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CHRONIQUE - La personnalité singulière, et carrément excentrique selon les normes britanniques, du premier ministre anglais facilite la critique. Mais aussi les points de vue simplistes sur son action politique.

Les grands journaux semblent unanimes: le Royaume-Uni, en donnant le pouvoir à Boris Johnson, succomberait à la vague populiste qui propulserait au premier plan une nouvelle classe d’hommes politiques, qu’on aime présenter comme des aventuriers sans foi ni loi. Trump, Salvini et maintenant Johnson sont accusés d’avoir instrumentalisé les inquiétudes des sociétés occidentales pour se démarquer et parvenir au pouvoir. Les deux premiers se seraient emparés du thème de l’insécurité identitaire pour se faire élire, le troisième aurait misé sur l’euroscepticisme pour marquer sa différence dans le paysage politique et médiatique et construire sa carrière. Il y aurait toujours quelque chose de suspect à voir un homme politique occuper le créneau de l’identité ou de la souveraineté. Celui qui s’y déciderait aurait nécessairement d’inavouables arrière-pensées et fonctionnerait à partir des calculs les plus cyniques.

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Dans le cas de Johnson, sa personnalité singulière, et carrément excentrique selon les normes britanniques, facilite la critique. On le présente comme un gaffeur multirécidiviste et un clown triste égaré en politique. Contre lui, tous les coups sont permis. Il y a quelques semaines à peine, on s’en souvient, la presse internationale, et pas seulement la presse à sensation, s’était passionnée pour une banale dispute conjugale entre Boris Johnson et sa compagne - une dispute comme il y en a des millions chaque jour et qui à ce qu’on en sait ne passe pas encore sous le coup de la loi. De même, on aime mettre en relief ses amours plus complexes que la moyenne - sa vie privée, autrement dit, est soumise à une inspection permanente, comme si l’homme politique transgressant les dogmes du politiquement correct était d’une nature vile, peut-être même répugnante. Lorsqu’il faut diaboliser un homme politique, on se contente rarement de le faire à moitié.

La volonté d’en arriver enfin au Brexit

On pourrait pourtant inverser le regard. Ce qui distingue les leaders qu’on dit populistes, aujourd’hui, c’est qu’à la différence des hommes politiques ordinaires, qui ne sont souvent que des fonctionnaires élus, ils ne prétendent pas seulement gérer le mieux possible la société existante, mais faire l’histoire ou, du moins, peser lourdement sur son cours. Devant le sentiment d’une impuissance du politique, ils prétendent souvent incarner le volontarisme résolu, derrière lequel certains veulent voir une personnalité autoritaire. À tout le moins, leur personnalité n’entre pas exactement dans les catégories de la classe politique officielle. Ils n’acceptent pas la soumission du politique à la rationalité technocratique: ils mobilisent explicitement les affects et les passions. Pour cela, on les accuse souvent de démagogie. Pourtant, on ne met pas un peuple en mouvement en lui tenant un discours exclusivement comptable. Lorsqu’il s’agit de passer d’un régime à un autre, ou d’accomplir de grandes actions, qui exigent de grands efforts, il faut mobiliser les régions de l’âme humaine que la politique gestionnaire avait laissé s’atrophier. Churchill n’aurait pas dit autre chose.

On a voulu faire croire depuis trois ans que les Britanniques regrettaient leur choix, comme s’il ne pouvait être que le fruit d’un vote insensé, sans fondement intellectuel

Au-delà de la personnalité de Johnson, ce qui a favorisé son arrivée au pouvoir, c’est sa volonté d’en arriver enfin au Brexit. Alors que Theresa May multipliait les contorsions pour en arriver à un accord avec l’UE et ne masquait pas sa peur d’un Brexit sans accord, Boris Johnson n’hésite pas à dire que la rupture devra être, en quelque manière, chirurgicale. On ne demande pas la permission de quitter une entité comme l’UE, même si on peut souhaiter la faciliter, et cela, à l’avantage de tous. Un jour, il faut rompre sans demander la permission à personne. C’est un acte authentique de souveraineté où le droit est suspendu et où une nouvelle légitimité s’impose, à travers une décision refondatrice. Boris Johnson s’est présenté comme l’homme censé concrétiser une grande décision politique, prise parle peuple britannique. D’ici quelques mois, nous saurons s’il bluffait.

On a voulu faire croire depuis trois ans que les Britanniques regrettaient leur choix, comme s’il ne pouvait être que le fruit d’un vote insensé, sans fondement intellectuel, symptomatique du surgissement de l’irrationnel dans l’histoire. En d’autres mots, un esprit véritablement éclairé et informé ne pourrait être favorable à la restauration de la souveraineté nationale. Pourtant, on a vu lors des récentes élections européennes que les Britanniques se sont mobilisés massivement pour sauver leur Brexit, en plaçant en tête le Brexit Party, de Nigel Farage. Il appartient maintenant à Boris Johnson de rompre avec les atermoiements de Theresa May et de se montrer à la hauteur d’une des décisions politiques les plus exigeantes de notre temps. On verra alors si celui qui passait pour un clown saura devenir un authentique homme d’État. En d’autres temps, son modèle, Churchill, y est parvenu.

Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 27/07/2019. Accédez à sa version PDF en cliquant ici