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Ce sas de liberté s’est imposé comme le nouveau centre névralgique de la jeunesse stambouliote. La municipalité, sous contrôle du CHP, le principal parti de l’opposition, y encourage la libre expression.

À Istanbul

Slalomant de table en table, Kubilay Gelik, 29 ans, distribue des sourires aux clients de passage. À la terrasse de Cherry Bea, les murs sont tapissés de petites annonces pour retraites de yoga et cours de céramique. Sur un tableau noir, le hashtag #HerseyGuzelOlacak («tout ira bien»), nouveau cri de ralliement du maire déchu d’Istanbul, Ekrem Imamoglu, aussitôt reparti en campagne électorale, s’est même invité à côté d’une pile d’exemplaires de Birgün et Evrensel, les derniers vétérans de la presse indépendante turque: un printemps stambouliote que le jeune gérant de ce café branché du quartier Kadiköy cultive jalousement sur la rive asiatique, au large de l’orage qui sévit de l’autre côté du Bosphore.

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«Kadiköy, c’est un peu notre refuge. Un sas de liberté où l’on respire sans frémir», énonce-t-il. Là-bas, côté européen, à vingt minutes en bateau «vapür» de son nouveau fief, il n’a pas attendu le dernier coup de force du pouvoir pour fermer boutique, il y a déjà deux ans. «Avant, je tenais le même café dans le quartier touristique de Galata. Mais l’ambiance a changé au fil des années, avec la pression des conservateurs de l’AKP. Puis, après la vague d’attentats de 2016 et le putsch raté de juillet 2016, les visiteurs européens ont commencé à bouder l’historique place Taksim et ses environs. Et les fêtards ont migré ici au rythme de la fermeture des bars de l’avenue Istiklal, prise d’assaut par les touristes des pays arabes», confie-t-il.

Les pieds dans l’eau et le cœur plus léger, Kadiköy s’est imposé comme le nouveau centre névralgique de la jeunesse stambouliote. Un quartier à part, où les filles traînent en minijupes dans les ruelles piétonnes. Où les trottoirs sentent l’amour et l’alcool. Où les façades dialoguent en couleurs entre slogans anarchistes et fresques fantaisistes. Ici, chacun trouve aisément sa place: artistes, DJ somnambules, militants LGBT, défenseurs de la cause kurde, féministes aux mèches peroxydées. La municipalité, sous contrôle du CHP, le principal parti de l’opposition, y encourage la libre expression. «Galeries et ateliers d’artistes se démultiplient. On a aussi ouvert un musée de la caricature», confie Burcu Arikan, une architecte qui officie à la Mairie. À Kadiköy, un square public porte même le nom de Mehmet Ayvalitas, jeune homme tué en 2013, lors des manifestations de Gezi… Inimaginable du côté de Taksim, où seuls les martyrs du putsch raté de 2016 eurent, un temps, le droit de cité dans les couloirs de la station de métro du même nom.

« Je n’ai jamais fait autant de tatouages engagés.»

Ozan Hersek, tatoeur

Aujourd’hui, la grande place de la rive européenne a des allures de prison à ciel ouvert. Chaque événement y est prétexte à l’installation de grilles en fer: rassemblement du 1er Mai, soirée de la Saint-Sylvestre, repas de l’iftar, le repas de la rupture du jeûne du ramadan.

D’année en année, les festivités religieuses y sont de plus en plus ostentatoires, à l’image de cette nouvelle mosquée aux proportions démesurées qui y est sortie de terre en l’espace de quelques mois. «Mais personne n’a osé manifester contre ce projet. La police aurait eu vite fait de nous faire arrêter en nous accusant d’insulter l’islam et d’encourager la débauche», se désole Dilek, une jeune chercheuse turque, qui a récemment «migré» à Kadiköy. Une stigmatisation que déplorent les anti-Erdogan. «L’ironie de l’histoire, c’est que la municipalité CHP de Kadiköy fut l’une des premières à interdire, il y a six ou sept ans, la vente d’alcool dans les épiceries après 22 heures, avant que l’AKP ne s’en inspire. À l’origine, l’idée consistait à éviter que les personnes éméchées n’importunent les habitants du quartier. Car c’est bien là notre souci: défendre la liberté d’expression, tout en veillant à ne pas tomber, à notre tour, dans le travers de la ghettoïsation, en imposant un seul mode de vie et en excluant les autres couches de la société», relève Burcu Arikan, la jeune employée municipale.

La nuit tombe sur Kadiköy. Sous un timide croissant de lune, un attroupement s’improvise dans une rue passante du quartier. Au rythme d’une minifanfare, quelques dizaines de personnes reprennent à l’unisson le fameux refrain dans l’air du temps, «Tout ira bien», décliné sur une grande banderole blanche brandie à bout de bras. Depuis que le scrutin d’Istanbul a été annulé, le soir du 6 mai, c’est la nouvelle façon de résister des supporteurs du maire déchu, Ekrem Imamoglu. Cette nuit-là, Kadiköy avait vibré de colère sous un joyeux tintamarre de casseroles. «J’ai passé la soirée à mon balcon. Même mon chien s’est mêlé au concert, en enchaînant les aboiements. Pour une fois, je ne l’ai pas fait taire!», se souvient Ozan Hersek. Assis au comptoir de son studio de tatouage, ouvert il y a quatre ans, ce jeune Turc ne se fait guère d’illusions sur le résultat du nouveau vote, programmé le 23 juin, «que l’AKP fera tout pour emporter».

Ces derniers jours, les signes d’intimidation se démultiplient, comme ce journaliste tabassé en pleine rue par des inconnus munis de battes de baseball, pour avoir critiqué Erdogan. Mais à Kadiköy, les frondeurs savent ruser. «Je n’ai jamais fait autant de tatouages engagés, sourit-il. Mes clients sont particulièrement friands des mots “paix” ou encore “liberté”. Le portrait de Che Guevara est également un tatouage à la mode.» Une contestation indélébile, ultime remède au fléau des bouches cousues.

Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 31/05/2019. Accédez à sa version PDF en cliquant ici