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Par Pascale Senk
Mis à jour le 28/06/2019

 

PSYCHOLOGIE - Les stars rayonnent au point d’éblouir. Mais certaines finissent aussi par se noyer dans leur propre lumière.

Amour, gloire et beauté… Ils ont tout, et, cet été encore, les tabloïds étaleront en pleine page leurs grâces tellement enviables. Chanteuses réfugiées dans des villas de luxe, comédiens goûtant la dolce vita en jet ski, les stars feront encore rêver le vacancier lambda. Mais, parallèlement à ces images d’Épinal, on apprendra qu’une telle, qui a sombré dans une profonde dépression, a pris 15 kg et ne veut plus se montrer, que tel autre, enfermé dans un centre de désintoxication, ne parvient pas à rester sobre. Des chutes trop fréquentes pour n’être que le fruit du hasard. Alors, le quidam interloqué face à ce panthéon un peu «déglingué» se posera la sempiternelle question: «Ils ont tout ce qu’on peut souhaiter avoir pour être heureux… alors qu’est-ce qui les mine?»

Si chaque histoire est évidemment singulière, certains traits psychologiques communs semblent générer des troubles spécifiques aux «people». Il y a d’abord toutes les prédispositions liées à l’hypersensibilité animant ces artistes, créatifs, pionniers de la mode ou des médias.

«La majorité des “people” se singularise par une hyperactivité cérébrale, observe le Dr William Lowenstein, interniste et addictologue, président de SOS-addictions, qui a notamment coécrit (avec le Dr Laurent Karila) Tous addicts, et après? (Flammarion). Pour réussir, et même si beaucoup ont été en échec scolaire à cause de cette hyperactivité, leur grande stimulation cérébrale leur a été utile, car elle constitue un terrain favorable à la créativité. Mais, dans leur environnement de stars, celle-ci peut rapidement se transformer en maladie professionnelle.»

«Leur destin, pour beaucoup, est d’être fragiles et d’appartenir à tous le monde. Ceux qui s’en sortent sont ceux qui ont su se préserver un entourage aimant, authentique et proche du réel»

Dr William Lowenstein, président de SOS-addictions

Ne jamais être tranquille - en étant par exemple sans cesse alpagué par des inconnus qui croient vous connaître -, subir la pression de projets grandioses - faire face, lors de concerts, à plus de 25.000 personnes -, être entouré en permanence d’agents, de coachs, maquilleurs ou autres opportuns se transformant souvent en parasites… tel est le prix psychique de la notoriété. C’est là que l’usage de stupéfiants peut s’imposer. «La neuro-excitation, cette propension addictive au “trop”, se trouve un temps confortée par la consommation de psychotropes qui jouent le rôle d’“overdrives”, explique le Dr William Lowenstein. La cocaïne, notamment, permet de maintenir un hyperrythme automatique tout en recentrant celui qui a cinq ou six idées à la seconde. Les opiacés, eux, donnent un peu de repos à leur âme surexposée aux émotions, aux relations extrêmes, à l’excitation.»

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Des âmes qui, bien souvent, ont subi dès l’enfance, de manière directe ou non, un poids parental encombrant. Certains ont été abreuvés d’un amour intense de la part de parents extrêmement narcissiques qui se servaient d’eux pour briller - tels Michael Jackson ou Amy Winehouse -, les laissant incapables de se sevrer de toute forme d’admiration. D’autres ont cruellement manqué d’attention.

Katia Chapoutier, journaliste et réalisatrice de documentaires, a enquêté auprès de certaines fratries «à succès» (les Poivre d’Arvor, Léotard, Beigbeder, Bruni-Tedeschi…) et en a retiré une impression douce-amère: «Beaucoup de mes interviewés ont été des enfants élevés dans un contexte où les parents verbalisaient peu ou ne savaient pas montrer l’amour, relève l’auteur de Frères et sœurs de pouvoir (Éditions Alisio). La plupart n’étaient jamais félicités quand ils réussissaient. Dans le cas des Léotard, par exemple, on peut même parler de cruauté psychologique.»

Réparer une maldonne de départ

La psychanalyste Gabrielle Rubin, dans Ces mauvaises mères qu’on aime tant… (Esneval éditions), explore le parcours de ceux qui, d’une manière ou d’une autre ont souffert d’une mère absente, injuste, la Callas ou Juliette Gréco, par exemple. Cette dernière reconnaissait d’ailleurs: «Je n’étais qu’une enfant en quête d’une mère, de son regard.»

Parfois, la problématique parentale est plus insidieuse et influence inconsciemment la quête de réussite. «Carla Bruni, par exemple, a toujours eu tendance à être attirée par des hommes de pouvoir, et plus âgés qu’elle, révèle Katia Chapoutier. Or ce n’est que très tard qu’elle apprendra, au moment de la mort de celui-ci, que son père n’était pas son géniteur.» Pour la journaliste, un mot s’impose concernant la plupart des stars: «résilients». Beaucoup d’entre eux se sont hissés au plus haut pour réparer une maldonne de départ.

Celle-ci est-elle guérie par le succès? Rien de moins sûr. «Leur destin, pour beaucoup, est d’être fragiles et d’appartenir à tout le monde, résume le Dr William Lowenstein. Ceux qui s’en sortent sont ceux qui ont su se préserver un entourage aimant, authentique et proche du réel.» Autant dire un entourage qu’ils parviennent à ne pas éblouir de leurs feux.


«Le risque est de se déconnecter de la vraie vie»

Psychiatre et docteur en neurosciences, Patrick Lemoine publie La Santé psychique de ceux qui ont fait le monde (Odile Jacob).

LE FIGARO. - Dans votre dernier livre, vous vous intéressez plus particulièrement à la santé mentale des grands hommes d’État et leaders de l’histoire. Le pouvoir peut-il l’altérer?

Patrick Lemoine.
Patrick Lemoine.
- Crédits photo : Patrick Lemoine

Dr Patrick LEMOINE. - Certainement. Dans notre clinique, nous observons quotidiennement la puissance de l’idée de pouvoir. On a toujours su, par exemple, que l’effet placebo tient en partie à l’ascendant que le médecin, pour son patient, est supposé avoir… Mais, par rapport aux politiques, je me suis demandé si c’est parce qu’on a une psyché particulière qu’on rentre dans une quête de pouvoir, ou si c’est cette quête qui fragilise une personnalité au point de la rendre quasi folle. À cela, je réponds: «Les deux, mon général!»

C’est parce qu’on y a été programmé dès l’enfance, comme Valéry Giscard d’Estaing, qu’on cherche à atteindre la fonction suprême, et c’est aussi parce qu’on a été dès son enfance quelqu’un de «différent», d’un peu à part, comme François Fillon, qu’on se lance dans cette quête singulière. Car c’est une bien étrange maladie que celle de choisir de passer sa vie à convaincre, avoir toujours raison, dominer un peuple. Mais ensuite, l’environnement politique, en stimulant la production de testostérone, transforme n’importe quel homme raisonnable en candidat à la folie: quand on n’a plus que des courtisans, on court le risque de se déconnecter de la vraie vie.

Quelles formes particulières prend la folie du pouvoir?

En premier lieu, c’est le syndrome de l’hubris qui guette l’homme d’État, sorte de «maladie du leadership» entraînant l’individu dans un orgueil totalement démesuré. On a alors une tellement haute idée de soi qu’on est littéralement «au-dessus de soi»! Même le général de Gaulle, chez qui je n’ai diagnostiqué aucune pathologie mentale lors de ma recherche, a eu parfois des crises d’hubris, notamment quand il se confondait avec la nation.

«Je pense que les personnalités borderline, qui réfléchissent peu, sont assez bien équipées pour endurer des parcours de «cuirassés» comme ceux que vivent les politiques… notamment en cas de crise»

Patrick Lemoine

Est-ce aussi ce qui est arrivé à Jeanne d’Arc?

Non, je ne crois pas. Dans ce cas, comme pour Catherine de Sienne, je pense que les voix et hallucinations qui l’envahissaient étaient de l’ordre de transes chamaniques. Comme pour Bouddha ou Jésus, d’ailleurs, ce sont les privations de nourriture qui la projetaient dans d’autres dimensions. Pour moi, cela ne relevait pas de l’hystérie ou de la psychose. Jeanne d’Arc était anorexique, et, si elle a pu revêtir une armure, c’est grâce à ce trouble alimentaire. Son androgynie aussi est caractéristique de l’anorexie.

Dans votre analyse, certains troubles semblent particulièrement favorables à l’exercice du pouvoir…

Oui, je pense que les personnalités borderline, qui réfléchissent peu, sont assez bien équipées pour endurer des parcours de «cuirassés» comme ceux que vivent les politiques… notamment en cas de crise. Alexandre le Grand ne pensait pas trop et rendait les coups sans beaucoup d’états d’âme. L’état de stress post-traumatique peut aussi motiver un destin de résilience, jusqu’à la suprématie. Ainsi, Louis XIV, traumatisé à l’âge de 10 ans par une nuit de révolte - dite la nuit des «Frondeurs», lors de laquelle la dynastie des Bourbons dut fuir de Paris -, était vraisemblablement guidé dans son règne de Roi-Soleil par un immense désir de vengeance.

Une motivation proche du désir de reconnaissance?

Oui, c’est le cas pour Napoléon Bonaparte, notamment, qui, pris dans un complexe œdipien, a toujours voulu mieux faire que son père, ou Hitler, qui ne supportait aucun échec, au point de préférer mourir au moment de la reddition. Mais le suicide est aussi l’option de ceux qui souffrent d’une «dépression de la réussite», ceux qui, à un moment, savent qu’ils ne peuvent aller plus haut, et perdent ainsi tout objectif, au point de préférer mourir. C’est sans doute une des raisons qui a poussé Cléopâtre à se suicider.

Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 01/07/2019.