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INTERVIEW - Dans son dernier livre, qui paraît le 2 mai, celle qui a présenté pendant vingt-quatre ans le journal télévisé de TF1, le week-end, revient sur quelques moments importants de sa vie. Une plongée intime sans faux-semblants.

Son quatrième livre, Puisque tout passe (Grasset), est le plus personnel. La journaliste y expose ses angoisses et ses questionnements après son éviction du «20 heures» de TF1, la disparition de ses parents ou son 60e anniversaire et dresse les portraits de quelques proches.

LE FIGARO. - Dans ce livre, vous ne vous épargnez pas. Vous parlez de la solitude, de l'âge qui vient, de vos angoisses, de vos amours. Sans concession. C'est assez courageux.

Claire CHAZAL. - Je ne sais pas si c'est courageux. Être courageux en se fixant des défis à soi-même, ce n'est pas une vertu comme sauver quelqu'un ou se mettre au service des autres. En revanche, je suis sincère et dès lors que l'on est sincère, on est invincible. Intouchable. C'est une garantie absolue contre les critiques - et il y en aura obligatoirement. J'ajouterais qu'en fait je me fiche complètement de mon image. Je n'ai pas écrit ce livre pour la rectifier ou la théâtraliser.

«Je n'ai pas eu une aptitude à la légèreté. J'avais peur de la vie, de la vie quotidienne. Traverser une rue, partir en train était pour moi une source d'angoisse»

Alors pourquoi? La citation d'Apollinaire de laquelle est extrait le titre de votre livre, Puisque tout passe, est «Passons, passons, puisque tout passe. Je me retournerai souvent». Vous vous retournez souvent? Et sur quoi?

Je ne me suis pas beaucoup retournée dans ma vie, ce n'est pas ma nature. Mais là, j'ai voulu regarder en arrière pour comprendre comment j'étais fabriquée. Pourquoi j'avais ces peurs, ces phobies, ces angoisses qui m'ont accompagnée toute ma vie. Comment mon enfance, ce que j'ai reçu en héritage de mes parents - leur propre souffrance -, a joué. Laisser quelque chose d'écrit, c'était montrer que mon métier n'était pas un métier de gens superficiels et incultes, c'était montrer aussi que je pouvais laisser une trace. À la télévision, un journal chasse l'autre, l'écriture est brève, simple. Et puis il y avait une motivation personnelle. J'ai écrit ce livre dans une forme d'urgence, de nécessité parce que je suis arrivée à l'âge de 60 ans. C'est très banal, mais j'ai vu arriver cette échéance avec un relatif effroi, une forme de hantise. Ce passage a été d'autant plus difficile qu'il a correspondu, aussi, à la mort de mes parents, au départ de mon fils de la maison - ce qui est l'ordre des choses - et à mon départ assez brutal de TF1. Il y a eu comme une fracture dans ma vie. Écrire m'a permis de surmonter ce moment difficile.

Il se dégage finalement une grande mélancolie de votre livre, une fragilité aussi, en contradiction avec ce que vous incarnez pour le grand public: une femme libre, indépendante, volontaire, sans entraves.

Ce n'est pas un livre d'allégresse, c'est vrai. Il est peut-être mélancolique mais pas triste, ni nostalgique. Je n'ai pas du tout la nostalgie d'un temps passé. Ni de l'enfance, ni même de la jeunesse. J'ai bien conscience d'aller un peu à rebours d'une image qui était un peu lisse. Sans aspérités. On m'a souvent qualifiée de personnage lisse. C'était mon métier aussi d'incarner quelque chose de relativement neutre, d'apparaître apaisée, calme, avançant sans peur. Tout devait y concourir: le regard, l'attitude, le sourire, les inflexions de la voix. J'ai renvoyé cette image en luttant intérieurement. Comme beaucoup. Cela dit, je me suis quand même sentie assez profondément libre. Je n'ai pas vraiment de regrets. J'ai le sentiment d'avoir choisi ma vie et c'est un très grand privilège. En revanche, je n'ai pas eu une aptitude à la légèreté. J'avais peur de la vie, de la vie quotidienne. Traverser une rue, partir en train était pour moi une source d'angoisse. Ma vie était faite de peurs et d'angoisses. Comme ma mère, qui était très forte face aux vraies épreuves mais désarmée par un voyage en Auvergne. Françoise Dolto disait: «N'ayez pas peur de la vie», cela me convient. C'est exactement ce dont j'ai eu peur.

«Être un personnage public m'apporte toujours une aura de bienveillance, de chaleur humaine. J'aime énormément ça»

Vous êtes devenue un personnage public, souvent seule tout en étant très entourée. Cette célébrité n'a jamais été pesante?

C'est ainsi lorsque l'on devient un personnage public. C'est d'ailleurs un statut que j'aime beaucoup. Il m'apporte toujours une aura de bienveillance, de chaleur humaine. J'aime énormément ça. Je n'ai jamais perçu d'agressivité à mon encontre, peut-être à cause justement de ce côté un peu lisse. Je n'ai pas du tout souffert de cette espèce de popularité, de la difficulté d'être encore anonyme, au fond. Les intrusions dans ma vie privée ont empêché ou gêné certaines choses - comme ma grossesse, qui devait rester cachée -, mais, en réalité, les conséquences de la révélation d'une double vie ou d'une vie fracturée pèsent surtout sur l'entourage, les familles. Cela a pu être douloureux, bouleversant, mais quand on fait le bilan, j'en retiens plus la chaleur que ça procure. Cela dit, la notoriété, c'est un halo chaleureux, cela pimente une vie, la facilite, apporte des privilèges, mais cela ne comble pas la solitude.

Après vingt-quatre ans au «20 heures» de TF1, la notoriété devient un peu comme une drogue. Vous racontez comment, un jour, après votre départ de TF1, vous guettez les regards, lors d'une promenade aux Tuileries, pour voir si on vous reconnaît…

C'est vrai, c'était un dimanche, j'avais rendez-vous avec un ami. Je me suis sentie très anonyme et un peu perdue, finalement. Je cherchais des regards ce jour-là. C'est arrivé à d'autres moments de ma vie. Je me souviens de réflexions de chauffeurs de taxi lancées à des moments où je me sentais fragilisée: «Mais ça fait longtemps qu'on vous voit plus à la télé!», alors que j'étais passée la veille sur TF1.

«Le paysage audiovisuel a changé, les personnalités sont différentes. On va moins s'intéresser à leur vie»

Vous dites qu'être une femme vous a aidée.

Oui. On me l'a dit d'ailleurs. En 1991, j'ai eu trois propositions pour présenter un «20 heures», de TF1, Antenne 2 et la Cinq. J'avais l'âge, j'étais une femme, j'avais déjà présenté des journaux et j'ai eu dans ma poche trois lettres d'embauche au même tarif, 60.000 francs. J'ai choisi TF1 et j'en suis très contente. J'ai senti qu'il y avait une vraie volonté de m'embaucher. C'était clair.

À cette époque, on était en plein star-système. On parlait de «grand-messe», vous étiez comme une sorte d'«icône ménagère» entrant dans tous les foyers des Français…

Il y avait une solennité du «20 heures», avec des présentateurs qui n'étaient pas interchangeables et incarnaient encore véritablement un journal, une chaîne. Lorsqu'il y avait des événements, le tsunami, les inondations, le 11 Septembre, on avait le sentiment de faire quelque chose de très important, d'avoir une mission. Il y avait aussi moins de concurrence et nous évoluions dans un système économique - avec notamment de gros salaires - aujourd'hui révolu, caduc. Je suis partie avec ce monde. Le paysage audiovisuel a changé, les personnalités sont différentes. On va moins s'intéresser à leur vie. Ils n'ont pas moins de talent, mais ils sont un peu plus interchangeables, les journaux aussi.

Il y a un an, lorsque Emmanuel Macron a été élu, la rumeur a couru un temps que vous pourriez devenir ministre de la Culture. Alors?

C'était une rumeur sans fondement, mais cela aurait pu m'intéresser.

Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 28/04/2018. Accédez à sa version PDF en cliquant ici