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De Franck Abed à propos d’un ouvrage de Jean-Marc Bourdin consacré à René Girard :

Jean-Marc Bourdin est docteur en philosophie de l’université Paris 8. Il a déjà commis Duchamp révélé et L’art contemporain à l’épreuve de la théorie mimétique. Il nous semble intéressant qu’un enseignant en philosophie étudie et compose sur René Girard quand on sait combien ce dernier se défiait de la philosophie.

La difficulté pour les êtres humains reste la même depuis la nuit des temps : comment s’organiser pour la vie en société, en sachant que le désir qui agite les êtres humains peut être destructeur ? Alors que les sociétés démocratiques et libérales glosent sans cesse sur l’égalité, voire l’égalitarisme, certains tentent « de produire une philosophie politique originale » pour que les hommes puissent bénéficier de la concorde civile et de la paix des nations.

Cet ouvrage est, comme l’indique l’auteur, « issu de sa thèse de doctorat de philosophie, soutenue à l’université Paris 8 en septembre 2016 ». Il avoue lui-même que ses proches « l’ont soutenu en le laissant libre de cette entreprise fantaisiste : une thèse de philosophie écrite par un non-philosophe sur un penseur qui avouait sa naïveté philosophique quand il n’instruisait pas un procès contre la philosophie en l’accusant, comble de la provocation, de suivre les mêmes errements que les religions à propos de la violence. » Les disciples de Girard le savent pertinemment, la Bonne Nouvelle évangélique ne subit pas cette critique de la pensée girardienne, car selon elle, l’Evangile est le seul à démasquer le mythe de la violence, en rappelant « l’innocence de la victime émissaire » et en pointant du doigt « l’inefficacité de la violence sacrificielle ».

René Girard a produit une analyse, que nous trouvons extrêmement pertinente, sur la « Théorie Mimétique »Le docteur en philosophie dit

« qu’elle est l’explication ultime des comportements humains, dont nous devrions à tout prix nous délivrer si nous voulons accéder à des paliers plus élevés de notre humanité. »

Prenons le temps d’expliquer très sommairement cette thèse de Girard. Bourdin écrit :

« La théorie mimétique peut ainsi se résumer en trois thèses articulées : le désir mimétique conduit fatalement les rapports humains à la rivalité ; le mécanisme du bouc émissaire est l’origine violente de la culture ; la révélation destructrice du mécanisme victimaire par le christianisme oriente le monde vers une apocalypse. La violence est donc potentiellement en chaque rapport humain, mais aussi à l’origine et à l’horizon de l’histoire de l’humanité. Le dévoilement de ses mécanismes est le projet assumé de la théorie girardienne. »

Le propos se veut extrêmement clair, pédagogique et fondé.

Partant de ces constats, nous comprenons ainsi que

« Girard entend répondre à la question de la permanence et de l’omniprésence de la violence dans l’histoire, en indiquant que des menaces qui pèsent sur nous, la plus redoutable, nous savons, la seule réelle, c’est nous-même. »

Au sujet de cette fameuse violence contemporaine, Girard déclare :

« Ce que les gens appellent l’esprit partisan n’est rien d’autres que le fait de choisir le même bouc émissaire que ses voisins. »

Ainsi, il n’y a aucun étonnement à ce que Girard

« [reconnaisse] au grand prêtre Caïphe l’expression sous sa forme la plus haute de son idée du politique, laquelle aurait énoncée selon l’Evangile de Jean (11,50) : il vaut mieux qu’un seul homme meure pour le peuple et que la nation ne périsse pas tout entière ».

Cette réflexion brillante éclaire réellement l’œuvre de l’auteur du magistral et trop méconnu essai : « La violence et le sacré ». Bourdin apporte une précision sur l’idée de Girard à l’endroit du Grand Prêtre du Temple de Jérusalem :

« Cette définition est typique de l’approche girardienne, minimaliste, inattendue, provocante, cynique en apparence, mais elle invite à une conversion générale au sein d’un monde qui, enfin conscient de cette injustice de la victime réconciliatrice arbitrairement choisie, renoncerait à toute mise à mort ou exclusion des victimes innocentes par la foule. »

Nous ne saurions mieux dire.

La difficulté pour le Politique reste de comprendre et d’encadrer les passions humaines qui se fondent sur le désir. A l’heure des réseaux sociaux qui permettent une expression continue et en masse des citoyens, dont la majorité est bien souvent exclue, caricaturée ou censurée par les médias qualifiés de traditionnels,

« le gouvernant doit prendre aussi en permanence le pouls de sa population, de l’élection périodique à l’enquête d’opinion ; il a pour obligation de considérer les opinions formulées par ses opposants, ne serait-ce que pour y répliquer. »

De fait, la tâche d’un pouvoir politique, quel qu’il soit, est d’assurer la cohésion sociale d’individus aux désirs à la fois similaires et antagonistes. Dans les deux situations, la violence ne se situe jamais très loin. En effet, si deux individus émettent le même souhait, cela peut déboucher sur la confrontation. De même, si deux personnes désirent deux choses contraires – pour prendre par exemple un cas simple mais extrême de la vie de tous les jours, ouvrir ou non la fenêtre dans un transport en commun, car l’un estime qu’il a trop chaud : même là, il existe un conflit sous-jacent. Le désir identique ou opposé peut ainsi, dans de nombreuses situations, donner naissance à une lutte, si les acteurs n’arrivent pas à s’élever au-dessus de la simple dimension passionnelle et émotionnelle.

Bourdin rappelle très justement que

« même les dictateurs n’agissent pas selon leurs seuls caprices, s’ils veulent se maintenir au pouvoir. Ils usent de la propagande quand les dirigeants issus d’élections libres indiquent s’adonner à la pédagogie et à la communication politique, une différence de degré plus que de nature. Tous visent à médiatiser les désirs de l’opinion publique. »

En réalité, les élections libres n’existent presque jamais dans l’histoire présente ou passée, car avant celles-ci, il y a toujours un cadre imposé – au moins sous-entendu, si ce n’est davantage – par les organisateurs des dites élections. Par la suite, Bourdin énonce une analyse qui rejoint l’idée que nous exposions précédemment :

« Produit de phénomènes par nature collectifs, conflictuels ou consensuels, la vie politique ne peut se passer de suggestions acceptées ou refusées par ceux auxquels elles sont destinées. Il n’y a donc probablement pas de désir politique (ou pas de revendication) sans médiatisation par un, plusieurs ou tous les autres, que son objet soit la détention du pouvoir ou l’organisation de la vie de la cité dans un sens estimé favorable à au moins un des intérêts en jeu. »

Certains diront encadrement, d’autres crieront à la manipulation…

La vie politique se construit ainsi par des miroirs, et donc des réflexions ou réfractions successives. Nous lisons avec intérêt :

« Les désirs des gouvernants sont médiatisés par ceux des gouvernés et inversement. Quant aux désirs des opposants, ils se définissent par rapport au pouvoir détenu par les gouvernants, et en fonction de la capacité à se faire désirer davantage par les gouvernés. Et les exclus aspirent à la situation enviable des citoyens. Ces médiations multiples aboutissent à égalisation des forces en jeu. Celles-ci finissent par s’opposer, chacun essayant de l’emporter à l’aide des moyens d’expression offerts par les libertés publiques : vote, pétition, manifestation, influence sur les législateurs, action en justice ».

C’est une des raisons pour laquelle nous répétons depuis des années que la démocratie s’apparente à un jeu, et un jeu parfois pervers…

A ce titre, ne soyons donc pas surpris de lire que

« Girard signale, à la suite de Shakespeare, qu’il s’agisse d’une maîtresse, de gloire militaire ou du pouvoir politique, que les hommes ne peuvent en jouir que par reflet. »

En fin de compte, l’homme évoluant sur l’échiquier social subit constamment « la médiation d’un autre dans l’appréciation du succès ou de la perte de confiance ». De fait, il ne faut pas feindre l’étonnement de constater le fait social suivant :

« Dans un système représentatif, un parti, majoritaire ou minoritaire, est à la fois un modèle pour ses militants, voire ses électeurs, et un obstacle pour ses opposants. »

Sur le papier et en théorie chaque organisation politique à volonté électoraliste « se trouve à égalité formelle de droits pour la conquête du pouvoir. Les accès aux financements peuvent être réglementés pour limiter le creusement d’inégalités dans la compétition. » Cependant, nous savons très bien que dans la vraie vie tout ceci est de la poudre de perlimpinpin. L’égalité dans la conquête du pouvoir par les urnes est une chimère, un mythe de la modernité démocratique qui malheureusement éblouit nombre d’individus en les empêchant de prendre du recul pour porter un regard objectif sur ce phénomène malsain.

Depuis la Grèce Antique et ses plus fameuses tragédies – dont la farce du procès de Socrate, et l’aberration grotesque qui conduisit à la défaite d’Athènes face à Sparte – nous savons que la démocratie, et l’élection-compétition qui est sa fille ou son corollaire, provoquent forcément les maux suivants : démagogie, mensonge, corruption, manipulation, coups tordus etc. Aujourd’hui encore, les grandes démocraties, libérales ou non, entrent sans cesse en conflit. Bourdin stipule que « la rivalité entre nations est également sans fin dans la guerre comme dans la compétition pour la puissance économique ou pour le prestige international ». Il ajoute très justement :

« si colonialisme et impérialisme ne sont plus de saison, l’état aspire à gagner en puissance politique, militaire, économique ou même culturelle, quitte à travestir ses ambitions sous le terme édulcoré d’influence. Et il ne se satisfait pas durablement de ses gains, toujours insuffisants, toujours à augmenter. »

En fin de compte, la démocratie ou le prétendu pouvoir du peuple par le peuple ne clôturent pas cette spirale de la violence. Au contraire, ils l’entretiennent à l’aide d’outils les plus sophistiqués les uns que les autres. Et il ne faut pas oublier que nous n’en sommes qu’au début…

Plus prosaïquement, nous soutenons Lipovetsky qui stipule que

« les sociétés de tradition encadrant strictement les désirs et les aspirations ont réussi à limiter l’ampleur de la déception, [tandis que] les sociétés hypermodernes apparaissent comme des sociétés d’inflation déceptive. »

Une nouvelle fois, nous retrouvons la théorique mimétique à l’œuvre car « Girard, après Maria Stella Barberi, parle de spirale mimétique. Non seulement le désir politique est un désir mimétique, mais il subit comme ce dernier la sanction de la déception, déception qui rétroagit par la persistance ou le renouvellement des désirs des gouvernants, des gouvernés, des opposants et des exclus. »

Nous l’avons déjà écrit : tous nos choix sont politiques, notre manière de consommer ou de nous habiller, l’expression de nos idées personnelles, en passant par la musique que nous écoutons, ou les films que nous regardons au cinéma. Nous ne pouvons donc que nous réjouir du constat suivant : « au terme de ses recherches, Girard trouve chez Clausewitz le concept qui permet d’étendre la rivalité mimétique aux relations entre Etats : la guerre n’est rien d’autre qu’un duel à plus vaste échelle. » Pour être clair, la politique internationale correspond au champ de la rivalité entre les peuples ou les Etats. Ces derniers sont « réputés égaux puisque souverains. Cette rivalité entre les Etats est au cœur de la théorie (réaliste) des relations internationales. »

Une citation de ce génie universel que fut Pascal, issue de la Lettre XII des Provinciales, est placée en épigraphe d’Achever Clausewitz, dernière oeuvre de René Girard. Nous reproduisons cette citation :

« C’est une étrange et longue guerre que celle où la violence essaie d’opprimer la vérité. Tous les efforts de la violence ne peuvent affaiblir la vérité et ne peuvent rien pour arrêter la violence, et ne font que l’irriter encore plus. Quand la force combat la force, la plus puissante détruit la moindre ; quand on oppose les discours aux discours, ceux qui sont véritables et convaincants confondent et dissipent ceux qui n’ont que la vanité et le mensonge. »

Il s’agit d’un passage puissant qui nous invite à nous poser une question fondamentale : les hommes animés par des désirs contradictoires et violents sont-ils encore capables aujourd’hui de déterminer ce qui est beau, vrai, juste et bon ? Nous en doutons fortement… au vu du chemin que prennent nos sociétés.

Pour être le plus précis possible, l’origine des problèmes humains est parfaitement exposée dès le premier chapitre de la Bible. Nous citerons une nouvelle fois Girard :

« Ce n’est pas un hasard si, dans la Genèse, l’histoire d’Abel et Caïn vient immédiatement après celle d’Adam et Eve. Ces deux histoires nous font passer du désir double de l’objet à la destruction du rival. Elles résument l’ensemble du processus mimétique et l’histoire de l’humanité ».

Bourdin ajoute :

« Le péché originel prend toute sa signification avec la succession de ces deux histoires de désir mimétique et de meurtre du semblable. La théologie met l’accent sur la désobéissance pécheresse tandis que les institutions politiques et religieuses s’efforcent de masquer les traces sanglantes de ces origines. »

La doctrine du péché originel, énoncée en son temps par Saint Augustin parfaitement informé sur la faute d’Adam et la Passion du Christ, se trouve au cœur de la doctrine girardienne comme l’expose avec raison l’auteur. Or de façon curieuse et sans doute étrangement symptomatique, la réalité du péché originel est de nos jours questionnée et vidée de son sens par les théologiens les plus en vogue… René Girard en conclurait sans doute que le déni de nos origines nous rapproche chaque jour plus d’une apocalypse.

Avec sa thèse, Bourdin nous invite à la (re)découverte de la pensée de René Girard. Il met bien en avant le rôle central du désir dans les rapports humains et sociaux, au sens large du terme. Il conclut que l’égalité, loin d’apaiser les tensions, reste l’une des causes principales de la rivalité. Cet essai, que nous avons grandement apprécié, sous-titré « Pour une théorie mimétique des sociétés politiques » se prolonge par un tome 2, que nous avons déjà hâte de lire. Son titre est « René Girard, promoteur d’une science des rapports humains ».

 

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