>>>>>>>>>>>>>Tautavel, le 23/07/2104 >>>>>>>>>>>>>>

 

 
 

       Loin de rougir de cette ignorance, je l’assume. Parce qu’elle me permettra d’user de la préhistoire comme d’une métaphore pour développer ce que j’ai d’important à faire comprendre de l’enfant et de son potentiel évolutif. Sans compter, soit dit au passage, qu’avoir choisi de faire référence à la préhistoire me donne l’occasion de rendre hommage à l’initiative qu’a eue Monsieur le Professeur De Lumley d’organiser cette série de conférences et de le remercier de m’y avoir invité.

Ce que je sais, ce que nous savons tous d’élémentaire, de la préhistoire, c’est qu’elle précède –d’où son nom –l’Histoire, avec un grand H, autrement dit cette période du temps écoulé qui, parsemée de quantité de traces tangibles,dont nombre d’entre elles sont écrites, permettent del’établir.

Je ferai un parallèle entre la succession de la préhistoire et l’Histoire et la succession sans rupture du petit âge, celui des vagissements et des comportements incontrôlables, et des âges ultérieurs, à commencer par celui qui voit éclore et se perfectionner le langage, c’est à dire une forme de communication similaire aux traces qui fondent l’Histoire. 

Je poursuivrai l’exploration de mon parallèle en faisant remarquer que, tout comme l’absence de traces écrites n’interdit pas l’exploration,et même une certaine historicisation de la préhistoire, l’absence de langage articulé n’interdit en aucune façon d’explorer les données du petit âge et d’y trouver les racines de l’expression et des comportements des âges ultérieurs. Or, dans l’un comme dans l’autre cas,les explorations permettent de mettre en évidence non seulement le continuum qui existe entre ces deux grandes étapes et les suivantes, mais la détermination rigoureuse de chaque étape, y compris celle qui paraît être la première, par toutes celles qui l’ont précédée. *

Quelle que soit la couleur de notre peau ou le lieu où nous vivons, nous sommes tous et toujours de l’espèce homo sapiens sapiens auquel nous restons redevables à bien des points de vue: nous usons par exemple du feu que ses propres ancêtres avaient déjà appris à maîtriser tout comme nous acceptons de nous soumettre à des lois, parcequ’il a pris un jour l’initiative de la toute première, à laquelle nous continuons d’ailleurs d’être soumis, la Loi de l’interdit de l’inceste.Il en va de même pour les êtres que nous sommes: chacun de nous, quels que soient sa condition ou son âge, sait en effet très bien, sans oser parfois l’admettre quand il n’en rougit pas, qu’il a toujours été, qu’il reste et qu’il restera à jamais habitépar sa petite enfance et par la direction qu’elle a donnée à sa vie, en raison des linéaments de l’histoire dont il a hérité.

 

3Mais pourquoi dans ces conditions vouloir impérativement user d’une métaphore et dire “la préhistoire est encore en nous”?

Pourquoi en effet ne pas dire tout simplement “notre petit âge est encore en nous”?Parce que, outre le clin d’œil que j’ai dit avoir voulu faire à Tautavel, ce qui court tout au long de la préhistoire et de l’Histoire, c’est une évolution des comportements de l’individu homo,pour ce qui le concerne directement et pour les relations qu’il a établies, depuis les plus proches à celles qui l’inscrivaient dans un tissu social. Or, cette évolution, dont le déroulement s’est effectué à la vitesse de l’échelle paléontologique, nous paraît effroyablement lente à l’aune de notre impatience,à l’échelle de notre entendement et à celle du vécu de notrevie. Si bien qu’il nous est difficile de prendre acte que nous demeurons et demeurerons,encore longtemps à de multiples égards,sur la lancée de la préhistoire, aussi loin qu’on puisse la remonter ou l’étendre. Il suffit pour s’en rendre compte, de rapporter les 8 millions d’années de l’existence de notre espèce à 24 heures. On s’aperçoit alors que, dans ces 24 heures, notre ère chrétienne n’occupe que les 22 dernières secondes et que la période qualifiée d’historique occupe un peu moins des 3 dernières minutes. Quant à l’éclosion du langage et à la mise en place de la première loi dont j’ai parlé, elles dateraient tout au plus, selon les hypothèses, des dernières vingt à trente minutes. Voilà qui, me semble-t-il, nous parle mieux que la réalité temporelle difficilement intégrable de millions d’années. Du fait de l’absence de rupture dans cette évolution, nous ne pouvons pas du coup nier que nous sommes autant le résultat de la dernière demi-heure écoulée, pour prendre un chiffre rond, que des 23h30 qui l’ont précédée et qui sont loin d’avoir cédé du terrain.En raison de la génétique et de l’épigénétique nous sommes en effet encore bien loin d’être débarrassés, comme nous aimerions le croire, de l’animalité qui nous a constitués et qui continue de présider à quantité de phénomènes intervenant de façon déterminante dans notre physiologie et dans nos comportements les plus quotidiens. Je ne vais pas faire référence à ce que nous apprennent les guerres qu’on s’évertue à légitimer par un contexte politique. Je ne vais pas non plus faire référence aux polars, aux films d’action ou de gangsters dont nous abreuve un certain cinéma. Ça, c’est du cinéma et ça ne concerne pas chacun de nous, même si c’est censé avoir l’effet ‘purgatif’ que Platon conférait au théâtre. Je nous renverrai plus prosaïquement à la disparition de la civilité, à la circulation automobile ou plus simplement encore au spectacle

4 de la foule qui se conglutine autour de ces buffets qui clôturent les réunions même les plus mondaines: l’égoïsme et l’addiction au principe de plaisir y sont aussi flagrants que grotesques. Ce ne sont bien sûr que des détails parmi d’autres plus sérieux, plus édifiants et surtout plus probants. Il est notoire par exemple que les hormones du stress –le cortisol, l’adrénaline et la sérotonine, entre autres –qui permettent de mobiliser instantanément les moyens de défense, se trouvent être physiologiquement à leur plus haut niveau non pas à l’état de veille mais pendant le sommeil. Pourquoi?Tout simplement parce qu’à l’état de veille, leur sécrétion est automatiquement déclenchée par les informations récoltées par nos organes des sens: un bruit inquiétant, une odeur suspecteou la vue d’un agresseur, et les voilà qui atteignent instantanément le niveau requis. Or, comme, dès notre plongée dans le sommeil et pendant toute sa durée, ces informations sensorielles sont très atténuées quand elles ne sont pas supprimées, nous ne serions pas dans les bonnes conditions pour nous défendre en cas d’agression inopinée. C’est pour nous permettre de disposer, sans perte de temps, de notre capacité à nous défendre que notre programmation génétique biologique a donc hissé les hormones du stress à leur plus haut niveau quand nous sommes endormis. Un tel mécanisme, conçu depuis des millions d’années pour assurer du mieux possible la survie de l’individu en milieu hostile, a-t-il la moindre raison de se maintenir alors quenous habitons des ville modernes bien éclairées, sécurisées et que nous dormons au creux de lits douillets dans des maisons fermées à double tour? Il n’y a que les impénitents naïfs et enivrés par le progrès technique pour imaginer qu’on pourrait changer cet état des choses. Je me souviens d’un débat télévisé au cours duquel j’avais entrepris d’expliquer par le détail la fiabilité de la communication mère-enfant en la rapportant aux traces physiques déposées dans le cerveau sensoriel de l’enfant pendant la gestation. J’ai été sèchement interrompu par une journaliste véhémente qui m’a dit: «Mais on devrait certainement pouvoir changer tout cela et pourquoi d’ailleurs ne l’a-t-on pas déjà fait?” Je me suis tu. Je n’ai pas pris la peine de lui rappeler que nos modes de vie sécurisés datent déjà deplusieurs millénaires et que rien n’a changé pour autant! Parce que des mécanismes qui ont fonctionné pendant 23 heures et 57 minutes, ne vont pas se modifier en à peine 3 minutes. Je n’ai pas non plus pris la peine de lui expliquer que si la chronodynamique de la sécrétion des hormones de stress a quelques chances de changer dans quelques millions d’années,le dépôt des afférences maternelles dans le cerveau sensoriel fœtal n’aura aucune chance de se modifier tant que les enfants se développeront dans des utérus maternels.

 

5Qu’aurait-elle pu entendre, assurée qu’elle pouvait être que rien n’est impossible au progrès technique, capable de satisfaire tous les caprices d’une puissance infantile que sa génération a été invitée à cultiver. Elle n’aurait probablement pas manqué d’invoquer les recherches menées sur l’utérus artificiel, dont on pense qu’il sera prêt dans 50 ans et qu’il libérera enfin les femmes de ce que certaines, dont elle assurément, considèrent comme une aliénation. Elle est évidemment trop jeune pour savoir que les recherches menées au début des années 80 sur la grossesse masculine ont abouti à un résultat suffisamment catastrophique pour avoir été abandonnées, au bénéfice, soit dit en passant, des recherches sur le clonage! Que de crédits engloutis au nom d’idéologies qu’il est malvenu, sinon interdit, de trouver suspectes...Il y a une autre exemplebien plus flagrant encore: la conformation du corps adolescent. Pourquoi les garçons pubères se voient-ils dotés de si longues jambes pour un torseminuscule ? Et pourquoi les filles du même âge accusent-elles encore souvent ce que l’on nomme une ‘obésité péripubérale’ qui les conduit à accumuler de la graisse dans les seins, les fesses et les cuisses? L’explication en est qu’à cette période de la vie où l’inondation hormonale confère une libido qui n’aura plus jamais la même intensité, le garçona été poussé, tout au long de l’histoire de l’espèce, à quitter l’aire parentale relativement sécurisée pour se trouver une partenaire sexuelle. C’est pour lui permettre de mener à bien son entreprise que la nature l’a doté de jambes suffisamment longues pour lui permettre de fuir d’éventuels prédateurs. Pour ce qui concerne la fille, l’accumulation de tissu graisseux lui permettraitde disposer de réserves caloriques suffisantes pour mener à bien une éventuelle grossesse, mêmeen cas de disette. Nos conditions de vie actuelles n’ont plus rien à voir avec les conditions naturelles. Et nous savons que nos adolescents, dont la violencede la libido n’a pas diminué, se débrouillent comme ils le peuvent, plutôt bien que mal d’ailleurs, mais sans courir le moindre danger pour la satisfaire. Bien que leurs jambes restent longues et que leur torse reste étroit, il ne s’en plaignent pas. Comme si, quelque part, ils se savaient logés à une meilleure enseigne que nos adolescentes: torturées par la féroce dictature de la taille 38 et soutenues par leur mère dans leur démarche, elles, elles viennent encombrer nos consultations en réclamant les régimes les plus draconiens qui soient. Et ce n’est pas facile de leur faire comprendre, et encore bien moins à leurs mères, qu’il leur faudra patienter quelques millions d’années pour que leur physiologie se modifie et qu’il n’en soit plus ainsi.On pourrait considérer ma lecture de ces détails quelque peu suspecte. Je fais prendre à l’adolescent la recherche d’une partenaire en conférantà l’adolescente un rôle quelque peu passif et attentiste. Je ne développe pas pour autant un point

 

6de vue machiste, j’enregistre simplement le fait que, chez tous les mammifères l’homme y compris, le seuil d’excitabilité sexuelle des mâles est bien plus bas que celui des femelles. Ce qui, dans notre espèce va organiser les rapports entre les sexes selon les lois du marketing: d’un côté les désirants et de l’autre les désirées.... Ma lecture n’est pas non plus téléologique. Dans la mesure où elle seule peut expliquer, avec la croissance,la disparition des caractéristiques que j’ai décriteset le développement musculaire lui-même assuré par les mêmes hormones sexuelles, entre autres. Ces caractéristiques adolescente à elles seules peuvent aussi expliquer, par ailleurs —c’est une incise que je me permets parce que j’évoque l’adolescence —, comment nos sociétés de consommation sont parvenues à faire consommer même du partenaire! Combien de fois en effet n’ai-je pas entendu des «je ne l’aime plus» pour expliquer une séparation! Et que retrouve-t-on derrière une telle déclaration? Rien d’autre que l’affaiblissement sinon la disparition de cet amour passion qui, condensant la formidable libido qui faisait affronter tous les dangers à nos ancêtres adolescents, est spécifique de l’amour conçu et vécu à cet âge. Alors que les sociétés d’antan –et nombre de sociétés traditionnelles encore aujourd’hui –savaient que cet amour passion avait inéluctablement à laisser place à un amour plus mature, nos sociétés occidentales l’ont érigé en paradigme de l’amour. Il est vrai que les sociologues ont entériné le fait et en ont fait une norme en qualifiant nos sociétés de «sociétés adulescentes» sans que nul, et surtout pas eux, ne saisisse l’étendue de la régression qu’introduit un tel terme. Ce qui est pourtant intéressant à relever, c’est que, à côté de la fixité dans laquelle se trouvent, depuis les plus lointains âges, nos caractéristiques physiques et biologiques, notre espèce a tout de même enregistré quelques modifications morphologiques et fonctionnelles non dénuées d’importance. Il est vrai qu’elles n’ont intéressé que les tissus et les organes d’origine ectodermique, c’est à dire ceux qui dérivent du feuillet le plus externe de l’embryon. Il est notoire que nous avons une pilosité bien moins fournie que celle de nos ancêtres, que nos maxillaires ont nettement rapetissés et que notre dentures’est modifiée: nos gencives se sont fragilisées et nos fameuses dents de sagesse ne nous donnent plus que des soucis. Pour ce qui concerne la modification sensible de l’ossature frontale de nos crânes, elle a été consécutive au développementprogressif de l’aire frontale cérébrale, en particulier du lobe frontal dont on sait l’importance dans les processus d’apprentissage, de la pensée et des relations sociales. Ce qui résulte du fait que, même si cela s’est fait avec une lenteur qui nous paraît désespérante, les générations qui se sont succédées n’ont pas cessé de tricoter des synapses et d’accumuler du savoir qui,

 

7l’épigénétique aidant, en ont permis la transmission. Laquelle transmission a par exemple permis l’intériorisation relativement réussie de l’interdit du meurtre et du cannibalisme. Tout ceci ayant été posé, il serait regrettable de disjoindre ce qui intervient dans notre physiologie de ce qui intervient dans nos autres registres, à savoir le registre comportemental et les registres affectif et relationnel. Là non plus les progrès sont bien moins étendus que nous ne le croyons Et c’est en cela que l’évolution du petit enfant a beaucoup à nous apprendre. Car le nouveau-né qui vient au monde aujourd’hui, y vient au terme d’une aventure gestationnelle strictement identique à celle de celui qui venait au monde au début de l’histoire de l’espèce. L’un comme l’autre sont exactement dans le même état, avec les mêmes caractéristiques physiques, biologiques, comportementales et des potentialités strictement identiques.Si nous avons quelques difficultés à en prendre conscience ou à l’admettre, ce n’est pas parce que notre nouveau-né d’aujourd’hui a changé, c’est parce que l’environnement qui l’accueille a, lui, considérablement évolué; il s’est d’ailleurs si profondément modifié que, depuis déjà longtemps –je veux dire dans les 3 dernières minutes de nos fameuses 24 heures –, il s’est préoccupé,lentement et sur le mode empirique, de dissuader ce tout petit de prendre la pente animale naturellequi était celle de son lointain ancêtre et à laquelle rien alors ne s’opposait. Et ce en raison de deux traits qui le caractérisent: son immaturité d’une part et la manière dont il est autocentré d’autre part. Son immaturité date du tout début de nos toujours fameuses 24 heures et elle n’a pas changé depuis. La station debout, qui a auguré la singularité de notre espèce et lui a permis de dominer le reste du monde animal, a eu, entre autres conséquences, celle de modifier la forme du bassin des femmes dont le détroit inférieur s’est trouvé rétréci. Au point qu’ont seulement survécu celles qui étaient génétiquement programmées pour accoucher prématurément, au bout d’une gestation de neuf mois. Toutes les autres mouraient en couche. On ne sait pas si l’absence d’œstrus2 de la population féminine avait ou non précédé cette hécatombe. Mais c’est assurément cette absence d’œstrus qui a permis à l’espèce de ne pas s’éteindre en rendant les mâles littéralement obsédés par leur désir sexuel aussi impérieux sinon plus encore que leur désir d’assouvir leur faim. Il est notable,  la période de l’année où les femelles animales signalent qu’elles sont fécondables et qu’elles acceptent les relations sexuelles

 

8soit dit en passant, que nos contemporainsn’ont pas beaucoup évolué à cet égard ! La psychanalyse réunit ces deux besoins impératifs, logés dans le corps, c’est-à-dire dont la source est dans le corps, pour en faire ce qu’elle nomme des pulsions3 partielles,entre nombre d’autres, d’une seule et même pulsion, la pulsion de vie. Le nouveau-né, tout neuf et recelant une énergie considérable,manifeste cette pulsion de façon univoque. Il a pour l’entendre et pour lui en permettre la satisfaction –c’est là encore un résultat de son animalité! –, une admirable servante: sa mère. Comme je l’ai laissé entendre, la gestation lui en a fait imprimer toutes les caractéristiques dans son cerveau sensoriel: il est capable de la discriminer parmi toutes les autres femmes par son odeur, par sa voix, par sa manière de porter, de toucher, par le goût des aliments qu’elle aime. Et, en raisondu fait que les aires sensorielles cérébrales, reliées entre elles, échangent leurs informations,il est capable, après seulement quatre heures en sa présence, de la reconnaître sur photo, alors même qu’il ne l’avait encore jamais vue. C’est d’ailleurs ce qui confère à la vision le statut de sens intégrateur. Ce dépôt initial dans le cerveau sensoriel va laisser une trace indélébile qui réfractera pour chacun sa vision du monde et faire de sa mère le personnage pivot de sa vie psychique. À la lumière des récentes découvertes de la neuro-physiologie fœtale, il apparaît que les considérations de Condillac4,à partir de ses propos sur l’homme de marbre,procèdent d’une intuition des plus étonnantes. Je me permets ici une autre incise: le nouveau-né ne vient donc pas au monde seul. Chacun de nous, autrement dit, est venu au monde en couple. Et c’est probablement la raison qui permet de comprendre que, alors que l’évolution actuelle des mœurs et de la sexualité devrait permettre à chacun de changer de partenaire sexuel tous les jours, chacun s’évertue à vouloir construire un couple. Ce nouveau-né dispose d’un instrument de communication d’une grande fiabilité: le cri. Et il repère très vite qu’il lui suffit de crier pour que sa mère se précipite et vienne satisfaire son besoin qui se résume longtemps à la faim. Cette disposition maternelle ne fait que l’ancrer plus encore dans la violence de ses pulsions et dans son auto-centrement. Le fait a été prouvé scientifiquement5. Il a en effet été démontré que si, chez l’adulte, le tracé

3Freud S. Pulsions et destin des pulsions, in Métapsychologie, Gallimard, idées, 19684Condillac (Etienne Bonnot de): Traité des sensations, Classiques Larousse, 19585Yehezkel Ben-Ari: http://www.akadem.org/sommaire/colloques/neurosciences-et-developpement-intellectuel-de-l-enfant/les-processus-d-apprentissage-30-05-2014-59842_4531.php

 

9électro-encéphalographique d’un geste précède le geste, comme pour en traduire la commande, chez le tout petit, le tracé succède au geste; ce qui explique que le geste s’inscrit et induit rigoureusement le câblage des circuits cérébraux, lequel câblage fonctionnera comme un programme conditionnant la gestuelle qu’on pourra ultérieurement constater. Ce câblage, d’une grande richesse et d’une non moins grande précision, dispose de la faculté du cerveau en développement de fabriquer, entre la naissance et l’âge de 4 ans, rien moinsque 3 milliards de synapses6 par seconde. Chacun sait par ailleurs aujourd’hui le scandale qu’a suscité Freud7 en 1905 quand il a entrepris de montrer combien et comment, derrière cette faim, se profilait toujours la pulsion sexuelle dont l’origine est elle aussi dans le corps et qui demande impérativement, comme toute pulsion partielle à être satisfaite. On aura compris que la pulsion ne se manifeste pas au hasard, mais en fonction de l’évolution d’un certain nombre de paramètres biologiques qui me permettent d’insister sur l’importance du corps. C’est par exemple l’hypoglycémie qui va susciter la faim et la pulsion qui s’en suit et qui pousse à réclamer de manger. Sa manifestation crée un état de tension. Sa satisfaction fait tomber la tension et suscite aussitôt ce qui est parfaitement repérable comme un plaisir. Ce qui permet de comprendre que pour le tout petit, sa survie, et ce qui sera plus tard sa vie, sont naturellement scandées par la seule obtention du plaisir. On peut dire que le principe de plaisir régit de manière exclusive toute son existence. Et plus il en obtiendra plus il en voudra. Avec comme conséquence le renforcement de l’obéissance au signal de ses pulsions et à son auto-centrement. Il ne faut jamais perdre de vue que le nouveau-né reçoit le monde dans lequel il vient comme on le lui présente. Si bien que s’il se développe avec pour guide le seul principe de plaisir, comme il en a été pour les générations qui se sont succédées pendant les 23 et demi premières heures de nos fameuses 24 heures, il va devenir un individu de plus en plus autocentré, décidé à le demeurer et prêt à tuer son semblable pour survivre selon la loi de ce qui lui est familier: ses pulsions, déclinées sous toutes sortes de formes, et rien d’autre. À cet effet, il dispose d’une autre pulsion, aussi forte que la pulsion de vie dont il a l’expérience et qui régit ses comportements : la pulsion de mort, pulsion qu’il met d’ailleurs régulièrement en œuvre quand il sombre dans le sommeil. Si la pulsion de vie s’arc-boute sur cette pulsion de mort –on se sent bien mieux après une nuit de sommeil! –, cette dernière peut être tournée en direction d’un semblable et déclencher les processus destinés à le détruire.

6La synapse est un pont qui s’établit entre des terminaisons neuronales (dendrites et/ou axones) et qui permet ainsi la conduction de l’influx nerveux. 7FreudS. La Sexualité infantile(1905), Payot, PBP, 2011

10Telle que je viens de la décrire, la topologie élémentaire de ces pulsions permet et d’expliquer et de comprendre le mode de vie de nos semblables au cours des 23h57 minutes de l’histoire de notre espèce. Chacun, isolé, ne vivait que pour lui-même. Même s’il s’agrégeait à une horde déjà formée, ce n’était jamais que pour tenter d’en tirer partie: nombre d’espèces animales prédatrices ne font pas autrement.L’anthropologie enseigne que ces hordes étaient soumises à des chefs qui avaient accédé à ce rang en raison de leur force physique et de leur cruauté. Or, la préoccupation première de ces chefs était de s’assurer de la constante satisfaction de leurs pulsions partielles et en particulier de la plus forte d’entre elles, la pulsion sexuelle. Ils se réservaient en conséquence l’usage exclusif de toutes les femmes, frustrant ainsi les membres de la horde. Lesquels membres n’avaient pas d’autre choix que de tenter de satisfaire leur propre pulsion sexuelle avec des femmes d’une autre horde. Ce qui entraînait comme on peut l’imaginer, et le monde animal nous en fournit des illustrations, des luttes à mort. Il en aurait été ainsi pendant des millions d’années. Et ce jusqu’à ce que, autour de la dernière demi-heure des 24 heures dans lesquelles j’ai réduit le temps de l’histoire de l’espèce, des chefs de hordes ont décidé d’échanger entre eux leurs populations féminines respectives, instaurant la toute première loi qui a fait sortir l’humanité de l’animalité, la Loi de l’interdit de l’inceste. Qui dit loi, dit la nécessité de son observance et les mesures de rétorsions à l’endroit de ses contrevenants. Si cette loi vise à l’évidence les relations sexuelles, elle laisse entendre en sous-texte que ce qui est proche doit être éloigné. Les femmes, qui n’ont d’ailleurs pas été consultées en la matière, et les mères en particulier, n’ont pu que s’y montrer rétives. Ce qu’elles continuent d’ailleurs d’être puisque leur objectif est queleur enfant ne “manque de rien”–rappellerais-je que le latin désigne ‘qui ne manque de rien’ par le terme de incestus8?
Je ne m’attarderai pas à l’usage que la psychanalyse a fait de ce scénario. Je relèverai en revanche que cette loi, dont la mise en œuvre et l’observance ont donc dû être surveillées de très près, a probablement servi de modèle à toutes celles qui ont suivi, jusqu’à nos plus récentes, constituant leur mur de soutènement. Outre ce qu’elle a mis en place du côté des couples et de la famille, elle a été au principe des alliances et de la formation des sociétés. C’est à partir de son adoption que l’espèce humaine a commencé à s’éloigner de son animalité pour promouvoir les civilisations dont la sédentarisation, la maîtrise de l’agriculture et celle de l’élevageont permis l’émergence. 8Pour plus de précisions sur ce point, on peut consulter ma contribution Un inceste sans passage à l’acte: la relation mère-enfantin
Héritier F., Cyrulnik B. et Naouri A.:De l’inceste –Odile Jacob 1994
 

11Mais ces civilisations ont certainement mis beaucoup de temps avant de parvenir à une uniformité très relative et certainement longtemps fragile.Au sein des populations les comportements n’étaient évidemment pas toujours similaires et l’évolution des systèmes pulsionnels individuels pas toujours en harmonie. Il suffit pour s’en convaincre de se référer aux plus anciens codes légaux: si des interdits étaient posés et s’il était prévu que leur transgression fût punie, c’est bien qu’il y avait des sujets qui se conformaient aux lois et d’autres qui les transgressaient. Tout cela n’a hélas pas changé et on peut même avancer que dans toutes les sociétés dites avancées, les auteurs de transgressions ont le vent en poupe. Comment expliquer autrement par exemple que le nombre d’avocats de la région parisienne soit passé de 3000 à plus de 50 000 dans le dernier demi-siècle? Sans compter qu’il est arrivé,combien de fois hélas, que le phénomène déborde l’individu en engageant la masse tout entière et produise des effets qui ont contribué à augurer une régression dont l’humanité n’est toujours pas sortie. Il a suffi,en plein XXèmesiècle, d’un fou affublé de quelques sbires pour parvenir, grâce à son seul talent d’orateur et à la déplorable passivité des démocraties environnantes, à entraîner la nation la plus civilisée du monde de l’époque à commettre les pires atrocités de l’Histoire. Et comment le comprendre autrement que par la pérennité et surtout la tyrannie physiologique d’un système pulsionnel qui ne demande qu’à se mettre en branle dès lors qu’il n’a pas été suffisamment refoulé pour être maîtrisé? On a probablement cherché depuis bien longtemps à remédier à cet état de choses. Qui? Sans doute une oligarchie qui était en position de pouvoir, et certainement pas de façon désintéressée –mais n’en est il pas ainsi même de nos jours? Les lois se sont multipliées, réprimant à tour de bras et légitimant le renforcement des pouvoirs. Des options d’allure progressive se sont fait jour au fil des millénaires, conférant au déroulement de l’Histoire des objectifs successifs qui, sous forme de narratifs,sont parvenus à faire conclure à Francis Fukuyama9, dans la foulée de Hegel10et de Alexandre Kojeve11, que cette Histoire avait pris fin. On sait,

9Fukuyama F. La Fin de l'histoire et le Dernier Homme, Flammarion,199210Hegel, W. F.: La phénoménologie de l’esprit, Garnier Flammarion 201211KojeveA. : Introduction à la lecture de Hegel, Tel-Gallimard,1980

 
 

12avec entre autres,les analyses de Bernard Bourgeois12et de Jacques Derrida13, les débats conceptuels auxquels cette opinion a donné lieu. Je confesse que même s’ils dépassent et de loin ce que j’ai à dire de ma modeste place de pédiatre, ces débats ne m’impressionnent pas. Prétendre que l’Histoire a pris fin avec la chute du mur de Berlin et le triomphe de la démocratie me semble vouloir délibérément ignorer la violence du registre pulsionnel contre lequel chacun se bat avec plus ou moins de succès, et, en règle générale hélas, avec plutôt moins que plus. Comme en témoigne au demeurant le fait que, malgré des exploits techniques dont j’ai dit que le développement exponentiel laisserait croire à certains que rien ne devrait lui être interdit, le XXèmesiècle a été le siècle le plus violent de cette Histoire, et que notre XXIème débutant semble ne pas vouloir renoncer à lui damer le pion. Freud14, après lapremière guerre mondiale,a expliqué cette violence par l’intervention de la pulsion de mort qui conduirait l’humain à vouloir revenir à son état minéral d’origine. Je n’hésiterai pas à lui emboîter le pas en soutenant que l’état actuel préoccupantde nos sociétés est consécutif à l’intervention, plus profonde encore, de la pulsion de mort à la suite de la seconde guerre mondiale. Ce en quoi cette seconde guerre a différé de la première tient en deux points: la Shoah, qu’ons’évertue,quand on n’en dénie pas la survenue, à imaginerqu’elle concerne les seuls Juifs, et les bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki. Ces deux événements ont profondément modifié la vision du monde de nos semblables. Si en effet jusque-là, la vie avait toujours été perçue comme un continuum scandé par la mort, elle est désormais pensée comme un accident dans le règne de la mort. Son caractère accidentel et sa brièveté relative ont conduit la masse à décider de la placer sous le règne du principe de plaisir, et à revenir donc à une forme de légitimation sinon de sacralisation du système pulsionnel. La naissance de l’individualisme, avec l’abandon de la civilité qui témoigne du peu d’importance conférée à l’autre, ne s’expliquent pas autrement et permettent de comprendre, pour ne prendre que cet exemple parmi tant d’autres, le succès d’une émission de télévision qui s’est cyniquement donné pour titre ‘C’est mon choix’. Je prétends, à partir de là, que toutes les considérations spéculatives sur le fonctionnement, la gestion, les options et le devenir de nos sociétés, aussi respectables soient-elles, pêchent en général de ne pas tenir compte des réalités psychiques voire de les ignorer délibérément.

12Bourgeois B. «La fin de l'histoire», dans La Raison moderne et le Droit politique, Paris, Vrin, 200013DerridaJ. Spectres de Marx, Galilée,199314Freud S. Malaise dans la civilisation, Payot, PBP, 2010

 

13 Or, ce sont ces réalités psychiques, et elles seules, qui induisent les comportements, fussent-ils ceux d’un groupe de quelque importance soit-il. Face à un problème ou une question quelconque, une assemblée de moines, de notaires ou d’enseignants n’a pas le même comportement qu’une assemblée de conscrits, de sportifs ou de rockeurs. Et au sein d’un groupe, même homogène, les comportements individuels comportent quantité de nuances. C’est autour de l’importance de ces dispositions psychiques, strictement individuelles, que je vais poursuivre mon propos. Si,tout au long de ces trois dernières minutes de nos fameuses 24 heures, la gestion des sociétés a été toujours dévolue aux détenteurs du pouvoir et aux politiques censés faire de leur mieux face aux réalités auxquelles ils étaient confrontés, elle a intéressé bien d’autres instances. L’émergence des mythes comme celle des religions, dans les dernières secondes de nos toujours fameuses 24 heures, ont certainement été consécutives aux difficultés et aux échecs de cette gestion qu’elles ont rapportés à l’angoisse de mort et au problème qu’elle génère, celui posé à chacun par l’autre. Les religions ontcru avoir trouvé la solution en recommandant dans le Lévitique15comme dans l’Évangile de saint Matthieu16:“Tu aimeras ton prochain comme toi-même”  (  hcqs... Matthieu 543Vous avez appris qu'il a été dit: Tu aimeras ton prochain, et tu haïras ton ennemi. 44Mais moi, je vous dis: Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous maltraitent et qui vous persécutent, 45afin que vous soyez fils de votre Père qui est dans les cieux; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes.…). Mais quel pourcentage de la population humaine a intégré ou cru devoir intégrer un tel message? C’est sur ce même terreau qu’est née la philosophie, laquelle a repris à sa manière cet ensemble de questions sans jamais cesser d’en produire une analyse et detenter d’y répondre, allant jusqu’à parvenir parfois à des hypothèses contradictoires. Nous savons combien s’opposaient par exemple les pointsde vue respectifs de Héraclite et de Parménide17. Le premier professait que nul n’avance autrement que sur le chemin qui a été tracé pour lui, alors que pour le second,le chemin que chacun parcourt est celui qu’il trace lui-même. Plus près de nous, se retrouve une opposition aussi radicaleentre de Jean-Jacques Rousseau18 et Thomas Hobbes19. À l’homme naturellement bon et corrompu par la société, autrement dit les autres, du premier, s’oppose celui du second qui en fait un loup pour l’autre qui en est lui-même ‘naturellement’ un! Je necrois pas utile de convoquer bien plus près de nous les figures de Kant, Nietzche, Husserl ou Lévinas qui démontrent que le débat est loin d’être épuisé.

15Lévitique 19,18 16Matthieu 22-3917voir Wisman, H: Penser entre les langues,Albin Michel, 201218Rousseau J.J. Émile ou de l’éducation, Garnier Flammarion, 196119HobbesT. Léviathan, Gallimard, Folio-essais, 2000

 

14Mais ce qu’il y a d’intéressant aussi bien du côté des religions que du côté de la philosophie, c’est que les unes comme l’autre,depuis déjà les pré-socratiques et Aristote20, n’ont jamais cessé de se préoccuper de l’enfant, de ses potentiels et de son destin. C’est sans doute grâce à cette communauté d’intérêts qu’ont été mis en place, de façon absolument empirique, des principes éducatifs qui ont fini par faire consensus et qui ont produit les individus que nous sommes pour la plupart d’entre nous. Nous avons en effet été construits sur la prise en considération de la différence sexuelle et de la différence générationnelle. Ce que la post modernité a remis radicalement en question avec tous les débats de ces derniers mois. La prise en compte de la différence sexuelle permettait de repérer une différence fondamentale, avec ses répercussions dans le corps, lequel est le seul siège des pulsions et de leur tyrannie. J’insiste une fois de plus au passage sur le corps et son importance, sur le corps et les antennes qu’en sont les organes des sens dans un univers perceptuel complexe. Et je continuerai de le faire malgré les reproches que les psychanalystes me font sur ce point, auquel je leur ai d’ailleurs répondu21. Loin de nier l’importance du langage et de son action, j’explique la manière dont il intervient chez les bébés par les effets qu’il produit sur le corps de la mère qui entend les mots et qui les transmets par des modifications de son tonus musculaire. Modifications auxquellesle bébé est particulièrement sensible du fait que ses fibres nerveuses ne sont pas électriquement isolées et que le courant qui s’y crée diffuse largement. L’isolation de ces fibres par une gaine de myéline ne commence en effet qu’à la naissance et progresse à la vitesse de 0,2 millimètres par jour. Soit, me dira-t-on, et l’inconscient, j’en ferais quoi? En nierais-je la réalité et l’importance? Pas le moins du monde. Et j’insiste autant sur son importance cruciale que sur la manière dont il régit chaque seconde de l’existence de chacun. Mais j’en fais un palimpseste sur lequel s’inscrit la lutte que le sujet ne cesse pas de mener contre la tyrannie de ses pulsions, sur fond de celle menée contre les leurs par les générations qui ont précédé sa venue au monde. La génération qui le précède lui adresse à cet effet des injonctions implicites qui le placent comme maillon d’une histoire, charge à lui d’en expurger le texte,tout en poursuivant sa lutte contre ses propres pulsions.

20Aristote: Éthique à Nicomaque, Vrin, 199021Naouri A.: Les pères et les mères, Odile Jacob, 2004

 

15Que sont par exemple un prénom, un rang dans la fratrie, une place dans le désir parental, sinon les indices d’une histoire qui n’a pas été choisie, qui échoit, dont on est tenu de proroger le cours,que seul le langage peut affronter et tenter d’exploreret au centre de laquelle la mère occupe une place déterminante?La mère, dont je ne cesserai pas de dire l’extrême importance, est cet individu dont une empreinte indélébile a été déposée dans le cerveau fœtal et que le séjour de neuf mois de gestation a mis à l’origine de tous les ‘oui’, puisque son corps a répondu de façon affirmative et satisfaisante à toutes les besoins du corps fœtal. Respectant rigoureusement le système pulsionnel, qu’elle le veuille ou pas, elle est la promotrice du principe de plaisir auquel il est spontanément, voire rationnellement impossible de renoncer. C’est d’ailleurs pour cela qu’on la voit capable aujourd’hui de tisser autour de son enfant un utérus virtuel extensible à l’infini.Le père, dont n’existe aucune trace dans le cerveau, est un étranger perçu comme tel. Mais son importance n’en est pas moins grande. D’abord du fait de l’existence du placenta. Le placenta, je le rappelle, est un filtre qui a, entre autres propriétés, de permettre à la mère et à l’enfant de ne pas s’entretuer. Or, il est d’origine paternelle exclusive puisque sa fabrication et sa gestion sont assurées par les seuls gènes du spermatozoïde22. La naissance bouleverse ce dispositif initial. Du fait de la disparition de l’avatar paternel qu’était le filtre placentaire, il n’y a plus de filtre entre l’enfant et sa mère, laquelle en revanche va occuper cette fonction entre l’enfant et son père. Au point de faire de ce père le personnage qui serait à l’origine de tous les ‘pas oui’ qu’elle émet ou que quiconque émet. Ces ‘pas oui’, ces ‘non’ qui sont des limites posées à l’investissement et au déploiement du principe de plaisir, précipitent en conséquence sur le père, lui sont attribués,et introduisent l’enfant au principe de réalité. La différence sexuelle du père est constatée par l’enfant à partir de ses caractéristiques physiques, par la vision d’abord dont j’ai dit l’importance comme sens intégrateur et par les phérormones ensuite. Il est bon de rappeler que le rhinencéphale est le premier cerveau mis au point au cours de l’évolution des êtres vivants et que le sens olfactif, le premier à se développer in uterorestetrès performant dans la petite enfance. L’intérêt de cette différence sexuelle c’est qu’elle permet à l’enfant de repérer de façon plus claire, plus aigue et surtout plus facilement engrammable la différence entre les ‘oui’ et les ‘pas-oui’. C’est une différence aussi fondamentale et efficiente que le sont le vert et le rouge des feux de croisement. On pourra toujours faire valoir, et c’est vrai, que les feux de croisement peuvent être à l’orange continu. Mais chacun sait que l’usager doit alors mobiliser son

22MCGRATHJ, SOLTERD. Completion of embryogenesis requires both the maternal and paternal genomes. Cell 1984; 37: 179-83

 

16expérience et la prudence qu’il sait déployer, toutes choses pour lesquelles le bébé et l’enfant ne sont pas outillés. Et puis, que serait une circulation dans une cité où tous les feux seraient à l’orange continu!! Si le père est le support de tous les ‘pas-oui’, il n’a pas pour autant besoin d’en être l’émetteur. C’est à la mère de les dispenser, compte tenu de la fiabilité de sa communication avec son enfant. À y regarder de plus près, c’est ce même principe qui assure le bon fonctionnement des entreprises grâce à la différence entre PDG et DG et celui de l’État grâce à la différence entre le Président et son Premier ministre. Le respect de la différence générationnelle n’est pas moins important que celui de la différence sexuelle. Et toujours pour une question de corps. Un bébé, et même un enfant, vit son parent comme un géant capable de l’écraser. Même contre battue, cette crainte ne disparaît pas. Elle contribue à l’observance des interdits qui sont posés, au refoulement des pulsions que les interdits visaient, puis à leur maîtrise. Avec la recherche d’amour qui s’y trouve associée, elle permet la récupération de l’énergie pulsionnelle au bénéfice de la sublimation. Ayant ainsi posé les principes élémentaires de toute éducation, qui incombe aux parents et non pas à l’école, je ne m’attarderai pas à ses détails auxquels j’ai consacré tout un ouvrage23. J’attirerai seulement l’attention sur un fait que prouve l’expérience: il ne peut y avoir de père pour un enfant qu’introduit comme tel auprès de cet enfant par la mère. Et qu’il ne peut y avoir d’encouragement sinon d’injonction, adressée à la mère pour l’amener à procéder à cette désignation, qu’à partir d’un consensus sociétal. À défaut d’un tel consensus,elle reste livrée à son propre système pulsionnel qui date du tout début de nos fameuses 24 heures. Or, nos sociétés, qui confondent le inégalités, contre lesquelles il ne faut pas cesser de se battre, et les différences, qu’il faut absolument respecter, ont décidé d’effacer toutes les différences, abandonnant les mères à leurs pulsions, réduisant les pères à l’impuissance et laissant l’enfant évoluer dans la direction dont les civilisations ont cherché à le détourner ... Et ce d’autant que, à côté de la dialectique introduite par les ‘oui’ et les ‘pas-oui’, interviennent,du côté de l’enfant une étape physiologique délicate de son développement,et du côté de ses parents un état d’esprit. Jusqu’au stade du miroir, qui se situe entre neuf à onze mois selon les individus, le bébé se pense comme un morceau de sa mère. À partir de ce stade, il comprend qu’il est lui, coupé de sa mère. Percevant son immaturité et sa dépendance des soins de sa mère, il va être conduit à la penser effrayante d’être

23Naouri A.: Éduquer ses enfants, l’urgence aujourd’hui. Odile Jacob, 2008

 

17si puissante, si toute puissante. De crainte qu’elle ne le tue, il va dresser obstinément contre elle pendant des mois et des années sa propre toute puissance. Il rejettera tous les interdits qui lui sont posés et déploiera toutes ses pulsions sous forme de caprices. La manière dont la mère va réagir à son attitude est déterminante pour sa vie entière. C’est ce que je désigne comme un état d’esprit. Soit la mère est décidée à l’éduquer en bridant sans états d’âme ses caprices et parvient ainsi à corriger le scénario paranoïaque qu’il a été conduit à construire et à lui faire maîtriser et refouler ses pulsions. Soit elle se fait sa vestale et satisfait la moindre de ses demandes. Elle le séduit alors et le laissera livré sa vie entière à son système pulsionnel, faisant rapidement de lui un petit tyran domestique puis plus tard un pervers préoccupé par sa seule personne. La sacralisation de l’enfant prônée par nos sociétés de consommation, et que j’ai nommée ‘infantolatrie’, a largement promu et favorisé la deuxième option, greffant la préhistoire dans la modernité. Il est convenu de nommer cela ‘post-modernité’ et de s’en féliciter. Même si cela nous éloigne à grands pas de ce que brocardait Freud24 quand, évoquant le registre pulsionnel25, il avait emprunté à Groddek26 sa notion de ‘ça’ et avait clairement et sèchement écrit que "wo es war, soll ich werden", “Là où était le ‘ça’, ‘je’ doit advenir. Cet objectif fixé à la cure psychanalytique ne témoigne-t-il pas de la fréquence avec laquelle nos semblables, même adultes,demeurent travaillés par leurs pulsions? Entraîner l’enfant à maîtriser les dites pulsions au cours de ses 4 premières années apparaît dès lors comme un devoir. Danton déclarait qu’après le pain c’est d’éducation que le peuple avait le plus besoin. Et Kant relevait que l’humain est le seul animal qui a besoin d’être éduqué. Je ne suis donc pas le premier à dire que la préhistoire est encore en nous ( hcqs...que l'ENtre-christianisme ne fait que commencer ...) . Peut-être aurais-je dû introduire une nuance en disant plutôt que nous sommes en train de retourner, à grands pas et tous les jours un peu plus, à la préhistoire.

24Freud S. Nouvelles conférences sur la psychanalyse, Gallimard, idées, 1936

25Freud S. Pulsions et destins des pulsions, Paris, Payot, 2012 26Groddek G. Le Livre du ça, 1923, Gallimard 1963

 

 

 

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