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PSYCHOLOGIE - Quitter un lieu, une situation ou un partenaire insatisfaisants est impossible pour certains. Pourquoi? Et comment s'en libérer?

«À chaque fois que je m'en vais - d'un lieu ou d'une personne -, j'ai l'impression que je ne les reverrai jamais, que je ne reviendrai pas et qu'il s'agit donc d'un adieu.» Ainsi un patient expliquait-il à la psychanalyste Nicole Fabre son impossibilité à vivre sereinement des allées et venues dans son existence. Pour celle qui a notamment écrit J'aime pas me séparer (Éd. In Press), cet aveu n'a rien d'étonnant. «La séparation est la grande affaire de nos vies, qui commencent avec la première, majeure, d'avec le corps maternel. Mais face à ces étapes que sont les séparations successives, nous sommes inégaux.» Histoire, éducation, lignées, milieux différents… ou même simplement tempérament influeront sur la capacité à se détacher. «Dès l'état de bébé, on observe des spécificités de comportement, explique Nicole Fabre. Certains ont plus de mal à quitter les bras de leur mère.»

À l'âge adulte, et notamment dans les couples, ces différences perdurent. L'une des missions de Pascal Anger, psychanalyste, psychothérapeute de couples et de familles, et médiateur familial, est justement de «remettre à niveau» des partenaires qui souvent n'ont pas la même appréhension des enjeux générés par une séparation. «Certains, parce qu'une rupture précédente les a marqués, appréhendent la moindre idée de divorce, observe-t-il. Ils en ont gardé une représentation nocive. Parfois aussi, ils ont du mal à renoncer à ce couple-ci, même s'ils y vivent mal. Ils ne peuvent s'en couper, ne peuvent rien en transformer, car ils tiennent d'abord à l'idée qu'ils s'en font et ont peur de se projeter vers un ailleurs.»

«À l'heure où de nombreuses difficultés économiques obligent des partenaires à demeurer ensemble, il s'agit souvent de leur rappeler que la liberté n'a pas de prix»

Pascal Anger, psychothérapeute

Il faut donc décrypter en premier ces empêchements. Parfois, le couple lui-même est pathologique: «Fusionnels jusqu'à ne plus savoir quoi faire l'un sans l'autre, les partenaires forment désormais un couple mortifère», explique Pascal Anger. Dans la relation sadomasochiste, notamment, l'incapacité à se séparer devient spectaculaire. «Nous voyons des couples, après des années de lutte, et apparemment décidés enfin à se séparer qui, au moment où nous les croyons libérés, reviennent en séance pour continuer à se disputer les petites cuillères…»

- Crédits photo : Dessin Pinel

Plus souvent, au niveau individuel, les conséquences de l'incapacité à se détacher avancent de manière insidieuse, jusqu'à être inaperçues. «La personne semble dans le rejet de la vie, de soi-même et des autres, observe Nicole Fabre. Elle ne s'engage ni ne profite de rien, se montre dans un état dépressif vis-à-vis de la relation ou a du mal à prendre au sérieux l'amour qu'on lui manifeste. En réalité, c'est le sentiment que si la relation meurt, j'en mourrai, et l'angoisse d'en mourir, qui téléguide tout à ce moment-là.»

Le rapport au temps peut aussi s'en trouver très affecté, chez certains qui semblent pris dans un lien «visqueux» avec des lieux. «Ils s'arrangent pour arriver systématiquement en retard […] et surtout, de façon constante, chaque fois qu'il est question de se présenter aux rendez-vous décisifs de l'existence», note le psychanalyste Moussa Nabati dans Réussir la séparation (Éd. Fayard). «Tout se passe comme si changer, mettre fin à un état ou une tâche, à un moment donné, dans un lieu précis, pour en aborder d'autres, ailleurs, autrement, devenait interdit.»

Relancer l'imaginaire

Dans la thérapie, il faut souvent relancer l'imaginaire. «Toute la démarche, qui est aussi celle de tout adulte dans la vie, est de se demander “comment puis-je m'apprendre moi-même à me séparer?”», estime Nicole Fabre. «Pour elle qui a vécu la perte de son époux, être capable d'aimer même quand l'objet d'amour n'est plus là, requiert de pouvoir se dire: “La vie continue” ainsi que d'être capable de passer du “Je ne le verrai jamais plus”, tellement épouvantable, à “Je demeure porteur, en mon intériorité, de l'autre”. Car ce qui a été vécu, dans un couple, ou dans une maison, un pan de vie professionnelle, est là pour toujours.» Et dans le cas de la séparation amoureuse? «Là aussi il s'agit de garder le bon qui a été vécu alors qu'il y a eu aussi tant de mauvais!»

En thérapie de couple, Pascal Anger estime que «le rôle du professionnel est parfois celui d'un facilitateur, afin que les partenaires puissent enfin se dire: “OK, on est prêts à se quitter.”» Pour cela, il aura fallu pour eux en passer par imaginer ce qu'ils feront de cette liberté nouvelle, et de quel prix il faudra la payer. «À l'heure où de nombreuses difficultés économiques obligent des partenaires à demeurer ensemble, rappelle le psychothérapeute, il s'agit souvent de leur rappeler que la liberté n'a pas de prix.» Une formule opportune pour tous ceux qui se sentent, d'une manière ou d'une autre, et dans quelque domaine que ce soit, «englués».

Voir aussi sur YouTube «Les Petites Vidéos» de Nicole Fabre, https://www.youtube.com/channel/UCn6JXot4ojKSB8Jml1Ffb3A


Moussa Nabati: «Nous avons tous des difficultés à partir»

Moussa Nabati, psychanalyste et docteur en psychologie, vient de publier Réussir la séparation , pour tisser des liens adultes (Éd. Fayard).

LE FIGARO. - Pourquoi certains sont-ils confrontés à ce que vous nommez «l'inséparation»?

Moussa NABATI. - Nous avons tous des difficultés - parfois même grandes - à partir, laisser ceux que nous aimons pour avancer sur notre propre chemin de vie. Ce que l'on pourrait appeler le «syndrome du Petit Poucet», la crainte d'être abandonné, existe en chacun de nous. Mais, lorsque cette peur s'impose de manière intense et permanente, on peut supposer qu'elle ne renvoie pas à une préoccupation actuelle ou même future mais à une problématique ancienne. Quand la libido, l'énergie vitale, fonctionne de manière souple, elle s'investit sur des êtres, des lieux ou des objets tout en ayant la capacité de se détacher, avec sérénité. Cependant, ceux qui ont l'épée de Damoclès d'une rupture tragique suspendue au-dessus de leur tête, vivent dans la hantise que celle-ci se réalise. Et inconsciemment, ils risquent de pousser les autres à les rejeter.

Comment cela est-il possible?

Par exemple, la femme qui se trouve sous l'emprise de la petite fille «insecure» en elle. Elle est souvent aux aguets. Boulimique de la reconnaissance, elle s'effondre quand on oublie son anniversaire, ou quand son compagnon commet le moindre faux pas… Elle clame alors que personne ne l'aime, que les amours ou amitiés qu'on lui manifeste sont factices: elle est dans une quête intense pour retrouver de l'amour, mais, en raison de ses sentiments d'indignité, elle s'interdit de recevoir ce qui lui est offert. Ainsi, tous ceux qui donnent, non pas gratuitement, mais pour satisfaire leur besoin infantile de plaire, finissent par se faire rejeter.

«En réalité, on ne peut se séparer que si un vrai lien a pu être tissé auparavant»

Moussa Nabati

Pourquoi l'angoisse de la rupture empêche-t-elle de pouvoir  se séparer?

J'ai souvent parlé, dans mes précédents livres, de la dépression infantile précoce (DIP). Elle frappe les personnes n'ayant pu vivre, dans leur enfance, l'attachement premier et fondateur avec un parent, émotionnellement absent, malade, ou incompétent. C'est ce traumatisme subi dans le passé qui ressurgit au présent, à chaque fois qu'elles se croient abandonnées. Car en réalité, on ne peut se séparer que si un vrai lien a pu être tissé auparavant.

Comment réparer cela?

Le premier travail en psychothérapie est de repérer cette difficulté à accepter la séparation. De nombreux patients arrivent en accusant l'extérieur: «on m'a laissé tomber» ou «je vais me retrouver seul»… Leur côté «adulte» étant très faible, ils restent dominés par le petit garçon ou la petite fille déprimé en eux. Cela crée un clivage entre leur intérieur et l'extérieur, idéalisé à l'excès, censé pouvoir satisfaire leurs besoins infantiles d'amour. La prise de conscience de ce clivage permet de réhabiliter «la mère intérieure», pour être moins en demande de reconnaissance. Repérer l'origine psychologique ancienne de ses exigences, diminue sa dépendance à l'égard des mères «substitutives» (le partenaire, la consommation, les drogues, l'argent…) afin de se nourrir à ses sources profondes.

À quoi voit-on que la personne  a trouvé ces «forces intérieures» que vous mentionnez?

Elle devient capable d'engagement certes, mais aussi de séparation désormais, sans que quitter quelqu'un ou quelque chose, même si cela s'avère douloureux, aboutisse à sa démolition. L'objet du désir n'est plus l'objet auquel on s'était tant attaché (partenaire, maison, travail…) mais le désir lui-même. Quand on est dans cet équilibre entre son enfant intérieur et sa part adulte, on est alors apte à donner, à aimer mais aussi à frustrer et à recevoir sans culpabilité. La libido souple et fluide c'est donc: je donne et je reçois, mais je suis aussi capable de frustrer et de refuser, si nécessaire.

Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 28/01/2019.

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    Vivre au quotidien avec quelqu'un d'anxieux peut s'avérer compliqué, voire, dans les cas les plus extrêmes, handicaper la relation. Pour éviter d'en arriver là, le médecin psychiatre Jean-Luc Ducher, auteur de Vaincre son anxiété par soi-même (1), partage ses recommandations pour réussir à maintenir sa vie de couple avec un partenaire un brin stressé.

    Avant tout, reconnaître le profil

    En matière d'anxiété, il existe deux catégories. Celle considérée comme «normale», comprenez sans conséquence trop importante, et celle dite pathologique. Une personne se trouve dans la seconde catégorie, «lorsque l'anxiété devient envahissante et qu'elle est pénible à supporter», indique Jean-Luc Ducher.

    Différentes manifestations sont identifiables. D'abord, le trouble d'anxiété généralisée (TAG), lorsqu'une personne se fait beaucoup de souci sans raison, ensuite le trouble panique, caractérisé par des crises d'angoisse aiguës, le trouble phobique, qui entraîne des peurs dans différents domaines, et enfin le trouble obsessionnel, qui induit des comportements répétés pour se rassurer.

    En vidéo, 7 conseils pour gérer son stress

    Ne pas servir de "médicament"

    Dans le cas d'un anxieux social qui a des difficultés à communiquer et qui ne réussit pas par exemple à passer un coup de téléphone, le conjoint sert alors d'atténuateur, de médicament. «Au départ, cela peut être valorisant parce qu'on a l'impression de lui être utile, mais au bout d'un moment, cela peut être très lourd à supporter», indique le psychiatre Jean-Luc Ducher. La clef ici est de ne pas entrer dans le système anxieux. Mieux vaut ne pas non plus faire l'effort à la place du partenaire.

    Inutile d'arrêter d'aider l'autre à faire certaines tâches du quotidien, «il y a toujours des choses que l'on sait plus facilement faire par habitude, et qui nous posent moins de problème. En revanche, si c'est systématique, on rentre dans un fonctionnement pathologique qui va entretenir l'anxiété de l'autre», met en garde le médecin.

    Ne pas jouer au psy

    Ce n'est pas parce que l'on aime son partenaire qu'on peut le guérir en devenant son thérapeute. Jean-Luc Ducher avertit que cela risque même de compliquer le couple, en entraînant une relation de «soignant-soigné et non plus d'amant-amant ou d'aimé-aimé».

    Ne pas materner

    Contrairement à ce que l'on pourrait croire, surprotéger a tendance à favoriser l'anxiété. «L'adulte anxieux est peut-être quelqu'un qui durant l'enfance a été "surcouvé" par ses parents. Si vous avez un petit à qui vous ne cessez de dire "habille-toi bien", "ne prends pas froid", "ne t'enrhume pas", vous envoyez des signaux de dangerosité», développe le Dr Ducher. Ces derniers conditionnent automatiquement l'enfant à s'inquiéter. Arrivé à l'âge adulte, il garde ce schéma.

    Lui suggérer des pistes pour arrêter d'envisager le pire

    Si le partenaire se fait du souci pour tout et rien, et qu'il est facilement sujet aux scénarios catastrophes, il est judicieux de lui proposer d'autres alternatives. Il ou elle imagine le pire parce qu'une personne qui devait l'appeler ne l'a pas encore fait ? Proposons-lui d'autres pistes qui pourraient expliquer l'absence d'appel : un besoin de repos ou des embouteillages. «Il faut amener l'anxieux à considérer le scénario catastrophe comme une hypothèse possible, mais pas la seule. Plus j'ai de scénarios alternatifs, moins j'ai de conviction que le premier auquel j'ai pensé soit le bon», explique le psychiatre.

    L'inciter à respirer calmement

    Si notre conjoint(e) fait régulièrement des crises d'angoisse et que notre présence ne suffit pas à l'apaiser, on peut l'inviter à respirer calmement. «Lors d'attaques de panique (des crises d'angoisse aiguës où les anxieux ont l'impression qu'ils deviennent fous ou qu'ils peuvent mourir, NDLR), la respiration joue un rôle important, les personnes respirent très vite et mal», développe Jean-Luc Ducher.

    Prendre du recul

    «Si vous-même vous angoissez, vous allez renforcer la situation. Vous renvoyez une image à l'anxieux qui se dit "si mon conjoint s'angoisse, c'est que j'ai raison de m'angoisser"», souligne le psychiatre. Pour cela, il faut prendre une certaine distance. «Il est important de prendre du recul pour permettre à l'anxieux de voir en nous un repère, quelqu'un qui est dans la situation mais qui n'angoisse pas», expose Jean-Luc Ducher.

    Faire attention à la contamination

    D'une part, «si j'ai moi-même tendance à me faire du souci mais que je le gère correctement, et que je suis avec une personne anxieuse, cette dernière risque de me "contaminer" et d'aggraver mon état», décrit Jean-Luc Ducher.

    Attention d'autre part à ce que le conjoint anxieux ne nous transfère pas son ressenti pour se libérer lui-même. «Le conjoint est utilisé comme médicament. Dans ce système, il transmet ses soucis à l'autre», prévient le psychiatre.

    Lui conseiller de consulter un professionnel

    Enfin, une des meilleures solutions lorsque la situation devient difficilement gérable et vivable est de l'inciter à consulter un professionnel, psychologue ou psychiatre. «On peut guérir de l'anxiété. Le problème est qu'il ne faut pas la laisser se développer. Plus on attend, plus ce sera long», souligne Jean-Luc Ducher.

    (1) Vaincre son anxiété par soi-même, de Jean-Luc Ducher, Éd. Odile Jacob, 256 pages, 21,90 euros, à paraître le 17 octobre 2018.