Tinder, AdopteUnMec... : "Ce n’est pas parce qu’on n’y trouve pas le grand amour qu’on est condamné aux 'plans cul' brutaux"

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Richard Mèmeteau

 Professeur de philosophie, auteur de Pop-cultures. Réflexions sur les industries du rêve et l’invention des identités (éd. Zones, 2014) et de Sex Friends. Comment (bien) rater sa vie amoureuse à l’ère numérique (éd. Zones, 2019).

Richard Mèmeteau​ défend les sites de rencontre dans son ouvrage "Sex friends" (La Découverte, Zones). Il développe sa pensée pour "Marianne".

Ce n’est pas forcément sur les sites de rencontre qu’il faut aller pour trouver l’amour avec un grand A. Mais est-ce vraiment si grave ? Loin des critiques qui font de ces applications des hypermarchés de la drague, le philosophe Richard Mèmeteau s’appuie sur la figure du "sex friend" pour définir une nouvelle éthique sexuelle.

Propos recueillis par Marion Rousset

Marianne : Parler des sites de rencontre comme d’hypermarchés de la drague est devenu un lieu commun. Pourquoi êtes-vous réticent à utiliser cette métaphore ?

Richard Mèmeteau : C’est bien pratique de penser qu’on traite l’autre comme une marchandise : ça permet d’assumer qu’on recherche des formes de plaisir sexuel. Le cryptogramme du site AdopteUnMec, qui montre un homme jeté comme un objet dans un caddie poussé par une femme, est pensé pour ça. Pour désinhiber les femmes et leur assurer qu’elles garderont le contrôle de la situation. Et cela passe par la métaphore du marché. Mais très concrètement, celle-ci ne fonctionne pas : les rencontres en ligne n’ont rien à voir avec la prostitution, on ne paie pas des gens pour les consommer.

Et surtout, l’image jette un voile sur une dimension centrale des applications de drague : l’autre n’est jamais obligé de céder. Il faut désirer, mais aussi être désiré en retour. Le choix de l’objet érotique ou amoureux n’est jamais unilatéral. Or on ne discute pas avec son jambon avant de l’acheter ! L’usage du lexique économique trahit une forme de pauvreté intellectuelle. Non seulement la métaphore n’est pas très bonne, mais elle témoigne d’une incapacité à penser au-delà des mécanismes de marché, même quand il s’agit de les dénoncer.

Je ne crois pas comme la sociologue Eva Illouz que les applications de drague soient un concentré de l’esprit du capitalisme.

On est assez paresseux intellectuellement, Michel Houellebecq le premier qui surfe dans Extension du domaine de la lutte sur la figure de l’anti-héros sacrifié sur l’autel des sites de rencontres. Au lieu de faire les mains avec les outils des économistes qui sont supposés être les experts de notre monde, on devrait plutôt essayer de recourir à d’autres concepts pour saisir cette réalité.

Dans la première moitié du XXe siècle, le sociologue Willard Waller utilisait l’image du théâtre pour parler du dating, ces rencontres libres sur les campus américains, qui n’étaient plus contrôlées par les mères. Là où il existait une notion de jeu, il n’est plus censé y avoir que de la marchandise. Aujourd’hui, quiconque s’intéresse aux jeux vidéos pourrait pourtant relever l’analogie entre la théorie des jeux et le fonctionnement des sites de rencontre : on avance en coopérant, tour par tour, message par message.

 

Cette critique du mercantilisme de la drague sur Internet est donc infondée ?

Le film The Social network raconte que Facebook est né d’une volonté de comparer les femmes entre elles pour leur attribuer un coefficient de désirabilité. Mais cela traduit plus le machisme ambiant que la nature des réseaux sociaux. Je ne crois pas comme la sociologue Eva Illouz que les applications de drague soient un concentré de l’esprit du capitalisme. Elles comportent des effets beaucoup plus intéressants à étudier du point de vue philosophique, et notamment l’obligation faite aux internautes de réfléchir à ce qu’ils veulent puisque la pulsion est retardée.

Derrière la métaphore du marché, les critiques adressées aux sites de rencontre dénotent à mon avis une forme de moralisme : on ne veut pas détruire le modèle amoureux de la galanterie, la spontanéité romantique, la norme de la conjugalité. Mais le malaise vient aussi du fait qu’on est désormais tenus pour responsables de choix qui auparavant avaient l’excuse d’être irrationnels et pulsionnels. Les rencontres qui se nouent sur les plateformes ne sont plus soumises au jugement de la famille, des collègues ou des amis. Elles nous "insularisent", pour reprendre le terme de la sociologue Marie Bergström. Chacun y maitrise ses désirs de manière peut-être plus autonome qu’auparavant.Or dans le face-à-face avec une personne, on a moins de mal à envoyer des photos de nu, à exprimer des pulsions de façon crue. En se dérobant au regard social, la drague numérique met à mal la morale.

Les sites de rencontre abolissent-ils la part du contexte social dans le choix d’un partenaire ?

On pense qu’on va se dissoudre et réapparaître dans un univers totalement virtuel mais en réalité, l’application nous relocalise parce qu’elle est géolocalisée : on n’est pas seulement en interaction avec des profils, mais avec des gens qui sont réellement autour de nous. Celui qui voudrait être un pur reflet n’arriverait jamais à rien. Ce deuxième moment est assez philosophique : pour rencontrer quelqu’un, il faut réformer ses propres idéaux et tout l’imaginaire projeté dans l’application. On doit sortir de son effet insulaire. Après, ce n’est pas parce qu’ils permettent en théorie de rencontrer n’importe qui, à l’abri des regards, que les sites sont exempts de critères sociaux discriminants.

L’orthographe prend par exemple une importance exagérée alors que dans la vie de tous les jours, personne ne commence la conversation par une dictée suivie par une correction de copie ! On juge aussi l’autre en fonction de sa capacité à endosser les codes de son propre milieu. Trop de photos explicites risquent de susciter la méfiance des dragueurs aisés, là où les relations directes sont valorisées dans les classes populaires.

Plutôt que de vouloir sublimer la pulsion sexuelle, je préfère réfléchir à une manière éthique de l’assouvir.

 

Pierre Bourdieu parlait déjà de "marché matrimonial" dans les années 1970…

Il assume en effet cette métaphore du marché à propos des mariages dans la campagne béarnaise. Les bals de célibataires sont pour lui un lieu où les personnes, avec toutes leurs propriétés sociales, sont concrètement mises à prix. Mais il faut se souvenir qu’à cette époque, les dots existaient encore. Une application de drague n’exige aucun échange économique. Reste que Pierre Bourdieu commet l’erreur de fantasmer l’amour comme séparé du reste du monde sociologique, de le rêver en grand réconciliateur des sexes, comme une sorte de lieu caché où les déterminations sociales n’auraient pas cours.

Les éloges de l’amour venant de philosophes comme Alain Badiou, Jean-Luc Marion et même Emmanuel Lévinas vous laissent plus que froid…

En moi, il y a un côté sale gosse qui se réjouit de l’existence des sites de rencontre. Ils ont le mérite de détruire ce que ces philosophes veulent à tout prix maintenir, l’idée maximaliste d’une pulsion sexuelle qui n’aurait de sens que si elle conduit à sa version la plus pure et valide moralement : l’amour. Je suis frappé par l’angélisme dont font preuve par exemple les livres de Badiou. Pour celui qui vante ses talents d’amoureux fidèle, à tel point qu’il semble à deux doigts de proposer du coaching pour les couples, le sexe doit toujours être sauvé par un appel à la transcendance.

Il aime ironiser sur les promesses des sites de rencontres décrits comme la garantie de l’"amour “zéro risque”" ou de l’"amour assurance tous risques". On ne pourrait pas se toucher sans commencer à penser à se marier ! Je remercie au passage Ruwen Ogien d’avoir toujours mis en garde les lecteurs contre ce genre de prétentions morales. Pourquoi le moindre contact sexuel devrait-il déboucher sur une grande relation amoureuse ? Plutôt que de vouloir sublimer la pulsion sexuelle, je préfère réfléchir à une manière éthique de l’assouvir. Mais ce qui m’énerve plus que tout, c’est que ces philosophes se donnent le beau rôle : ils sont ceux qui résistent à la tentation consumériste en osant dire qu’ils s’engagent.

Les sites de rencontres ont ceci de salutaires qu’ils replacent la drague sauvage dans des espaces de réciprocité choisie.

Est-ce vraiment si grave, au fond, que les sites de rencontre ne favorisent pas l’amour avec un grand A ?

L’amour est un sentiment qui s’inquiète rarement d’une quelconque réciprocité. Comme le notait Schopenhauer, l’incertitude d’être aimé n’a jamais empêché personne d’aimer ! Être haï peut même rendre fou d’amour, tel Roméo face à l’indifférence de Rosaline. Et l’expérience amoureuse servir d’excuse à des comportements de harcèlement. Le modèle de Jean-Luc Marion, c’est Don Juan qui se lance sur l’autre en risquant un "je t’aime" incertain. Quant à Lévinas, il parle de l’expérience de la caresse sans jamais se demander comment on est parvenu à rencontrer cet autre qu’on se met à caresser.

Les sites de rencontres ont ceci de salutaires qu’ils replacent la drague sauvage dans des espaces de réciprocité choisie. Ils permettent une progression des messages, une clarification des ambiguïtés avant d’en venir éventuellement à se toucher. Ce n’est pas parce qu’on n’y trouve pas le grand amour qu’on est condamné aux "plans cul" brutaux, cette figure mythique de la pulsion totalement aveugle qui se suffirait à elle-même, le sexe pour le sexe.

En quoi la figure du sex friend dessine-t-elle, selon vous, une nouvelle éthique sexuelle ?

Cette figure a été popularisée par l’épisode "F*** Buddy" de la série Sex and the city à la fin des années 1990 et elle est à l’honneur d’une série télévisée plus récente à destination des adolescents, 13 Reasons Why, où l’on voit Hannah nouer une amitié sexuelle avec quelqu’un tout un été. Ce qui est intéressant, c’est que le scénario donne de la valeur à cette relation entre personnes qui se connaissent et s’apprécient. En anglais, on parle aussi de "fuck buddy" ou de "friend with bénéfits", expressions qu’on traduit en français par "pote de baise" ou "plan régulier". C’est une catégorie qu’on a encore du mal à appréhender. Je me souviens d’une émission de Thierry Ardisson au cours de laquelle l’humoriste Kev Adams expliquait qu’il avait eu des sex friends, qu’il n’était pas amoureux mais qu’il les aimait bien. Il n’arrivait pas à trouver pertinente l’opposition entre la dignité et le sexe occasionnel.

L’idée de camaraderie amoureuse a été théorisée dans les années 1920 par l’anarchiste E. Armand qui avait conçu une coopérative sexuelle fondée sur un principe d’égalité. Seul problème, chacun des membres était obligé se rendre disponible pour tous les autres ! Ce n’est évidemment pas le cas des amitiés sexuelles d’aujourd’hui qui valorisent au contraire la confiance réciproque. Par-delà l’alternative entre le grand amour et la relation kleenex, elles mettent en lumière un nouveau terrain de jeu pas encore répertorié sur la carte du Tendre.