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La souffrance aide parfois à trouver les mots, le désespoir laisse muet… d'où mon absence ces trois dernières semaines. Quand j'ai commencé à écrire pour Le Point, en novembre dernier, il était convenu que la police était dans un état incroyablement critique. C'est pourquoi j'ai pris ma mission très à cœur en vous parlant de mon métier du fond de mes tripes. Je l'aimais tellement, avant qu'il ne soit saboté de toutes parts, que je me devais de lancer quelques bouteilles à la mer.

Depuis, en plus d'un quotidien toxique, nous avons subi une série interminable de vagues jaunes, qui nous ont fait chavirer vers les abîmes. Oui, cela fait maintenant si longtemps que nous avons la tête sous l'eau que même nos SOS sonnent creux. Il est dit régulièrement que la majorité des Français soutient la police. Malgré cela, concrètement, nous avons vu et nous voyons toujours plus de démonstrations du contraire.

Mon voyage au bout de la colère se termine par un aveu d'échec. Ma colère est désormais périmée. J'étais loin de me douter qu'elle me manquerait tant. Je suis presque parvenu à faire le deuil de mes si profondes convictions au sujet de notre utilité. Certains ont cru que je m'agitais uniquement pour protéger les miens. Ma famille « Police » est en effet ce qui me donnait la force.

Selon moi, nous nous entretuerons avant que notre Terre ne périsse.

Il n'a jamais été question de considérer la parole des policiers comme évangile. Nous comptons évidemment dans nos rangs des gens imparfaits et parfois même au-delà. Néanmoins, l'ensemble ne mérite pas le poids des doutes et des attaques dont nous sommes l'objet. 99,99 % de nos trains arrivent à l'heure, n'en déplaise à nos détracteurs. D'un point de vue statistique, ce pourcentage est même en deçà de la réalité. Comment se fait-il que le sentiment qui prédomine soit inverse ? Que nous soyons sans cesse remis en cause. Pis, que ce soit nos contradicteurs qui décident au final de notre fonctionnement…

Sûrement parce que la vérité ne se traduit pas par un buzz. Elle n'est même plus entendue. La mauvaise foi a assurément de beaux jours devant elle, même si elle finira par tous nous faire crever.

Nous sommes nombreux, pour de si justes raisons, à nous inquiéter pour notre planète, d'un point de vue écologique. Cependant, selon moi, nous nous entretuerons avant que notre Terre ne périsse. Ce qui se passe en France en est pour moi l'ultime démonstration.

Notre pays n'a à envier à aucun autre sa beauté, son ouverture, la chance qu'il a donnée à chacun de nous, peu importe nos origines. Seulement, afin que cela perdure, il aurait fallu attacher un suprême intérêt au respect des règles de vie en société. Or, je suis bien placé pour dire que ces règles sont outrageusement souillées par un nombre croissant d'individus, qui, de ce fait, deviennent de plus en plus nuisibles. Si vous n'avez pas suffisamment ressenti l'atmosphère apocalyptique qui règne au-dessus de nos têtes, c'est qu'on vous en protège encore, mais jusqu'à quand ?

Il ne fait pas bon être un rêveur ni un policier, de nos jours…

Dans mes chroniques, j'ai simplement voulu dénoncer, sans tabou, que laisser les uns bouffer les autres ne pouvait pas entraîner de cercle vertueux. Ce qui se passe, par exemple, avec l'islam radical en France, est très révélateur de notre impuissance globale. Ne pas dénoncer notamment la prolifération indéniable du voile intégral dans nos rues revient à se tirer une balle dans le pied. Quand on pense que tout un tas d'irresponsables soutient cette épidémie de camisole au nom de la liberté...

Mes yeux voient, mes mots disent, voilà tout… Je ne cherchais pas à avoir raison, ni tort. Je voulais juste survivre et permettre à mes enfants d'en faire de même. Et j'ai la certitude que, sans cette police si conspuée, cela sera inévitablement plus difficile.

Je rêve d'un monde où les gagnants méritent leur victoire. Je rêve d'un monde où détruire n'est pas encouragé. Seulement, il ne fait pas bon être un rêveur ni un policier, de nos jours…

Une autre chose que je voudrais dire avant de partir en vacances. Si un jour le Rassemblement national arrive au pouvoir, puisque telle est la seule préoccupation de la politique actuelle, ce ne sera pas parce que les Français sont racistes. Toute ma vie, j'ai été témoin d'innombrables démonstrations attestant l'exact opposé.

Non, ce sera à cause de tous ces gens qui croient avoir le monopole du cœur, mais qui, réellement, n'en donnent jamais une miette et nous laissent seuls partager les nôtres. Ce sera à cause de ceux qui prétendent avoir de la grandeur d'esprit en restant sourds à ceux qui en souffrent sur le terrain. Ce sera à cause de ceux qui invoquent le « facho » quand ils sont en manque d'arguments, mais pas que… Ce sera à cause de ceux qui prétendument prônent le mélange des couleurs, mais sont incapables de réfléchir à des nuances. Ce sera à cause de ceux à qui on a laissé une chance, voire plusieurs, mais qui se sont oubliés au pouvoir. Ce sera à cause de ceux qui pensent que mes propos, en l'occurrence, sont une publicité pour cette idée. Et enfin, ce sera évidemment à cause de ceux qui ont négligé les répercussions dramatiques du laxisme sur notre territoire.

Nous paierons tous les pots cassés de cet aveuglement et de bien des choses encore, ma seule consolation, à l'avenir, sera juste de me sentir moins coupable que d'autres…

* KSF, pour K, simple flic, est policier dans la région lyonnaise.

 

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 Propos recueillis par

Modifié le - Publié le | Le Point.fr

INTERVIEW. Le grand chef, qui a perdu sa troisième étoile en janvier, a pensé à mettre fin à ses jours. Il décidera en septembre s'il rend ses deux étoiles.

« Bonjour, rappelez-moi d'urgence, s'il vous plaît. » C'est par ce très court SMS à l'allure de SOS que Marc Veyrat nous a demandé de le joindre samedi. Le grand chef auréolé dans sa carrière de trois fois trois étoiles au Michelin et de deux fois 20/20 au Gault & Millau avait besoin de parler. Parler de « la perte injuste » de sa troisième étoile un an après l'avoir décrochée à La Maison des bois à Manigod. Au cours de cet entretien téléphonique de trente minutes au Point, la toque de 69 ans nous a soutenu qu'il a été victime d'un coup de « buzz » du Michelin et n'a pas digéré l'entretien qu'il a eu au siège du guide rouge à Boulogne-Billancourt. « On veut me faire retourner au CP », s'insurge-t-il. Confessions d'un homme en dépression qui a eu des « idées noires » et dira en septembre s'il rend ses deux étoiles.

Le Point : Pourquoi avez-vous choisi de sortir de votre silence ?

Marc Veyrat : Je n'osais pas prendre la parole, mais là, ça me paraît vital aujourd'hui. Je suis mal à l'aise face au virage qu'a pris le Michelin. Avant il récompensait l'exceptionnel, maintenant il consacre le sensationnel. Il ne juge plus la cuisine mais tout ce qui tourne autour. Depuis quelques années, il fait même financer dans plusieurs pays étrangers ses guides par les offices de tourisme. Où est l'indépendance ? Je m'inquiète de ce que vont subir nos jeunes chefs en France avec ce système qui n'est plus l'ADN originel du Michelin.

Vous sous-entendez que vous avez été victime de ce changement d'orientation du Michelin avec la perte de votre troisième étoile en 2019…

Accepter de gagner des étoiles, c'est aussi accepter d'en perdre. Je connais parfaitement les règles du jeu et sais pertinemment qu'elles ne sont pas attribuées à vie. Je n'ai aucun problème avec ça. J'ai déjà rendu mes trois étoiles en fermant mon Auberge de l'Éridan à Veyrier-du-Lac, en 2009, pour des raisons de santé et j'ai très bien vécu sans. Le retrait de ma troisième étoile cette année à La Maison des bois à Manigod a été un coup de « buzz » monumental pour le Michelin, qui est déconnecté de la réalité, en perte de vitesse, et ne vend plus beaucoup de guides papier en France. Rétrograder Veyrat, c'est tellement porteur ! Certains de mes confrères m'assurent que j'ai aussi payé au prix fort d'avoir refusé de porter la veste du Michelin à la cérémonie 2018 à Paris lorsque j'ai décroché ma troisième étoile.

Il s'est forcément passé quelque chose au niveau de l'assiette pour que le Michelin vous fasse passer de trois à deux étoiles…

J'ai sollicité un rendez-vous au siège à Boulogne-Billancourt. J'ai été reçu avec ma compagne pendant une heure trente le 12 mars à 9 heures par Gwendal Poullennec, le directeur monde des guides Michelin, qui était assisté d'un de ses collaborateurs. Quand je lui ai demandé pourquoi j'avais perdu ma troisième étoile, voilà les deux justifications qu'il m'a avancées : « Vous mettez dans un de vos plats une simple tranche de cheddar. Nous avons également trouvé que votre saint-jacques était cotonneuse. » Je suis resté bouche bée, car, d'une part, ce n'est pas du cheddar mais une préparation très technique à base de beaufort que j'utilise dans un de mes classiques baptisé Le torchon disparaissant de Mémé Caravis ; d'autre part, il est impossible que ma saint-jacques soit cotonneuse car je la fais cuire dans une coque de fruits de la passion. Comment peut-on avoir autant de pouvoir en étant aussi incompétent  ? J'ai eu en face de moi un amateur. Je me suis levé pour quitter la pièce et il est revenu me chercher au moment où j'allais passer la porte du bureau. La nouvelle direction du Michelin n'a pas le niveau d'un Bernard Naegelen (NDLR, directeur du guide Michelin jusqu'en 2000).

N'avez-vous pas digéré cette entrevue  ?

Je ne la digérerai jamais. Je suis persuadé que le Michelin n'est pas venu me contrôler à La Maison des bois. Aucun inspecteur ne m'a présenté sa carte. J'ai demandé des preuves d'additions. On m'a répondu que ça ne se faisait pas déontologiquement. Si le Michelin n'a rien à dissimuler, pourquoi ne me fournit-il pas des factures ? Qu'il le fasse, et après on pourra discuter. J'ai ressenti de l'arrogance et un manque d'humanité à mon encontre. J'ai près de 70 ans, j'ai plus de cinquante ans de cuisine derrière moi, j'ai formé de nombreux chefs devenus étoilés et on veut me faire retourner au CP. On n'enlève pas la troisième étoile à Marc Veyrat, interdit ! On peut me la remettre, la douleur restera éternelle et indélébile. Le Michelin ne pourra jamais réparer le mal terrible qu'il m'a fait.

Vous estimez que le niveau de votre cuisine n'a pas baissé…

Le meilleur repère, ce sont les retours des convives et des professionnels. Mes habitués me répètent que je suis beaucoup plus fort qu'à l'époque de mes trois étoiles à Veyrier-du-Lac ou de mes trois étoiles à Megève. Ma cuisine n'a jamais été aussi moderne et créative. Elle est minérale, pastorale, biologique, singulière et surtout ancrée dans son terroir. J'ai les œufs de mes poules, le lait de mes vaches, les poissons de mes viviers, les viandes de mes paysans, les légumes de mes jardins, les herbes que vont cueillir chaque matin mes deux botanistes dans les montagnes, le pain de mon propre boulanger. Qui fait ça en France, en Europe et dans le monde ? J'ai même créé en 2017 ma fondation, qui veille sur l'alimentation saine pour nos générations futures.

Dans quelles circonstances avez-vous appris la perte de votre troisième étoile ?

Ma compagne a reçu sur son portable le dimanche 20 janvier à 19 h 54, la veille de la cérémonie du Michelin, un SMS de la part du directeur monde : « Bonjour Monsieur Veyrat, je vous adresse mes meilleurs vœux pour cette nouvelle année. Auriez-vous la possibilité de me rappeler lorsque vous avez ce message, s'il vous plaît ? Sincère salutation, Gwendal Poullennec, le guide Michelin. » Je dormais après avoir effectué mon dernier service de la semaine le dimanche midi. Ma compagne m'a réveillé. J'ai joint Gwendal Poullennec, qui m'a annoncé la mauvaise nouvelle par cette phrase laconique : « Nous sommes dans l'obligation de vous retirer une étoile. » C'était surréaliste. Par SMS il me souhaitait ses meilleurs vœux pour l'année 2019 et par téléphone il m'annonçait que je perdais ma troisième étoile. Ça m'a choqué !

Est-ce que cette rétrogradation a eu une conséquence sur votre activité  ?

Non, pas du tout ! Bien au contraire. Mon chiffre d'affaires est même en hausse de 10 % par rapport à l'année dernière.

Comment vous portez-vous cinq mois après le retrait de votre troisième étoile ?

Je suis en dépression depuis le 20 janvier. J'ai l'impression que mes parents sont morts une deuxième fois. Vous imaginez la honte que j'éprouve : je suis le seul chef de l'histoire à avoir décroché une troisième étoile et l'avoir perdue l'année suivante. Tous les matins, je me réveille avec ça en tête. Je suis à bout, j'ai du mal à dormir, je ne mange quasiment plus, je pleure, je fais des malaises. J'ai dû faire une cure pour me soigner et je prends des médicaments. J'ai eu des idées noires. J'ai envisagé le pire. Ça m'est passé par la tête à plusieurs reprises. J'ai voulu rejoindre mon copain Bernard Loiseau là-haut. Ma compagne a eu peur, elle a caché mes cachets, mes fusils de chasse… Si je suis encore là, c'est grâce à elle et au soutien de mes quatre enfants.

Envisagez-vous de rendre vos deux étoiles ?

Plusieurs chefs m'ont encouragé à le faire. Si je les rends, je serai totalement libéré. Je me donne l'été pour y réfléchir et je prendrai ma décision en septembre.