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FIGAROVOX/ENTRETIEN - Dans son dernier essai, le philosophe Michel Serres médite sur le basculement de notre temps et sur les leçons que nous donnent les grandes figures de la mythologie et de notre histoire.

 


Homme de lettres et philosophe, Michel Serres est membre de l'Académie française. Il est l'auteur de nombreux ouvrages dont Petite poucette dans lequel il évoque une génération transformée par le numérique.


FIGAROVOX. - Votre dernier livre retrace ce que vous appelez «le grand récit de la vie». Avons-nous perdu l'idée de la beauté du monde?

Michel SERRES. - Depuis très longtemps, je m'aperçois que, dans la culture en général et dans la philosophie en particulier, les contemporains sont «sans monde». Ramener le monde dans la philosophie et dans la pensée a toujours été une de mes obsessions. À force d'oublier le monde, on le détruit. Le retour du monde est une des choses les plus importantes à réaliser.

Nos ancêtres habitaientla campagne à 80-85 %. Le nombre d'habitants des villes était de 8 % en 1850. Tout cela a été renversé, et le citadin est sans monde, et la culture politique (au sens de polis, la ville), elle aussi.

La nature vous a façonné?

Ramener le monde dans la philosophie et dans la pensée a toujours été une de mes obsessions. À force d'oublier le monde, on le détruit.

Je suis encore de la générationqui a connu le monde qui était dans le monde. J'étais d'une famille paysanne, mon père cassait des cailloux dans la Garonne, c'était des mariniers et des paysans. J'ai été élevé par le fleuve et par la terre.

Et aujourd'hui…

La philosophie, c'est la sagesse, et j'aimerais être la sage-femme du monde à venir. L'intérêt, c'est de préparer le monde qui vient, ce n'est pas de regretter le passé. Le monde que je cherche à retrouver, je l'ai connu de façon concrète et réelle. Je voudrais le retrouver non pas sous l'aspect du temps perdu, mais d'un monde à reconstruire. Ce qui m'intéresse, c'est l'accouchement du monde.

Vous êtes inquiet?

L'inquiétude au sens psychologique m'est étrangère. Ce qui me frappe aujourd'hui, c'est le nombre énorme de nouveautés qui apparaissent et le nombre énorme de «grands-papas ronchons» que ça produit. Ils disent tous: c'était mieux avant. J'y étais, avant! Et nous étions gouvernés par Franco, Mussolini, Hitler, Lénine, Mao Tsé-toung, Staline: rien que des braves gens! Non, ce n'était pas mieux avant, c'était bien pire avant. Je suis heureux de vivre le temps que je vis. L'Europe est en paix depuis soixante-dix ans, ce qui n'était pas arrivé depuis la guerre de Troie.

Comment maîtriser ce progrès?

Tout mon travail, c'est d'essayerde transformer la pensée pour être adapté aux innovations que nous sommes en train de produire. Mon livre est un livre de rééducation pour dire aux lecteurs que le monde moderne ne pourra pas penser comme celuide ses prédécesseurs.

Mon livre est un livre de rééducation pour dire aux lecteurs que le monde moderne ne pourra pas penser comme celuide ses prédécesseurs.

Les mythologies grecque et latine sont très présentes dans votre ouvrage. Elles sont encore éclairantes pour notre temps?

Abordons ce sujet au-delà de la réforme du collège. On comprend mieux une nouveauté quand on a un recul considérable pour l'apercevoir. Je ne juge pasles choses de la même façon si je sais que ça s'est passé quatre fois. Maissi je ne sais pas que ça s'est passé quatre fois, je suis la proie de toutes les manipulations. La culture, c'est ça, c'est avoir du recul. Mais la culture ne doit pas être trop visible. Quand on voit les musiciens français, ils sont souvent très modestes. De Couperin à Berlioz, ils font passer sous des ritournelles un peu légères quelque chose comme une science profonde. J'essaye d'être leur disciple. Pas la peine d'écraser le monde sous le poids de sa culture.

Notre époque est-elle inculte?

On juge comme inculte quelque chose qui est en train de se construire comme une nouvelle culture, qui a très peu de rapport avec la culture précédente, mais qui a autantde rapport que la Renaissance en avait avec le Moyen Âge.

Inculture, c'est un peu rapide. Nous vivons une période de très forte transition. La Renaissance, c'est une période où l'on oublie un peu vite le Moyen Âge. Mais qui oublie le Moyen Âge? Ce sont des gens comme Érasme et Rabelais. Imaginez la tête des docteurs de Sorbonne lorsqu'ils ont luPantagruel, où l'on donne les mille manières de se torcher le cul… Rabelais est alors qualifié d'inculte. C'est ce qui nous arrive aujourd'hui. On juge comme inculte quelque chose qui est en train de se construire comme une nouvelle culture, qui a très peu de rapport avec la culture précédente, mais qui a autantde rapport que la Renaissance en avait avec le Moyen Âge.

Comment retrouver le temps et le silence indispensablesà la vie de l'esprit?

En arrêtant la machine! Le rapport à la machine existe depuis le néolithique. Il y a un moment où l'on arrête la charrue, la voiture, et maintenant le portable ou Internet. La compulsion à laquelle nous assistons, les gens qui pianotent dans la rue, tout cela est temporaire.

Que pensez-vous de l'utopie transhumaniste?

Pour moi les transhumanistes sont une variété de Tarzan! C'est de l'Amérique à l'état pur. Je les connais: j'ai vécu et enseigné là-bas pendant quarante ans. Il n'y a pas plus inculte que le transhumaniste. Il estdans l'idéologie du toujours plus, du «more and more». Il croit que more, c'est mieux. Tout cela me fait rire.

Votre livre fait l'élogedu «gaucher boiteux»…

Ce qui m'intéresse, dans cette métaphore, c'est cet écart à l'équilibre. Qu'est-ce que le nouveau? D'abord, il n'y a pas de méthode pour découvrir le nouveau. «Méthode», ça veut dire en grec «la route». La route de Landerneau va toujours à Landerneau. On s'aperçoit qu'il y a quelque chose de profond dans l'invention.

Dans la mythologie tous les grands inventeurs sont boiteux. L'écart subi est le grain de sel qui mène à l'invention.

La première chose qui frappe, c'est que la société ne reconnaît pas tout de suite le découvreur. Les propositions de Newton ont été refusées pendant un siècle et demi. Il a fallu attendre que Laplace déduise toutes les lois du monde à partir de Newton. Ensuite, celui qui cherche ne cherche pas ce qu'il trouve (il l'aurait sinon déjà trouvé). C'est l'histoire célèbre de la recette de la tarte Tatin ou celle du grand magasin Le Bon Marché. Au départ, dans ce grand magasin, tout était méthodique: les vêtements, l'alimentation, les outils. Au bout d'un an ou deux, Boucicaut augmente son chiffre d'affaires en bouleversant complètement l'ordre, les règles. Dans la mythologie tous les grands inventeurs sont boiteux. L'écart subi est le grain de sel qui mène à l'invention. Moi-même, je suis un gaucher non pas contrarié, mais complété. Je suis opposé au fait de laisser les gauchers écrire de la main gauche. Vous ne pouvez pas imaginer l'avantage qu'a un gaucherque l'on ferait écrire de la main droite.

Votre livre est aussi une méditation religieuse. On y trouve des pages étonnantes sur la cathédrale…

Jésus-Christ est un nom juif associé à un prénom grec avec un trait d'union. Le christianisme est judéo-grec. Deux Évangiles sont écrits en araméen et deux en grec. En architecture, ce qui symbolise l'idéal grec, c'est le temple. C'est l'harmonie géométrique. D'un autre côté, l'habitat juif, c'est la tente dans le désert et la fête des tabernacles, c'est la plus grande fête juive. Elle tient par des piquets et des tendeurs. Méditant sur cette question, je passe devant Notre-Dame et je vois la tente et le temple. Le christianisme faitcette synthèse nouvelle!

Et Dieu, dans tout ça?

Comment vous répondre? La seule chose que je peux vous dire, c'est qu'avant de mourir j'aimerais faire une philosophie de l'histoire et une philosophie des religions. Si Dieu me prête vie!

Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 20/05/2015. Accédez à sa version PDF en cliquant ici