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TRIBUNE - Être de droite, ce n’est pas seulement libéraliser le Code du travail et réformer l’ISF ; c’est chérir une sensibilité, un imaginaire, et avoir des attentes qui ne sont nullement satisfaites par le quinquennat en cours, plaide l’écrivain.

Emmanuel Macron est-il«de droite»? Les guillemets s’imposent. Philippe, Le Maire, Darmanin sont des transfuges de LR. Les réformes qu’ils tâchent de mettre en œuvre relèvent d’une politique libérale de l’offre somme toute classique. Force est de reconnaître qu’elles ne sont pas déraisonnables. Avec des intentions voisines, leurs prédécesseurs s’y sont tous attelés sans réussite probante. La rente, les entrepreneurs, les cadres supérieurs branchés sur l’économie-monde y trouvent leur compte.

Ils ont été rejoints dans les urnes lors du scrutin européen par une bourgeoisie moyenne, plutôt âgée, plutôt cossue, plutôt conservatrice. Elle avait des réticences mais la violence enclenchée par la révolte des «gilets jaunes» l’a exaspérée. Elle voulait un retour à l’ordre et elle a crédité Macron de l’avoir restauré à grand renfort de policiers. Ce qui n’augure pas une adhésion du fond du cœur: le terreau électoral de la macronie n’excède pas le cinquième des suffrages exprimés et c’est peu dire que les classes populaires n’y viennent pas picorer.

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Le credo libéral et le goût de l’ordre résument-ils les attentes des Français qui se veulent et se disent «de droite»? Rien n’est moins sûr. Du reste ce mot - droite - présente depuis deux siècles des vices de forme assez rédhibitoires. Il a couvert trop de causes douteuses pour être encore désirable, et reste affecté dans l’inconscient collectif d’un coefficient moral négatif. Mieux vaudrait définir en d’autres termes les idéaux, les références, les postures, les désarrois qui sont diabolisés dans l’espace intellectuel de la gauche. Du moins de la gauche contemporaine, dite «sociétale», qui a renié l’héritage des soldats de l’An II, de Vallès, de Gambetta, de Jaurès, de Blum pour prôner une récusation nihiliste de toute norme au profit de n’importe quelle marge.

Gauche «libertaire» pataugeant dans l’immanence, viscéralement hostile aux fondamentaux de la civilisation occidentale et à l’enracinement de la France dans sa matrice spirituelle. Gauche blasée et sceptique, cynique sur les bords, prétendant «émanciper» un individu hors-sol, soustrait à toute mémoire, titubant à l’aveugle dans l’espace aléatoire du capitalisme globalisé. Gauche bobo, esclave d’une «modernité» qui enrôle ses dupes dans la course à l’échalote d’un leurre, le «progressisme», avec comme débouché une variante high-tech du Meilleur des mondesde Huxley. Ou pire. Gauche hédoniste, consumériste, égocentrée, indifférente au sort des humbles s’ils n’appartiennent pas à une minorité qu’il convient de choyer par clientélisme. Ou pour solder une culpabilité malsaine en obligeant le peuple à battre une coulpe.

Ce Macron des jours ordinaires est banalement de gauche - et par voie de conséquence antipathique aux incroyants de la dogmatique ambiante, propagée par un bruitage médiatique lancinant

Cette gauche a supplanté le stalinisme en vogue jusqu’au milieu des années 1950. Mai 68 lui tient lieu de soleil d’Austerlitz. Elle s’est offerte à Macron, faute de mieux, après la déconfiture de Hollande, rejeton tardif et poussif du mitterrandisme comme Ferrand, Castaner, Griveaux et consorts. L’essentiel des troupes de LREM à l’Assemblée en procède, via le PS, les Verts et leurs succursales associatives. Mesdames Schiappa et Ndiaye en serinent les présupposés, avec le patois du gauchisme culturel, le même depuis un demi-siècle, additionné de moraline écolo et d’un néo-féminisme anti-genre «made in USA». Elles traquent le «réac» avec l’attirail d’une démonologie infantile autant que monotone. Si Macron répudiait leur catéchisme, il n’aurait plus de majorité.

Souhaite-t-il d’ailleurs s’en évader? On a pu le présumer parfois, en écoutant son discours aux Bernardins, son intervention après l’incendie de Notre-Dame, son évocation du sacrifice d’Henri Fert et lors des commémorations du Débarquement en Normandie. En ces occurrences on a cru percevoir l’ébauche d’un chef ayant pris la mesure - gaullienne - des exigences de son sacerdoce. Mais il a tout de même, prudence oblige, négligé de dire que la cathédrale de Paris est de prime abord un lieu de culte catholique, et occulté dans la lettre admirable de Fert la proclamation d’une foi catholique ardente.

Les incroyants que l’on qualifiera encore «de droite», par commodité, désirent habiter une France où ils puissent se reconnaître

En maintes occasions un autre Macron, tacticien ordinaire, abuse de la «com» pour embarquer les Français dans un futurisme sans horizon, un cosmo-land où cohabiterait un éparpillement de «communautés» alors que devrait s’imposer un vaste projet unificateur afin de conjurer les menaces du multiculturalisme. Tel est pourtant l’enjeu majeur des temps à venir, et Macron refuse obstinément l’obstacle.

Ce Macron des jours ordinaires est banalement de gauche - et par voie de conséquence antipathique aux incroyants de la dogmatique ambiante, propagée par un bruitage médiatique lancinant. Sous les dehors d’un européisme incantatoire et sans résonance chez nos voisins transparaît un fatalisme démoralisant. Des réformes pour dépoussiérer l’État et fluidifier le marché du travail, soit, à condition qu’un élan transcende les calculs des technos. On n’en voit pas les flammes s’élancer dans le ciel.

Les incroyants que l’on qualifiera encore «de droite», par commodité, désirent habiter une France où ils puissent se reconnaître, et célébrer fraternellement les noces de la permanence et du renouveau. Ils désirent que leurs ancrages coutumiers soient respectés et préservés. Ils sont présentement des orphelins sans abri politique. Soit ils se réfugieront jusqu’aux municipales dans un Ehpad provisoire, LR en l’occurrence, soit ils ressasseront leur amertume en solitaires. Les cures de solitude sont toujours salutaires, elles obligent à ouvrir grand-angle les yeux et les oreilles.

Macron comprendra-t-il que la France est autre chose et davantage qu’une multinationale de moyen calibre ? Que son âme n’est pas quantifiable ?

Du temps s’écoulera, la France en panne d’idéal continuera de s’ennuyer. Mais quand les vents de l’Histoire deviendront furieux, Macron s’apercevra que le peuple des dissidents est infiniment plus nombreux que les électeurs de Bellamy. Les «gilets jaunes» ont très maladroitement reflété ses exigences et ses angoisses, mais ce peuple existe et Macron aurait tort de le prendre à la légère. Ou de le mépriser en le caricaturant en un ramassis de «populistes» obtus.

Comprendra-t-il que la France est autre chose et davantage qu’une multinationale de moyen calibre? Que son âme n’est pas quantifiable? Saura-t-il tenir le gouvernail dans la tourmente en fixant un vrai cap? Mystère! S’il y parvient, ce qu’il faut souhaiter à la France, ce sera au prix d’une rupture avec son environnement - cette gauche «moderne» qui a perdu ses liens avec sa propre mémoire historique. La vraie gauche lui voue une hostilité désormais irrémédiable ; tôt ou tard elle fera son retour sur l’avant-scène, non sans violence eu égard à l’addition de ses ressentiments. Affaire à suivre.

Macron trouvera-t-il en son for le courage de s’émanciper de la doxa tiédasse qui le ligote dans sa cage dorée? S’il y parvient, son dynamitage des clivages d’antan trouvera son sens et sa vertu: il aura mis fin au régime des partis, obsession récurrente du gaullisme, et le pays lui en saura gré. Pour l’heure la mise hors jeu de LR et du PS reste dans l’ordre mineur de la tactique politicienne: diviser pour assurer sa réélection en parfaite soumission à l’air du temps. En s’en tenant à cette habileté, il conservera peut-être le pouvoir jusqu’en 2027, mais il aura à coup sûr manqué son rendez-vous avec l’Histoire. Pour tout dire le macronisme, objet encore mal identifié et en état instable de flottaison, a besoin d’un arrimage pour accéder à la consistance. Des philosophes et des historiens seraient plus utiles à Macron que des sociologues, des experts et des communicants.

* Denis Tillinac est notamment l’auteurde «Du bonheur d’être réac» (Équateurs, 2014) et de «L’Âme française. À la recherche de notre honneur perdu» (Albin Michel, 2016). Il vient de publier «Elle. Élogede l’Éternel féminin» (Albin Michel, 240 p., 18 €, mai 2019).

Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 13/06/2019. Accédez à sa version PDF en cliquant ici