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Le Musée d’Orsay consacre une exposition à cette figure majeure de l’impressionnisme. Une reconnaissance tardive mais amplement méritée.

Oubliée la belle aux grands yeux noirs du célèbre Balcon de Manet. Oubliée encore celle que ce dernier a prise pour modèle onze autres fois ; peut-être par amour, on ne saura jamais. Oubliée également la femme peintre, forcément amateure, et qui ne devrait sa facilité qu’à un lien généalogique avec Fragonard. Oubliée enfin l’exception de la tribu impressionniste, cette dame qui a participé à sept des huit expositions historiques du mouvement mais qu’on a surtout vue comme une caution d’ouverture, un effet de bienveillance.

Place au peintre plein et entier. Berthe Morisot (1841-1895) se voit enfin installée selon son rang au Musée d’Orsay. La commissaire Sylvie Patry déjoue d’emblée le cliché d’une peinture «féminine» par un choix d’œuvres de très haute qualité - essentiellement des figures et des portraits, essentiellement des huiles - qui soulignent sans cesse la radicalité et l’originalité de la facture.

Eugène Manet (1834-1892) sur l’île de Wight, de Berthe Morisot, huile sur toile, 36x46 cm.
Eugène Manet (1834-1892) sur l’île de Wight, de Berthe Morisot, huile sur toile, 36x46 cm. - Crédits photo : Musée Marmottan Monet, Paris / The Bridgeman Art Library

Dans ces huit espaces structurés de façon chrono thématique, Morisot va plus loin que beaucoup de ses compagnons en modernité. Elle précède même parfois son beau-frère Édouard en audaces. Voilà une touche étonnamment énergique, étonnamment allusive, presque sténographique. Tellement dissociée que les couleurs ne semblent jamais se fondre. Même si l’on sait que les compositions ont souvent fait d’objet de travaux préparatoires, voire d’une mise au carreau (elle reste apparente dans Paule Gobillard en robe de bal), on ne retient que la rapidité de la main. Stries et stridences orange ou bleues faisant vibrer les étoffes (Jeune femme au divan). Chevrons et croisillons des arrière-plans en mélange unique «de furie et de nonchalance», selon l’expression de Mallarmé. Lignes brisées, grattages, incisions avec le manche du pinceau. Et piquetages de noir et de vermillon pour un tapis, un bouquet. Pailletage blanc bleu pour un oreiller, une tenue estivale…

L’inachevé, signe de modernité

Dans une belle salle où l’on découvre sept de ses vingt déshabillés, certains blancs crémeux sont piqués et d’un semis d’écarlate et de noir intense (La Psyché) tandis que les bleus sont laissés empâtés ou au contraire très écrasés dans Femme à sa toilette (Chicago). La critique du temps n’a vu que «brouillards bleus» d’une amatrice. Pourtant ce sont bien des robes, des cols à jabot, des ras-du-cou ou des fleurs qu’on sent là en pures impressions.

Les scènes? Qu’importent ces intimités bourgeoises. On a le droit de se lasser devant ces répétitions de sœurs cultivant leur vague à l’âme, Madame Bovary désemparées devant un nourrisson. Mais même le virtuose tulle du berceau semble empreint d’angoisse. Que vont devenir ces petits, ces joueurs ou ces rêveurs dont le visage n’est même pas esquissé? Combien de temps vont vivre ces yeux en trous d’aiguille? Ne sont-ils pas déjà un peu des orbites de crânes? Au sein de cet univers fait de tâches quotidiennes, dans un salon ou un jardin à la végétation de plus en plus envahissante (ces plantes grasses seraient-elles carnivores?), aucun livre. Au mieux, un ouvrage de broderie ou un éventail laissé par Degas, indice de la passion japonisante du moment comme le sont les légers décadrages des compositions ou les balustrades fuyantes depuis une vue extérieure -Vue du petit port de Lorient (Washington).

Jeune fille à la poupée, de Berthe Morisot, 1884, huile sur toile, 82x100 cm.
Jeune fille à la poupée, de Berthe Morisot, 1884, huile sur toile, 82x100 cm. - Crédits photo : Christian Baraja

«Un mouvement, une vie extraordinaire»

Une autre salle est dédiée au non-fini, autre signe emblématique de la modernité. Dans ces toiles volontairement inachevées, on croise un chien. Il est si ébouriffé par le pinceau qu’on ne sait s’il s’agit d’un bichon ou d’un yorkshire. Les petites filles l’adorent. Ce sont elles, sans visage ou de trois-quarts dos, qui émaillent le plus le parcours. Une des premières apparaît dans Cache-cache qui fut de la première exposition expressionniste (collection particulière).

Le véritable sujet est, comme partout, l’instant présent. Ce hic et ce nunc baudelairiens que Morisot traque tel une entomologiste (La Chasse aux papillons). Selon Paul Valéry, celle qu’il appelait «Tante Berthe» (il s’est marié avec sa nièce) ne peignait «ni l’apparence des choses ni le sens des corps, mais le prodige de l’instant aveuglant et l’effroi de sa disparition» avec «une inquiète volonté d’expression». Quelle rage donc, et quelle souffrance que de vouloir fixer le transitoire!

Berthe s’entête, court à l’essentiel avec son style fa presto. Pas de retouches. Ses huiles sont comme ses aquarelles ou ses pastels. Elle n’a jamais fait les Beaux-Arts, c’était interdit aux filles. Alors elle a cultivé les idées les plus avancées. Après avoir copié les maîtres au Louvre, elle s’est initiée au plein air auprès de Corot. Et l’a dépassé en nouveautés, comme lorsqu’elle met le bleu d’une ombrelle sur le vert d’une pelouse. Cela jure mais c’est courageux. Morisot n’hésite pas non plus à figurer la fumée des hauts fourneaux d’Asnières sur un champ de blé. D’autres panaches sortent de ses trains et de ses bateaux à vapeur. Pour elle, voilà «un mouvement, une vie extraordinaire».

Une touche crépitante

Pas de classification: cette vie peut être pareillement passionnante dans le frou-frou d’une robe de dentelles violettes (À la campagne, collection particulière) ou dans le courant d’air d’une véranda de villégiature maritime (Intérieur de cottage, Bruxelles). Quelles phosphorescences, quelles transparences alors! Et toujours cette touche qui crépite, zigzague, étincelle. Cette écriture atteint au manifeste dans l’autoportrait de 1885. Une autre toile volontairement inachevée et zébrée de traits rapides. Toute entière signature. Morisot s’y présente en maître autant qu’en pirate avec ses cheveux noués en catogan. Il lui faudra pourtant patienter encore dix ans pour avoir sa première exposition personnelle. Elle a déjà 51 ans. Son mari Eugène Manet est un des rares à avoir tôt compris son importance. Il a lui-même renoncé à la peinture pour la soutenir. Dans les squares et les jardins, c’est lui qui pose, c’est elle qui travaille. Féminisme? Sylvie Patry préfère parler d’«un moment d’affirmation féminine».

Autre modèle de prédilection, encore plus touchant et obsessionnel: Julie. La fille du couple est par six fois aux cimaises. Sa mère la surnommait Bibi (puisqu’elle était très chérie). Elle avait une peur folle de lui avoir laissé en héritage la syphilis familiale ; on considérait alors à tort l’infection comme héréditaire. Autour, dans les peintures, on remarque de plus en plus de chaises vides. Une hantise de l’absence et de la mort. L’artiste s’est éteinte à 54 ans. Adieu Berthe? Mais Bonnard, Vuillard ou même Munch l’ont tellement admirée…

Berthe Morisot, au Musée d’Orsay (Paris VIIe), jusqu’au 22 septembre. Tél.: 01 40 49 48 14. www.musee-orsay.fr

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Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 20/06/2019. Accédez à sa version PDF en cliquant ici