous l’avons connue.

Si nous revenons maintenant, Mesdames et Messieurs, à notre point de départ, nous constatons que nous avons derrière nous trente ans, et devant nous peut-être encore quinze ans de ce programme de prime time. Si vous me demandez de quoi nous allons remplir ces quinze années, je peux répondre que ce sera la tâche de notre génération de nous opposer à l’esprit du temps libéral et à l’internationalisme libéral. Car ce n’est qu’ainsi que nous pourrons renforcer la Hongrie. Ce sera un combat injustement difficile. La pente favorise nos adversaires, mais je suis convaincu que nous avons de notre côté pas tout, bien sûr, mais une bonne partie de ce que nous pouvons considérer comme beau, libre et juste, que nous pouvons résumer dans le concept de liberté chrétienne. Alors il ne reste plus qu’une question : rêvons-nous, ou pas ?

C’est la question : est-il vraiment possible, ne rêvons-nous pas, est-il possible que depuis bientôt dix ans un pays de 10 millions d’habitants dans l’Union européenne, à l’ère de la pensée dominante libérale, réussisse à s’extraire d’un monceau de dettes, à remettre en état sa souveraineté financière et économique, à croître plus vite que les démocraties libérales ? Est-il possible que ce pays réussisse à rejeter la migration, à assurer la protection de la famille, à défendre sa culture chrétienne, à proclamer l’unification et l’édification de sa nation, et à créer les conditions de la liberté chrétienne ? Est-il possible qu’il arrive à maintenir tout ce programme face à un vent contraire international sans précédent, et le conduise au succès ?

Je ne pense pas, Mesdames et Messieurs, que nous rêvions. Oui, c’est possible ! Tout comme cela a été possible dans les dix dernières années. Mais ce ne sera possible que si nous nous consacrons avec toute notre énergie à ce que nous croyons et à ce que nous voulons. Ce ne sera possible que si nous avons du courage, un esprit chevaleresque – il en faut de nos jours –, et si nous nous serrons les coudes comme le dit notre devise : « le camp est un ». Voilà ce dont il sera question sur les quinze prochaines années, et je ne peux vous encourager que par ces mots :

Vive la Hongrie, vivent les Hongrois