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Le Gai savoir (1882) se compose initialement de quatre livres écrits par Friedrich Nietzsche (1844-1900), il en ajoute un cinquième lors de la seconde édition parue en 1887 et donne à l'ensemble une Préface ainsi qu'un appendice poétique intitulé "Chants du Prince". Cet ouvrage est connu pour traiter notamment de deux thèmes nietzschéens connus : la mort de Dieu et l'éternel retour. 

Le § 125 qui est reproduit dans son intégralité ci-dessous constitue l'annonce de la mort de Dieu. Cette annonce est faite par un homme que Nietzsche décrit comme "insensé", "fou". Comment, en effet, Dieu, un être par définition éternel et immortel, pourrait-il mourir ? En réalité, derrière cette parabole, Nietzsche évoque la perte d'influence de l'Eglise et surtout la crise des valeurs qui caractérise l'Europe de la fin du XIXe siècle.
 
Intitulé "L'insensé", ce paragraphe décrit l'arrivée d'un homme fou parmi une foule d'incroyants. Il cherche Dieu, mais tout le monde autour de lui rigole : "A-t-il donc été perdu ? disait l’un. S’est-il égaré comme un enfant ? demandait l’autre. Ou bien s’est-il caché ? A-t-il peur de nous ? S’est-il embarqué ? A-t-il émigré ?" La foule pense que ce fou ne semble pas savoir que Dieu s'en est allé. Mais contrairement à ce qu'elle croit, lui le sait et il vient justement leur apprendre comment. Ce personnage de l'insensé incarne ici la parole à la fois poétique et philosophique, le poète et le philosophe étant souvent considérés par la foule incrédule comme des fous. Dans l'imaginaire collectif, ils aperçoivent certaines choses qui restent invisibles aux autres hommes. 
 
Ainsi, par le truchement de son personnage, Nietzsche annonce : "Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c’est nous qui l’avons tué ! Comment nous consolerons-nous, nous, les meurtriers des meurtriers ?" Dieu ne s'en est pas allé, il a été tué par les hommes. Il ne s'agit pas ici d'un cri de triomphe car ce n'est manifestement pas une bonne nouvelle : "N’errons-nous pas comme à travers un néant infini ? Le vide ne nous poursuit-il pas de son haleine ? Ne fait-il pas plus froid ? Ne voyez-vous pas sans cesse venir la nuit, plus de nuit ?" L'insensé annonce donc une mauvaise nouvelle, celle de l'avènement du nihilisme. 

Le nihilisme pour Nietzsche renvoie au phénomène de dévalorisation des valeurs et à leur perte d'autorité régulatrice. "Dieu est mort" signifie que les hommes ne croient plus non seulement en Dieu mais également en toutes les autres valeurs posées comme des absolus : le bien et le mal, le juste et l'injuste, etc. Autrement dit, les hommes n'ont plus foi en l'existence d'un au-delà et perdent les repères moraux qui leur permettent d'orienter leurs actions. Désormais ils deviennent eux-mêmes créateurs de valeurs, mais il y a évidemment un risque : "La grandeur de cet acte n’est-elle pas trop grande pour nous", demande Nietzsche ? 
 
L'insensé dessine un nouveau chemin expiatoire après le meurtre de Dieu : "Ne sommes-nous pas forcés de devenir nous-mêmes des dieux pour du moins paraître dignes des dieux ?" L'homme se voit contraint à une nouvelle tâche, ce que Nietzsche thématise sous le terme de surhumain et qui signifie le dépassement de l'homme dans un nouveau type de rapport à la vie, avec des valeurs qui, au lieu de corrompre les instincts vitaux comme le fait la morale chrétienne en meurtrissant le corps, est capable de s'affranchir du nihilisme en adoptant une attitude positive face à la vie. 
 
Cependant, l'insensé reste lucide sur la portée de son discours : "mon temps n’est pas encore accompli", et de fait, les religions sont encore loin d'avoir disparues. Mais la question finale du paragraphe mérite d'être posée : "A quoi servent donc ces églises, si elles ne sont pas les tombes et les monuments de Dieu ?" Aujourd'hui, elles semblent surtout devenues des établissements touristiques que l'on visite comme des curiosités d'un temps passé. Si la religion est encore présente, elle ne structure plus la vie aussi intensément qu'avant. 
 
Texte
 
"L’insensé. — N’avez-vous pas entendu parler de cet homme fou qui, en plein jour, allumait une lanterne et se mettait à courir sur la place publique en criant sans cesse : « Je cherche Dieu ! Je cherche Dieu ! » — Comme il se trouvait là beaucoup de ceux qui ne croient pas en Dieu, son cri provoqua une grande hilarité. A-t-il donc été perdu ? disait l’un. S’est-il égaré comme un enfant ? demandait l’autre. Ou bien s’est-il caché ? A-t-il peur de nous ? S’est-il embarqué ? A-t-il émigré ? — ainsi criaient et riaient-ils pêle-mêle. 

Le fou sauta au milieu d’eux et les transperça de son regard. « Où est allé Dieu ? s’écria-t-il, je veux vous le dire ! Nous l’avons tué, — vous et moi ! Nous tous, nous sommes ses assassins ! Mais comment avons-nous fait cela ? Comment avons-nous pu vider la mer ? Qui nous a donné l’éponge pour effacer l’horizon ? Qu’avons-nous fait lorsque nous avons détaché cette terre de la chaîne de son soleil ? Où la conduisent maintenant ses mouvements ? Où la conduisent nos mouvements ? Loin de tous les soleils ? Ne tombons-nous pas sans cesse ? En avant, en arrière, de côté, de tous les côtés ? Y a-t-il encore un en-haut et un en-bas ? N’errons-nous pas comme à travers un néant infini ? Le vide ne nous poursuit-il pas de son haleine ? Ne fait-il pas plus froid ? Ne voyez-vous pas sans cesse venir la nuit, plus de nuit ? Ne faut-il pas allumer les lanternes avant midi ? N’entendons-nous rien encore du bruit des fossoyeurs qui enterrent Dieu ? Ne sentons-nous rien encore de la décomposition divine ? — les dieux, eux aussi, se décomposent ! Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c’est nous qui l’avons tué ! Comment nous consolerons-nous, nous, les meurtriers des meurtriers ? Ce que le monde a possédé jusqu’à présent de plus sacré et de plus puissant a perdu son sang sous notre couteau — qui effacera de nous ce sang ? Avec quelle eau pourrons-nous nous purifier ? Quelles expiations, quels jeux sacrés serons-nous forcés d’inventer ? La grandeur de cet acte n’est-elle pas trop grande pour nous ? Ne sommes-nous pas forcés de devenir nous-mêmes des dieux pour du moins paraître dignes des dieux ? Il n’y eut jamais action plus grandiose, et ceux qui pourront naître après nous appartiendront, à cause de cette action, à une histoire plus haute que ne fut jamais toute histoire. » — Ici l’insensé se tut et regarda de nouveau ses auditeurs : eux aussi se turent et le dévisagèrent avec étonnement. 

Enfin il jeta à terre sa lanterne, en sorte qu’elle se brisa en morceaux et s’éteignit. « Je viens trop tôt, dit-il alors, mon temps n’est pas encore accompli. Cet événement énorme est encore en route, il marche — et n’est pas encore parvenu jusqu’à l’oreille des hommes. Il faut du temps à l’éclair et au tonnerre, il faut du temps à la lumière des astres, il faut du temps aux actions, même lorsqu’elles sont accomplies, pour être vues et entendues. Cet acte-là est encore plus loin d’eux que l’astre le plus éloigné, — et pourtant c’est eux qui l’ont accompli ! » — On raconte encore que ce fou aurait pénétré le même jour dans différentes églises et y aurait entonné son Requiem æternam deo. Expulsé et interrogé il n’aurait cessé de répondre la même chose : « A quoi servent donc ces églises, si elles ne sont pas les tombes et les monuments de Dieu ? »"
 
- Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir (1882), Livre III, § 125, trad. H. Albert, 1901.
 
La traduction de ce livre est disponible sur wikisource : ici
 
 
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Le capitalisme selon Houellebecq : une « lutte perpétuelle qui ne peut jamais avoir de fin »

 

« Qu’est-ce qui définit un homme ?, questionne le narrateur de La Carte et le territoire. C’est sa place dans le processus de production, et pas son statut de reproducteur, qui définit avant tout l’homme occidental ». Cette vision de l’économie qui envahit les vies et fait de l’homme un simple agent économique est fondamentale dans l’œuvre de Michel Houellebecq. Critiquant le système capitaliste, il souligne la dynamique foncièrement révolutionnaire de ce système de l’illimité, considéré comme « un état de guerre permanente, une lutte perpétuelle qui ne peut jamais avoir de fin ».

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Michel Houellebecq en 2016

« Si la souffrance des héros de Dostoïevski est liée à la mort de Dieu, celle des héros de Houellebecq naît de la violence perpétuelle du marché », écrit Bernard Maris dans Houellebecq économiste. Il est clair que dans ses romans, Houellebecq développe de longs passages relevant parfois plus de l’essai économique que du genre romanesque. Il y explique notamment sa vision de la nature du capitalisme, dans une définition assez fidèle avec celle que donnait Marx. Dès les premières lignes du Capital, Marx explique que « la richesse des sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste apparaît comme une immense accumulation de marchandises » : en effet, ce processus d’accumulation, tant du capital que des marchandises, engendrant le principe économique de la recherche continue de la croissance économique – notamment par l’acquisition de nouveaux marchés  – est perçue de la même manière par Houellebecq. L’écrivain constate que cette recherche d’accumulation créé même un effet de dépendance des acteurs économiques envers ce système. Valérie, par exemple, dans le roman Plateforme, initie son amant Michel aux rudiments du système capitaliste. Lorsqu’il lui fait remarquer qu’elle aura sûrement moins de travail, maintenant que le projet sur lequel elle planche depuis des mois est enfin lancé, celle-ci lui répond de façon désabusée :

–  Dans un premier temps, oui. Mais très vite il va falloir trouver autre chose. Parce que c’est le jeu. Si Jean-Yves était là, il te dirait que c’est le principe du capitalisme : si tu n’avances pas, tu es mort. À moins d’avoir acquis un avantage concurrentiel décisif, auquel cas tu peux te reposer quelques années […]. Si on veut conserver notre avantage, il va falloir innover à nouveau.
–  Et ça ne se terminera jamais ?
–  Je ne crois pas, Michel. Je suis bien payée à l’intérieur d’un système que je connais ; j’ai accepté les règles du jeu.


Cette recherche illimitée de l’accumulation est présentée de façon tragique pour Houellebecq. Bernard Maris note que ce monde houellebecquien est « épuisant et désespérant. Au cœur de la société du marché, il est interdit de se poser, reposer […]. En maintenant perpétuellement les hommes dans l’incertitude, en les obligeant à bouger, à changer leurs habitudes, elle les brise ». Lorsque finalement Valérie décide de se consacrer entièrement à son amant Michel, elle se rend compte qu’elle ne peut le faire qu’à condition de quitter ce monde capitaliste. Matériellement, c’est un renoncement : son salaire est divisé par deux, et sa position sociale se voit largement diminuée. En ne voulant pas s’adapter, elle expérimente à ses dépens ses propres propos « si tu n’avances pas, tu es mort ». En affirmant que le capitalisme est une « lutte perpétuelle qui ne peut jamais avoir de fin », Houellebecq a parfaitement compris l’essence même de ce système de l’illimité, qui se nourrit de l’accumulation en recherchant sans cesse la croissance. Et parmi les moyens donnés à ce système de croître, la consommation est abondamment analysée par Houellebecq.

L’ « idéologie du désir » au cœur du capitalisme de consommation

Michel Clouscard écrivait que l’avènement de la société de consommation était en fait celui du « capitalisme de la séduction » : un capitalisme non répressif, s’étant emparé des âmes et des cœurs et agissant désormais selon une « idéologie du désir ». C’est ce qu’a parfaitement compris Houellebecq, qui évoque régulièrement la joie intense que ses personnages éprouvent à se trouver dans des hauts lieux de la consommation. « Un hypermarché Casino, une station-service Shell demeuraient les seuls centres d’énergie susceptibles, les seules propositions sociales susceptibles de provoquer le désir, le bonheur, la joie », écrit-il dans La Carte et le territoire à propos du personnage principal. Il est intéressant de constater que ce n’est jamais le pouvoir réel de la consommation, l’action de consommer, qui met en joie les personnages houellebecquiens. C’est tout l’imaginaire qui entoure la consommation qui les excite : le fait de « maintenir le consommateur dans la perpétuité du désir », comme le souligne Bernard Maris. Jean-Claude Michéa va dans ce sens en soulignant qu’« une société de consommation se définira beaucoup moins par le pouvoir d’achat réel qu’elle concède au plus grand nombre, que par la puissance effective de son imaginaire central ».

C’est pour cette raison que des penseurs de la décroissance comme Serge Latouche évoquent le besoin de rompre avec cet imaginaire pour sortir de la société de consommation. Pour Michéa, il est clair que si cet empire de l’imaginaire s’écroule, le pouvoir de la société de consommation s’effondrera avec lui. « Le système capitaliste mondial s’effondrerait en quelques semaines si les individus cessaient brutalement d’intérioriser en masse – et à chaque instant – un imaginaire de la croissance illimitée et une culture de la consommation, vécue comme le fondement privilégié de l’image de soi. »

Le monde comme un immense supermarché

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Jean-Claude Michéa

Malheureusement pour Michéa, les personnages houellebecquiens, en parfait miroir des mœurs hédonistes de notre époque, sont totalement pétris de cet univers mental, de cette « culture de la consommation » : « Michel vivait dans un monde […] rythmé par certaines cérémonies commerciales – le tournoi de Rolland-Garros, Noël, le 31 décembre, le rendez-vous bisannuel des catalogues des 3 Suisses. […] Consommateur sans caractéristiques, il accueillait cependant avec joie le retour des quinzaines italiennes dans son Monoprix de quartier. » (Les Particules élémentaires) Lorsque le père de Jed Martin, héros de La Carte et le territoire, programmait des activités le week-end, c’était pour aller « au MacDonald’s ou au musée ». Après tout, quelle différence ? Ici, tout est consommation, tout est assimilé à la sphère marchande, tant la fête de Noël et la visite au musée que la période des soldes et le MacDonald’s.

Cependant, un haut lieu de consommation fascine tout particulièrement l’écrivain : le supermarché. « Sur le plan de la consommation, la précellence du XXe siècle était indiscutable. Rien, dans aucune autre civilisation, à aucune autre époque, ne pouvait se comparer à la perfection mobile d’un centre commercial contemporain fonctionnant à plein régime. » (La Possibilité d’une île) Ses personnages adorent s’y balader ; c’est même un des seuls endroits où ils se sentent pleinement heureux. « Il avait, quelquefois, l’hypermarché pour lui tout seul – ce qui lui paraissait être une assez bonne approximation du bonheur », écrit même Houellebecq.

Bernard Maris analyse cette prédilection pour le supermarché comme une image microcosmique du monde consumériste dans lequel les personnages houellebecquiens sont plongés : « Le monde comme supermarché et comme dérision : la logique du supermarché est celle de la déambulation énamourée devant l’abondance, mais aussi de l’explosion et de l’éparpillement du désir, un désir criard et piaillant“. Poussins apeurés, les consommateurs sont poussés et rudoyés par les publicitaires entre les rayons. » Le supermarché comme métaphore de la société de consommation en somme ; le supermarché comme terre du désir.

Dans cet univers de l’imaginaire colonisé par la consommation, la publicité occupe une place primordiale. Pour Jean-Claude Michéa, « le marquage quotidien que cette curieuse industrie exerce sur l’imaginaire des individus modernes s’avère, à l’évidence, infiniment plus profond que celui des anciennes religions ou des vieilles propagandes totalitaires ». Celle-ci est le bras droit de la société de consommation dépeinte par Houellebecq. Elle imprègne toutes les consciences. Et plus encore : elle est au service de cette « idéologie du désir », ce « capitalisme de la séduction » analysé par Clouscard. L’excitation du désir est à la fois le moyen et le but de la publicité. La publicité, rappelons-le, qui « sert moins à lancer un produit qu’à promouvoir la consommation comme style de vie » et « institutionnalise l’envie », rappelle Christopher Lasch dans La Culture du narcissisme.

Dans Plateforme, le slogan publicitaire trouvé par le héros est d’une simplicité redoutable et terriblement réaliste : « Eldorador Aphrodite : parce qu’on a le droit de se faire plaisir. » Le but avoué : se « faire plaisir », c’est-à-dire réaliser son désir. Même l’authentique bonheur amoureux n’échappe pas à l’empire de la publicité : « De retour à Paris, ils connurent des instants joyeux, analogues aux publicités de parfum (dévaler ensemble les escaliers de Montmartre ou s’immobiliser, enlacés, sur le pont des arts, subitement illuminés par les projecteurs des bateaux-mouches qui effectuent leur demi-tour). » (Les Particules élémentaires) Même l’amour est colonisé par l’imaginaire imposé par la publicité.

Le déracinement de la société de consommation

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Michel Clouscard

Houellebecq va loin dans son dégoût de la société de consommation. Il n’hésite pas à qualifier l’influence des responsables des lignes de produits de « diktat irresponsable et fasciste », qui « savent naturellement mieux que tout autre ce que veut le consommateur, qui prétendent capter une attente de nouveauté chez le consommateur, qu’ils ne font en réalité que transformer sa vie en une quête épuisante et désespérée, une errance sans fin entre des linéaires éternellement modifiés ». Les mots sont très durs. Qualifier l’injonction à la consommation de « diktat fasciste » rappelle évidemment les mots du réalisateur et poète marxien Pier Paolo Pasolini, qui écrivait dans ses Écrits corsaires être « profondément convaincu que le vrai fascisme est ce que les sociologues ont trop gentiment nommé la société de consommation ».

Bien sûr, ce terme de « fascisme » est fort et il ne s’agit pas de relativiser le véritable fascisme. Mais si Houellebecq est si dur avec ce capitalisme de consommation, c’est parce qu’il en vit directement les effets destructeurs. Son propre personnage (Houellebecq se met lui-même en scène dans La Carte et le territoire) éclate en sanglots en évoquant sa « vie de consommateur » qui a pris un coup lorsque la production de ses trois produits favoris (les chaussures Paraboot Marche, le combiné ordinateur portable-imprimante Canon Libris et la Parka Camel Legend) a été arrêtée. Il rappelle que ce processus « est brutal, vous savez, terriblement brutal ».

Avant de conclure : « Nous aussi, nous sommes des produits… des produits culturels. Nous aussi nous serons frappés d’obsolescence. Le fonctionnement du dispositif est identique. » Si l’écrivain emploie le terme de fascisme, ce n’est donc pas à la légère : il estime que le dispositif de consommation généralisée détache non seulement l’individu de ses habitudes de vie, mais surtout le ravale au simple rang d’objet de consommation. « En maintenant perpétuellement les hommes dans l’incertitude, écrit Bernard Maris, en les obligeant à bouger, à changer leurs habitudes, elle les brise. […] Oui les larmes de Houellebecq sont sincères lorsqu’il évoque les objets auxquels il était habitué et qu’on lui interdit désormais de posséder. Comme si l’on interdisait à un enfant de câliner sa poupée. » Le capitalisme de consommation n’est rien d’autre qu’un véritable déracinement pour Houellebecq. D’où l’exaltation dans son œuvre de la société pré-industrielle, où l’économie était encastrée dans les relations sociales, où l’économie était « mise en tutelle » et soumise à « certains critères que j’oserai appeler éthiques ».

 

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