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Conférence internationale réunissant 730 délégués issus des 44 nations alliées, en juillet 1944, à Bretton Woods, station huppée du New Hampshire, aux États-Unis.

 

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Trois quarts de siècle après les accords de Bretton Woods du 22 juillet 1944 définissant un ordre économique mondial ouvert, les institutions multilatérales, FMI, Banque mondiale et OMC, doivent se réinventer.

La date est moins épique que le 6 juin 1944 et le débarquement des troupes alliées sur les côtes de Normandie. Pourtant les accords de Bretton Woods du 22 juillet 1944, en pleine guerre, constituent son pendant économique, et les deux événements forment les deux faces d’une même pièce qui a sauvé le monde.

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Trois semaines à peine après le Jour J, les Américains organisent à partir du 1er juillet à Bretton Woods, station huppée du New Hampshire, une conférence internationale réunissant 730 délégués issus des 44 nations alliées (Pierre Mendès France dirigeait la délégation française). Il s’agissait d’esquisser la reconstruction après la guerre dont la fin alors était encore hypothétique. Les accords signés le 22 juillet 1944 dessinent un nouvel ordre économique, où les monnaies seraient convertibles et à taux fixes.

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Ce système ouvert, tournant le dos au protectionnisme funeste de l’entre-deux-guerres, serait garanti par la création de deux institutions multilatérales: le Fonds monétaire international d’un côté, chargé de la stabilité financière, et de l’autre la Banque mondiale pour financer les projets de reconstruction des belligérants. Le premier «client» de la Banque mondiale allait être la France en 1947, pour un barrage d’EDF.

La Chine rebat les cartes

Est-ce pourquoi l’Hexagone est aujourd’hui pratiquement le seul pays au monde à célébrer Bretton Woods, après avoir accueilli le 6 juin les chefs d’État ou de gouvernement, dont Donald Trump venu commémorer le Débarquement? Il faut dire que les circonstances s’y prêtent. En marge de la réunion du G7 qui a rassemblé les ministres des Finances (États-Unis, Canada, Japon, Allemagne, France, Grande-Bretagne, Italie) et dont notre pays assure la présidence en 2019, la Banque de France a organisé la semaine dernière un colloque intitulé «Bretton Woods: 75 years later, Thinking about the next 75» (75 années après, réfléchir aux 75 prochaines).

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«En abandonnant la discipline commune, les gouvernements ont cru recouvrer leur liberté alors qu’ils ont cédé leur autonomie aux marchés»

Jacques de Larosière, ancien directeur du FMI

La France entretient une relation particulière avec les accords de Bretton Woods censés à l’origine ordonner la vie économique internationale. Sur les 75 années d’existence du FMI, sa direction générale n’a-t-elle pas été confiée pendant plus de 43 ans à des Français (Schweitzer, Larosière, Camdessus, Strauss-Kahn, Lagarde)? Jacques de Larosière, qui le dirigea de 1978 à 1988, n’a pas manqué de déplorer «la mort du système de taux de change fixes de Bretton Woods et des règles pour assurer la stabilité monétaire». Ce fut la conséquence directe de la décision unilatérale du président Nixon de mettre fin à la convertibilité du dollar en or le 15 août 1971, conduisant in fine à une libre flottation des monnaies. «En abandonnant la discipline commune, les gouvernements ont cru recouvrer leur liberté alors qu’ils ont cédé leur autonomie aux marchés», regrette Jacques de Larosière qui exprime une position assez largement répandue dans le monde politique français.

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Que le système initial de Bretton Woods ait volé en éclats en 1971 n’a toutefois pas empêché les échanges mondiaux de se développer et la mondialisation de s’approfondir de façon spectaculaire. Mais alors que la Banque mondiale et le FMI comptent aujourd’hui 189 pays membres, «la montée de la Chine et d’autres économies changent fondamentalement le paysage. La part des pays avancés dans la production mondiale est amenée à passer de plus de 50 % aujourd’hui à environ un tiers dans les 25 prochaines années», a  expliqué l’Américain David Lipton, qui assure l’intérim à la tête du FMI depuis le retrait de Christine Lagarde. Et de rappeler les quotes-parts au capital et les droits de vote au FMI qui sont de 16,52 % pour les États-Unis et de 6,09 % pour la Chine, ce qui est loin de refléter le rapport de force des deux premières économies.

«L’OMC dans une crise profonde»

«Nous risquons ce qu’on pourrait appeler un moment inverse de Bretton Woods»

David Lipton, qui assure l’intérim à la tête du FMI

«À moins que nous soyons capables de réinventer Bretton Woods, les Nouvelles Routes de la soie (chinoises) deviendront le nouvel ordre mondial», a averti de son côté Bruno Le Maire, le ministre de l’Économie et des Finances qui clôturait les débats. Qu’il soit   européen, comme c’est le cas  depuis l’origine, indien ou sud-américain - les jeux sont ouverts -, le successeur de Christine Lagarde ne devra pas se contenter de gérer les affaires courantes. «Nous risquons ce qu’on pourrait appeler un moment inverse de Bretton Woods», a prévenu David Lipton. Un retour des forces nationalistes et protectionnistes.

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La Banque mondiale, dont la mission n’est plus de financer la reconstruction de l’Europe mais l’aide au développement des pays pauvres, n’est-elle pas en concurrence frontale avec la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (AIIB) lancée il y a cinq ans par la Chine?

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Quant à l’Organisation mondiale du commerce qui a succédé au Gatt (créé en 1947), «l’OMC se trouve dans une crise profonde», s’inquiète Cecilia Malmström, la commissaire européenne au Commerce. Les États-Unis bloquent en effet la nomination de nouveaux juges à l’Organe de règlement des différends (ORD) de l’OMC, et «si nous n’avons plus de règles, chacun pourra dès lors faire ce qu’il veut», s’est-elle alarmée au colloque de célébration de Bretton Woods. Un triste anniversaire pour une conférence qui avait si bien su préparer le retour à la paix.

Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 22/07/2019. Accédez à sa version PDF en cliquant ici