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ENTRETIEN - Le philosophe vient de publier un dictionnaire philosophique réunissant les thèmes, les concepts et les auteurs qui ont nourri sa pensée.

Au fil des articles de cet ouvrage qui embrasse toutes les branches de la philosophie et évoque la science aussi bien que la morale ou la politique, Luc Ferry se confie aussi sur son cheminement personnel. Du héros homérique à l'homme posthumain, en passant par l'homme de 1789, il puise dans les mythes et les philosophies de tous les âges pour rechercher un salut qui n'ait plus Dieu pour principe.

LE FIGARO. - Les Grecs demeurent-ils les auteurs de chevet de tout amateur de philosophie?

Luc FERRY. - Athènes et Jérusalem, la mythologie grecque et le judaïsme, constituent les deux principaux piliers de notre civilisation. Les Romains ne sont guère que des épigones: Jupiter n'est qu'un avatar de Zeus et le stoïcisme de Sénèque n'ajoute pas grand-chose à celui d'Épictète… Il faut connaître la culture grecque pour se connaître soi-même. Je dis bien la culture grecque, c'est-à-dire la mythologie plus encore que la philosophie. L'Odyssée d'Homère est à mes yeux plus importante que les dialogues de Platon ou la Métaphysiqued'Aristote, car l'histoire d'Ulysse est celle d'un homme qui part en quête de la vie bonne et cette quête du sens de la vie constitue la matrice de toute la pensée occidentale.

Souvenez-vous: Ulysse est un roi grec qui doit partir pour une guerre atroce, la guerre de Troie. Il va donc aller de la haine à l'amour, de la guerre à la paix, de l'exil à un retour dans sa demeure, du chaos à l'harmonie, bref, de la vie mauvaise à la vie bonne. C'est un itinéraire spirituel qui va aboutir finalement à une magnifique définition de la sagesse selon trois critères: le sage est celui qui parvient à vaincre les peurs qui nous replient sur notre petit ego, qui nous empêchent de penser librement et de nous ouvrir aux autres ; il est ensuite celui qui parvient à habiter le présent, à l'écart de la nostalgie et de l'espérance, du passé et du futur ; il est enfin celui qui retrouve son lieu naturel, sa juste place au sein du cosmos (pour Ulysse, c'est le retour à Ithaque). Le cosmos est comme un grand puzzle dont chacun de nous n'est qu'un petit fragment. Et comme le cosmos est éternel, en s'ajustant à lui, nous devenons nous-mêmes comme des fragments d'éternité. Tel est le but de la vie selon Homère…

Hasard sans doute de l'ordre alphabétique, l'une des premières entrées de votre Dictionnaire amoureux est «Allemagne». Vous semblez avoir une prédilection pour les penseurs allemands…

«Il y a deux grands moments, à mes yeux, dans l'histoire de la philosophie : le moment grec et le moment allemand, qui va de Leibniz à Heidegger»

Luc Ferry

Comment faire autrement? Philosophie et musique marchent de pair: Bach, Mozart, Schubert, Beethoven, Brahms, Schumann, Mahler d'un côté, Leibniz, Kant, Hegel, Schopenhauer, Nietzsche et Heidegger de l'autre. Avouez qu'il est bien difficile de contourner nos cousins germains. Il y a deux grands moments, à mes yeux, dans l'histoire de la philosophie: le moment grec et le moment allemand, qui va de Leibniz à Heidegger.

J'ai fait une partie de mes études à l'université de Heidelberg car je voulais lire ces philosophes dans leur langue. Rentré en France, j'ai consacré vingt années de ma vie à traduire Kant, Hegel, Fichte, Schelling, Cassirer, Adorno, Horkheimer, et quelques autres encore. J'ai à cette occasion découvert aussi l'histoire intellectuelle du judaïsme allemand, dont je parle assez longuement dans mon dictionnaire, une histoire passionnante et paradoxale. Je ne résiste pas au plaisir de vous raconter une anecdote que m'a confiée un jour Levinas. En 1925, lorsque Heidegger donne cours à Marbourg, il a devant lui trois élèves appelés à un avenir étincelant: Hannah Arendt, Emmanuel Levinas et Leo Strauss. Pourquoi ces trois jeunes juifs étaient-ils fascinés par un penseur qui, plus tard, allait clairement s'engager dans l'hitlérisme? Pour le comprendre, il faut rappeler que, dans la philosophie de Hegel, le judaïsme est réduit à la figure de la «conscience malheureuse».

Selon Hegel, l'interdiction hébraïque de se faire des images de Dieu empêche toute réconciliation de l'humain et du divin, «du fini et de l'infini». Le dieu des juifs est donc un dieu de la déchirure et de l'altérité. Or ce que Hegel voit de manière négative, de grands intellectuels juifs (Cassirer, Adorno, Marcuse, Horkheimer, mais aussi Lévinas ou Derrida, entre autres…) vont y trouver au contraire quelque chose de magnifique. La différence et l'altérité sont ce qui fonde le pluralisme, ce qui donne sens au rapport à autrui. Si des intellectuels juifs comme Levinas se sont retrouvés chez Heidegger, c'est parce qu'il représentait au plus haut degré une philosophie de l'altérité et de la différence, une philosophie qui déconstruisait le système hégélien. L'engagement politique ultérieur de Heidegger fut bien sûr désastreux. Corruptio optimi pessima, dit l'adage latin, «la corruption des meilleurs est la pire»…

Comment peut-on être un philosophe universaliste et avoir une telle fascination pour le génie particulier de la nation allemande?

Ce génie n'a rien de particulier. Les Allemands ont inventé tout autant que nous l'idée républicaine et universaliste de la nation, celle de Kant, grand admirateur de la Révolution française, fondée sur les droits de l'homme, sur un humanisme qui fait abstraction des racines et des communautarismes. N'oubliez pas que les fondateurs de la IIIe République étaient presque tous kantiens…

À la lettre «B» du dictionnaire, on trouve un mot inattendu, «Bohème»…

- Crédits photo : Plon

J'aime, que dis-je, j'adore cette bohème parisienne, cette bohème romantique qui va animer ce qu'on appelle déjà le «Tout-Paris» entre 1830 et 1900. C'est d'abord celle des disciples de Victor Hugo: Théophile Gautier, Gérard de Nerval, Pétrus Borel… Cette bohème jeune et joyeuse entendait rompre avec le monde bourgeois, un univers incarné par Monsieur Prudhomme, le personnage ridicule de la pièce d'Henry Monnier, archétype du notable stupide et content de lui.

Ils inventent pour baptiser leurs «camaraderies» des noms qui symbolisent tous la rupture avec le monde bourgeois: les «Fumistes», les «Jemenfoutistes», les «Gueux», les «Hirsutes», les «Vilains Bonshommes», les «Brutalistes», puis les «Incohérents», dont Alphonse Allais est un des piliers. Dans leurs expositions, qui attirent des milliers de badauds, on trouve des «peignes pour chauves», des «balançoires de mur» ou encore cet objet inventé par Allais (c'est mon préféré): un «aquarium en verre dépoli pour poisson timide»…

Ces jeunes romantiques inventent aussi le premier monochrome, le fameux Combat de nègres dans un tunnel la nuit, de Paul Bilhaud, en 1882, un Soulages avant l'heure. Il est bientôt suivi d'un monochrome rouge, réalisé par Alphonse Allais: La Cueillette de la tomate au bord de la mer Rouge par des cardinaux apoplectiques. Bien avant John Cage, Allais donne aussi le premier «concert de silence», à l'occasion de l'enterrement d'un «grand homme sourd», et parce que «les grandes douleurs sont muettes»…

Cette bohème humoristique forme la préhistoire de l'art contemporain, mais aussi de Mai 68. Il y aura plus tard une deuxième bohème, qui va recouvrir la première: celle de Tzara et du dadaïsme, du Bateau-Lavoir et de Picasso, des surréalistes et de Breton. Cette seconde bohème est communiste. Comme les jeunes romantiques, ils sont bien sûr «antibourgeois», mais pour des raisons bien différentes, beaucoup moins joyeuses, parce qu'ils conçoivent l'art comme l'avant-garde de la révolution prolétarienne. Fini de rire: on est devenu sérieux et on se prend au sérieux.

Parmi les grands penseurs que vous évoquez, Tocqueville apparaît à plusieurs reprises…

«La droite de gouvernement n'a jamais eu de grandes passions, sauf pour l'économie et parfois la nation, en cas de crise. C'est à la fois sa force et sa faiblesse»

Luc Ferry

Tocqueville a identifié combien la dynamique de la démocratie résidait dans la passion de l'égalité. Si l'on considère la France contemporaine, quatre passions démocratiques, c'est-à-dire «communes», largement partagées, sont indexées sur nos quatre familles politiques. L'indignation anime l'extrême gauche, la jalousie et l'envie une grande partie du socialisme, la colère est l'affaire du FN qui bouillonne en permanence et la peur booste l'écologie. Si vous ajoutez la compassion, vous avez le carburant des médias.

La droite de gouvernement n'a jamais eu de grandes passions, sauf pour l'économie et parfois la nation, en cas de crise. C'est à la fois sa force et sa faiblesse. En temps normal, elle s'efforce de trouver des solutions raisonnables, ce qui n'est jamais très enthousiasmant. Les discours parlementaires de Tocqueville sont remarquables. Lors des débats sur la Constitution de la IIe République, fin 1848, il explique par exemple comment le «droit au travail» conduit au communisme: si l'État veut sérieusement le garantir, il doit devenir lui-même entrepreneur, donc s'approprier les moyens de production. Marx ne dit pas autre chose, mais il en tire bien sûr des préconisations opposées.

Vous abordez aussi des sujets actuels, comme celui du droit des animaux. Comment trouver l'équilibre entre cette cause qui vous est chère et l'outrance du militantisme vegan?

Les animaux souffrent, contrairement à la thèse cartésienne qui voudrait qu'ils soient des automates, des machines dénuées de sensibilité et d'affectivité. Descartes voulait rompre avec l'animisme médiéval qui voyait des forces occultes à l'œuvre partout dans la nature. Il a donc retiré du monde animal tout ce qui était réputé avoir une âme, tout ce qui était animé. À l'inverse, les utilitaristes anglais ont soutenu que les animaux sont capables d'éprouver du plaisir ou de la douleur. Maupertuis disait contre Descartes, non sans profondeur et humour, qu'on n'a jamais vu personne martyriser une horloge!

Les sadiques qui torturent les animaux savent très bien qu'ils provoquent de la souffrance, sinon ils ne le feraient pas. Il est évident pour tous les scientifiques aujourd'hui que l'animal est un être vivant sensible, et non un simple «meuble», comme le droit français le définissait encore jusqu'en 2014. Les effroyables vidéos de L214 ont scandalisé le monde. C'est assez de manger les animaux, on n'est pas obligé de les faire souffrir pour autant. Il n'empêche: l'animal n'est pas une personne, un sujet de droit, il n'est pas humain, ce qui rend la réflexion sur la question des droits qui lui reviennent à la fois difficile et passionnante.

«Le transhumanisme prétend tout simplement lutter contre la vieillesse, fabriquer une humanité qui serait si je puis dire «jeune et vieille à la fois». Pourquoi pas ?»

Luc Ferry

La nature n'est jamais, selon vous, prescriptive d'un devoir pour l'homme. Dans un monde où aucune valeur, aucune religion, aucune philosophie ne prévalent, comment fonder une morale commune?

Jamais l'homme n'aurait inventé ce qu'il a conçu de meilleur depuis deux siècles s'il avait considéré la nature comme un modèle à imiter: la protection des personnes âgées et des handicapés est tout sauf naturelle. Dans la nature, c'est la sélection naturelle darwinienne qui domine. Nous choisissons librement dans la nature ce que nous voulons aimer et ce que nous voulons combattre.

S'agissant de votre deuxième question, il existe une morale des droits de l'homme d'inspiration kantienne qui commande de ne jamais utiliser l'être humain comme un moyen et toujours comme une fin. La notion de «loi naturelle» telle que la reprend l'Église est un héritage d'Aristote et saint Thomas: nul besoin d'y recourir pour définir des valeurs morales absolues, non relatives. Du reste, Jésus lui-même ne parle jamais de «loi naturelle», il parle d'amour, d'égalité, d'humanité… En un mot, je préfère Jésus et Kant à Aristote et saint Thomas.

Le transhumanisme, enfin, inquiète beaucoup de monde… mais pas vous?

En effet. Il faut distinguer transhumanisme et posthumanisme. Le projet posthumaniste veut fabriquer une intelligence artificielle «forte», c'est-à-dire une machine qui disposerait de la conscience de soi, du libre arbitre et d'émotions humaines, et pas seulement d'une formidable puissance de calcul. Je n'y crois guère. Le transhumanisme, lui, prétend tout simplement lutter contre la vieillesse, fabriquer une humanité qui serait si je puis dire «jeune et vieille à la fois». Pourquoi pas? L'humanité a-t-elle été durant le XXe si merveilleuse qu'on ne puisse travailler à lui permettre de devenir plus sage en réconciliant, comme dans le poème de Hugo, Booz endormi, la flamme de la jeunesse et l'expérience de l'âge?

Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 08/12/2018. Accédez à sa version PDF en cliquant ici