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CHRISTELLE ENAULT

 

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Le passé éclaire-t-il le présent ? (2/6). Il ne faut pas attendre d’une histoire nationale désormais fragmentée qu’elle donne à nos contemporains une ligne de conduite, estime, dans un entretien au « Monde », l’historien Patrice Gueniffey.

Spécialiste de la Révolution et de l’Empire, l’historien Patrice Gueniffey est directeur de recherche à l’Ecole des hautes études en sciences sociales. Ne dissimulant pas son plaisir d’historien à renouer avec le genre de la biographie – il est l’auteur d’un Bonaparte (1769-1802) (Gallimard, 2013) –, il défend une vision de l’histoire de France qui ne renonce pas à ses grands hommes. Il est l’auteur de Napoléon et de Gaulle. Deux héros français (Perrin, 2017) et des Grandes Décisions de l’histoire de France (Perrin-Le Point, 2018), ouvrage codirigé avec François-Guillaume Lorrain.

Dans l’un de vos ouvrages récents, vous décriviez une société qui, « ne croyant plus avoir de prise sur l’avenir, se détourne du passé ». Pourtant, certains événements ou périodes historiques sont de plus en plus souvent convoqués pour expliquer les situations présentes : cela ne traduit-il pas un besoin d’histoire dans la société ?

« Ce que le mouvement des “gilets jaunes” a d’inédit est masqué par la référence aux révoltes d’Ancien Régime »

De telles références sont fréquentes dans les discours politiques ou médiatiques, mais je ne suis pas sûr qu’elles frappent beaucoup l’opinion publique. Il y a bien sûr des éléments de comparaison. On parle de jacquerie à propos des « gilets jaunes » ; effectivement, c’est un mouvement de protestation qui vient de la France périphérique, la vraie « province » d’aujourd’hui, porté par des gens qui ne sont pas organisés et s’estiment exclus de la représentation politique. Ça éclate tout d’un coup, sans sommation, et c’est en train de retomber de la même façon – jusqu’à la prochaine fois. Mais ce que ce mouvement a d’inédit est masqué par la référence aux révoltes d’Ancien Régime. A cet égard, le niveau de violence est inédit lorsqu’on le rapporte à l’aversion habituelle des sociétés démocratiques envers celle-ci. Cela en dit long sur le fossé qui sépare l’appareil d’Etat et une partie de la société française. C’est cela qui est nouveau et qui n’a d’équivalent ni en Mai 68 ni dans les mouvements syndicaux des années précédentes, comme en 1995.

En fait, l’histoire ne se répète jamais, et je ne suis pas certain qu’elle puisse aider à comprendre l’actualité. Toute situation historique est absolument spécifique et non reproductible. Je ne crois pas à la phrase de Marx selon laquelle « l’histoire se répète toujours deux fois, la première fois comme une tragédie, la deuxième fois comme une farce ». Si la « France périphérique » est au cœur du mouvement des « gilets jaunes », cette France-là, délaissée et abandonnée par l’Etat, n’existait pas il y a un demi-siècle. C’est un phénomène sans précédent dans l’histoire française, où l’Etat, monarchique puis républicain ou jacobin, s’est toujours beaucoup préoccupé d’assurer, en échange de la paix civile et d’un minimum de facilités, un contrôle équilibré sur le territoire. Comme le disait Valéry, l’histoire, « c’est la science des choses qui ne se répètent pas ».

Ce désintérêt de nos contemporains pour l’histoire ne vient-il pas de l’éloignement des événements traumatiques qui peuvent marquer des générations entières, par exemple la mémoire de l’Empire pour les hommes du XIXe siècle ou celle de l’Occupation ?

C’est un mouvement global. Plus on descend l’échelle des âges, plus l’histoire est une composante qui compte peu dans la vie des gens. Pour autant, les événements traumatiques ne manquent pas. La jeune génération est celle qui aura vécu avec la menace du terrorisme, mais je ne crois pas qu’elle sera plus attentive à l’histoire que la génération précédente. L’idée d’héritage est en train de s’effacer dans nos sociétés démocratiques. Et ce n’est pas spécifique à la France, on l’observe aussi en Angleterre ou en Allemagne, même si, chez nous, le phénomène est sans doute aggravé par la crise de l’Etat, dans un pays où celui-ci a toujours été le porteur de l’unité et de l’identité de la nation.

« Cet éloignement par rapport à la dimension historique est très certainement lié à l’effacement de l’idée du progrès »

Cet éloignement par rapport à la dimension historique est très certainement lié à l’effacement de l’idée du progrès, qui a accompagné la vie des sociétés européennes depuis le XVIIe siècle. Celle-ci donnait un sens au passé, puisqu’on concevait l’histoire comme un processus continu, où chaque époque annonçait des lendemains meilleurs. Les tragédies du XXe siècle, la chute du communisme et les mutations du capitalisme ont brouillé cette représentation où la foi en l’avenir témoignait de l’importance du passé. Deux croyances l’ont remplacée, qui participent plus de la soumission à la fatalité que du volontarisme hérité des Lumières : l’idée de l’irréversibilité de la logique économique, et l’idée d’une menace sur la continuation même de la vie humaine sur notre planète.

Cette conscience de l’apocalypse ne pourrait-elle pas constituer un état d’esprit favorable à la réécriture d’une philosophie de l’histoire ?

« Si vous pensez que tout va s’arrêter, et à l’échelle d’une ou deux générations, quel sens donner à l’histoire ? »

Manifestement, ce n’est pas le cas aujourd’hui. Avec le discours catastrophiste actuel, il y a bien une résurgence de l’idée de fin du monde, mais ce n’est pas l’idée de l’accomplissement d’une promesse, contrairement à l’eschatologie chrétienne. Dans l’apocalypse écologique, la catastrophe n’est pas porteuse d’un sens collectif et individuel. Elle porte plutôt à se distraire de l’avenir en s’immergeant dans un présent dont on espère qu’il durera le plus longtemps possible. C’est logique : si vous n’envisagez pas l’avenir, vous n’avez pas de raison de vous intéresser au passé. Si vous pensez que tout va s’arrêter, et à l’échelle d’une ou deux générations, quel sens donner à l’histoire ?

Quelle histoire reconstruire sur les bris d’une mémoire aujourd’hui fragmentée ?

La perte du récit commun constitue une mutation majeure dans l’histoire des mentalités collectives. La recherche de ce que j’appellerais « l’être commun » – le sens de former une communauté – a été perdue de vue. L’histoire, aujourd’hui, se fragmente en « studies », qui rencontrent une vague audience dans des communautés ciblées au préalable, qu’elles soient religieuses, sexuelles ou ethniques. Chacun a son histoire, une histoire qui n’est pas celle de ses voisins, et qui est d’ailleurs souvent conflictuelle avec la leur.

Cependant, il serait vain d’espérer réécrire ce récit commun. Il faut se résoudre à cette perte d’audience de l’histoire, même si l’intérêt pour celle-ci demeure dans certains secteurs de la société. Par exemple, la France catholique demeure très attachée à l’histoire, parce que c’est un peu sa défense dans un monde qu’elle perçoit comme hostile : elle y lit la justification de sa place et de son influence dans la société. L’histoire est un instrument identitaire, il ne faut pas ignorer cette fonction : si l’histoire la perd, elle ne rencontre plus qu’un écho limité. Alors, certes, le goût pour l’histoire, ce que l’on appelait autrefois « l’esprit antiquaire », demeurera : c’est après tout un délassement très agréable que de lire un bon livre d’histoire. C’est souvent beaucoup mieux qu’un roman, pour la plupart affligeants aujourd’hui.

A quelles attentes les historiens doivent-ils donc répondre aujourd’hui ?

Le rôle de l’historien dans la société n’a pas survécu à l’extinction du mythe révolutionnaire chez les Français, que la commémoration du bicentenaire de 1789 a rendu patent. Les deux grandes figures que l’on a choisies alors l’ont été parce qu’elles paraissaient les plus en phase avec les valeurs démocratiques contemporaines : Condorcet et Grégoire. Mais c’étaient aussi deux figures de vaincus, au surplus fort ternes et peu enthousiasmants. Ce qui se défait en 1989, c’est la faillite du volontarisme politique qui s’incarnait dans la Révolution française. Au moment du bicentenaire, l’effondrement du communisme et la grave crise dans laquelle entrait la gauche après le tournant de la rigueur, et dont elle n’est toujours pas sortie, ont emporté tout un univers de croyances. La gauche ne peut vivre sans ses mythes. On le voit bien aujourd’hui avec Macron : la gauche dépouillée de ses mythes (et je n’emploie pas ce terme péjorativement), c’est la droite.

Mais cette histoire qui s’est effacée en 1989, c’est une histoire des peuples, telle que la racontait Michelet, et ce n’est pas tout à fait celle que vous prônez, vous qui insistez sur « l’exceptionnalité », une histoire faite par les individus…

« Les historiens ont, heureusement, renoncé pour la plupart d’entre eux à la prétention à “guérir” les Français des “blessures” de leur imaginaire historique »

Aucun autre peuple ne compte dans son histoire à la fois Jeanne d’Arc, Napoléon et de Gaulle. Michelet était convaincu qu’il y avait là le symptôme d’une pathologie française qu’il voulait guérir en montrant que « la France s’était faite elle-même ». Je crois que les historiens ont, heureusement, renoncé pour la plupart d’entre eux à cette prétention à « guérir » les Français des « blessures » de leur imaginaire historique. Et l’histoire sans ses héros est incompréhensible.

N’assistons-nous pas aujourd’hui à un retour de « l’exceptionnalité » dans l’histoire et dans la politique ?

L’Europe se rêve comme un espace d’après la politique, mais celle-ci revient partout autour d’elle : des Etats superpuissants et menaçants, conduits par des leaders « exceptionnels », au sens littéral du terme, et prêts à défendre leurs intérêts par tous les moyens que la politique a toujours mis à la disposition des puissants. Elle a pourtant la capacité d’agir comme puissance politique, elle qui a porté tout au long de son histoire l’idée de liberté. Au-delà des mémoires conflictuelles d’une histoire nationale fragmentée, je crois qu’il y a de la place pour retrouver la dimension d’une histoire européenne comme instrument de puissance. Une Europe forte reste à construire. Y réussir permettrait de renouer l’alliance de la puissance et de la civilisation.

« Le passé éclaire-t-il le présent ? », une série en six épisodes
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