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Dans un nouvel essai, la philosophe s’attaque à la procréation médicalement assistée et à ses conséquences, à rebours de sa famille politique.

«Cela va de soi», a répondu la ministre de la Santé, Agnès Buzyn, interrogée sur la possibilité de rembourser la PMA pour les couples lesbiens ou les femmes célibataires. Une phrase lapidaire qui résume l’état d’esprit du camp du «progrès» face aux «avancées» bioéthiques: la politique se déroule sous le mode de l’évidence.

C’est justement pour rappeler que cela ne va pas de soi que la philosophe Sylviane Agacinski a fourni un argumentaire aussi concis que limpide, publié sous le beau titre L’Homme désincarné dans la collection «Tracts» chez Gallimard. L’auteur de Corps en miettes et du Tiers-corps poursuit dans cet essai court (40 pages) et ciselé sa réflexion sur l’incarnation au temps des technologies de la reproduction.

La philosophe n’hésite pas à aller à contre-courant des positions majoritaires de sa famille politique, la gauche. Elle regrette «une sorte d’intimidation, pour ne pas dire de terreur intellectuelle (qui) fait taire beaucoup de ceux qui se posent des questions, notamment dans les sphères médiatiques, universitaires ou politiques». Peu intimidée, elle ose avec persévérance poser les questions jusqu’au bout et dérouler les conséquences de progrès présentés comme inéluctables. On connaissait déjà son opposition à la gestation pour autrui, qu’elle compare à un «esclavage».

Paradigme anthropotechnique

Dans L’Homme désincarné, la féministe va plus loin, et évoque également les problèmes éthiques que pose la procréation médicalement assistée. La généralisation d’une pratique autrefois réservée aux seules personnes souffrant d’infertilité fait passer la médecine du paradigme thérapeutique au paradigme anthropotechnique et a des conséquences vertigineuses.

«Parler de l’infertilité d’une personne seule, d’une femme ayant passé l’âge de la ménopause ou d’un couple de même sexe est un pur non-sens», tranche la philosophe. Soucieuse de distinctions, elle règle son compte à l’invocation lapidaire et systématique de l’égalité pour mettre fin à toute possibilité de débat. Il faut rappeler, écrit-elle, que «la procréation (assistée ou non) n’a que faire des orientations sexuelles, et qu’elle a en revanche tout à voir avec l’asymétrie des deux sexes, qui ne sont en la matière ni équivalents ni égaux. Dans ce domaine, un couple de même sexe n’est pas équivalent à un couple sexuellement mixte, et le principe d’égalité devant la  loi n’empêche pas le législateur de régler différemment des situations différentes.»

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Sylviane Agacinski s’interroge sur le bouleversement de la filiation qu’entraîne la disparition du père dans la procréation

Enfin, Sylviane Agacinski s’interroge sur le bouleversement de la filiation qu’entraîne la disparition du père dans la procréation. En effet, «le rattachement d’un enfant à deux lignées parentales non équivalentes lui signifie sa propre inscription dans le genre humain, universellement mixte».

Imprégnée de la pensée grecque, Sylviane Agacinski est une philosophe de l’incarnation. Elle décrit l’avènement d’une société déchristianisée où «l’espoir de se délivrer de la chair n’a pourtant pas disparu», mais s’est déplacé vers la puissance technoscientifique.

Citant Merleau-Ponty - «Je n’ai pas de corps, je suis mon corps» -, elle plaide pour un retour au sens commun: nous sommes avant tout, comme le disait déjà Aristote, des êtres vivants, c’est-à-dire marqués par la naissance, la reproduction et la mort. Renoncer à ces limites signifie notre déshumanisation.

«Le CCNE (Comité consultatif national d’éthique, NDLR) n’est pas là pour indiquer où se trouvent le bien et le mal», avait naguère proféré le Pr Jean-François Delfraissy. Sylviane Agacinski répond: «Si l’éthique s’effondre, le droit est perdu.» Un ouvrage éclairant qui permet de se faire une idée des enjeux vertigineux qui accompagnent des avancées présentées comme inévitables.

Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 24/07/2019.