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TRIBUNE - Le jeune historien voit dans la suppression des épreuves écrites pour l’admission à Sciences Po un indice parmi d’autres d’une baisse d’exigence s’agissant de la formation des futurs cadres du pays.


Loris Chavanette est l’auteur de Quatre-vingt-quinze. La Terreur en procès, préfacé par Patrice Gueniffey (CNRS Éditions, 2017), prix de thèse de l’Assemblée nationale et prix d’histoire de la Fondation Stéphane Bern-Institut de France.


La France va-t-elle vers un déclassement intellectuel? Le baccalauréat ne veut presque plus rien dire, les diplômes universitaires sont souvent délivrés au prix d’un abaissement des exigences de notation, et, bientôt, sortir des grandes écoles risque d’être chose quelconque. Sciences Po montre l’exemple. Après avoir diminué l’importance des disciplines traditionnelles comme l’histoire dans l’enseignement dispensé, l’IEP a annoncé la suppression des épreuves écrites pour être admis en première année. La pente est trop forte. Toutes les grandes écoles seront tentées de suivre, comme le confirme une déclaration de Frédérique Vidal, ministre de la Recherche, préconisant la suppression de l’épreuve de culture générale pour intégrer ces établissements à la réputation trop élitiste.

Sur fond de discrimination positive, nous nous américanisons au détriment de notre modèle méritocratique

On parle de «démocratisation» et de «lutte contre les inégalités» pour légitimer ces mesures, en oubliant qu’à force de tout justifier ainsi, on vide ces concepts de tout sens précis. Sur fond de discrimination positive, nous nous américanisons au détriment de notre modèle méritocratique, alors même que les États-Unis préservent l’excellence de leur enseignement supérieur pour gagner la bataille de la concurrence mondiale des universités.

Qui est responsable de cette débâcle collective? Est-ce l’État ou la société? Désamour pour les livres, déclin des humanités et de la culture générale, culte d’Internet et de l’information en continu et primat de l’oralité contribuent à ces renoncements. Et les gouvernements successifs, depuis près de vingt-cinq ans, précipitent ce saut dans le vide.

On ne souscrit pas ici à l’hypothèse d’un suicide français, voulu, prémédité et acté, mais plutôt à un long et irrémédiable naufrage, devant lequel nous restons impuissants. En médecine, on appelle cela se laisser mourir par glissement, sans avoir plus goût à la vie. Il y a continuité entre nos présidents depuis Chirac à cet égard. On pense qu’un léger coup de barre à droite puis à gauche suffira pour empêcher le navire de sombrer. Or l’histoire est sans pitié pour ceux qui n’ont pas de cap. En 1789, cela faisait plus d’un demi-siècle que la déliquescence des institutions et des mœurs avait commencé. Raymond Aron mettait en garde contre «l’excès de compromis», y décelant la véritable corruption des démocraties.

Pédagogisme à connotation politique

On ne peut réformer l’école sans toucher au lycée et à l’enseignement supérieur. Si l’on promeut l’écrit au primaire, il faut compléter ce choix dans le supérieur, car tout se tient. L’instruction publique est le reflet de notre société et comme un avant-goût de l’avenir.

Les Jacobins avaient, sous la Terreur, créé l’École de Mars où l’on formait dès l’enfance au métier de soldat. Afin de gommer les inégalités, les élèves étaient vêtus d’une blouse blanche de tissu épais, quelle que soit la saison. Aux premiers frimas de l’hiver, les jeunes eurent froid et voulurent rentrer chez eux. L’école ferma. L’éducation ne saurait être le laboratoire d’un pédagogisme à connotation politique. Le maître doit dispenser bonnes et mauvaises notes au gré du savoir. L’instruction est formation des cœurs et des esprits pour donner un bagage dans la vie. Jules Vallès ne s’y est pas trompé dans Le Bachelier : «Je n’ai qu’une petite malle, mais j’ai mon éducation.»

Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 31/07/2019. Accédez à sa version PDF en cliquant ici