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Deux après-midi par mois, depuis trois ans, l’hypermarché Cora de Villebarou (Loir-et-Cher) transforme sa cafétéria en bal musette.

Un bras sur la taille, une main sur l’épaule, deux vieilles dames hilares tourbillonnent dans les travées au son du tango. Elles semblent ignorer cet homme au veston de velours aspergé d’eau de Cologne. Il nous accoste : « Dites bien à votre collègue de ne pas me prendre en photo. Ma femme m’imagine en train de pousser un chariot, pas de danser le slow. »

Fléau de la désertification

Depuis bientôt trois ans, l’hypermarché Cora de Villebarou, en périphérie de Blois, organise, deux fois par mois, un après-midi musette gratuit dans les locaux de sa cafétéria. Entre 150 et 200 clients, âgés de plus de 70 ans pour la plupart, s’y hâtent, fort apprêtés. Une animation appréciée, dans un département, le Loir-et-Cher, qui ne compte plus qu’un seul dancing ouvert à l’année : Le Balad’jo de Romorantin, 11 euros l’entrée.

« Un bras sur la taille, une main sur l’épaule ».Thé dansant à la cafétéria du Cora de Villebarou, près de Blois, le 6 avril 2019.
« Un bras sur la taille, une main sur l’épaule ».Thé dansant à la cafétéria du Cora de Villebarou, près de Blois, le 6 avril 2019. William Beaucardet pour Le Monde

« On a d’abord essayé la country puis le disco, mais ça ne marchait pas. Les gens veulent des danses de couple », explique Stéphanie Bureau, chargée du restaurant et accessoirement des produits frais de l’hypermarché mitoyen. « Notre but était d’attirer une clientèle en dehors des heures de repas pour recréer de la vie dans notre galerie marchande. » Ce centre commercial ouvert depuis plus de trente ans est à son tour frappé par le fléau de la désertification : il compte vingt et une boutiques, onze sont fermées. L’une des raisons est l’abondance d’enseignes concurrentes : Auchan, Leclerc, Carrefour, Casino, Lidl encerclent l’agglomération blésoise.

« C’est devenu une drogue : si je ne danse pas pendant quinze jours, j’ai mal partout », François, 72 ans

Stéphanie Bureau a vite adopté les codes du dancing traditionnel pour sa cafétéria : un comptoir où l’on sert du pétillant dans des flûtes et la possibilité de réserver sa table en bord de piste deux semaines à l’avance. « Et nous avons fixé le calendrier des bals pour toute l’année, avec des dates faciles à retenir, soit le premier samedi et le troisième vendredi du mois. »

Benny Carel, le musicien-disc-jockey, est apprécié pour l’étendue de sa palette musicale. Des clients viennent spécialement pour lui. « Je joue de l’accordéon, du clavier, du saxo, de la clarinette et je suis l’un des rares à passer encore de la valse, du paso doble. J’ai même ajouté de la bachata [rythme originaire de la République dominicaine] pour faire plaisir aux plus jeunes de mes vieux », plaisante-t-il.

« Toujours une femme dans mes bras ». Thé dansant à la cafétéria du Cora de Villebarou, près de Blois, le 6 avril 2019.
« Toujours une femme dans mes bras ». Thé dansant à la cafétéria du Cora de Villebarou, près de Blois, le 6 avril 2019. William Beaucardet pour Le Monde

Toujours en bras de chemise, François, vieux garçon de 72 ans, écume les rares dancings de la région. Son empreinte carbone est aussi élevée que son taux de dopamine. « Pour le Cora, je roule 80 bornes en comptant le retour. Mais c’est 140 km pour Le Balad’jo à Romorantin et 180 km pour la guinguette de Rochecorbon [Indre-et-Loire] de mai à septembre. »

Fougue et gouaille

Il honnit les salles des fêtes communales et les clubs de l’amitié férus de danses en ligne : « Je préfère avoir toujours une femme dans mes bras. » Expert de la valse à trois temps, il se vante de n’éprouver aucun mal à trouver des cavalières. « Mais c’est devenu une drogue : si je ne danse pas pendant quinze jours, j’ai mal partout. »

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Comme François, la grande majorité des clients se présentent sans cavalier ou cavalière. Mais tous n’ont pas sa fougue ni sa gouaille. Jacqueline était déléguée syndicale, salariée au comité d’entreprise d’un gros équipementier automobile de Blois. Elle a perdu une fille puis son mari.

Pour surmonter les épreuves, elle aime embellir son jardin, promener ses chiens et regarder les gens danser. Sortir en ville l’effraie : elle juge le centre-ville de Blois hostile à sa voiture et à son porte-monnaie. « Si tu ne veux pas payer le parking, il faut te garer très loin et marcher tellement ! Ici, le stationnement et l’entrée sont gratuits. J’ai juste bu un bon café à 1,10 euro. »

« Je ne cherche pas de mec en milieu confiné, je veux juste tuer la solitude quelques heures. J’aime aussi aller chez une copine qui vit en forêt. Chez elle, on voit des biches et des chevreuils, ça me suffit. » Yvette, 73 ans

Les dancings conventionnels, aux stroboscopes et rideaux occultants, ont leurs adeptes mais aussi leurs détracteurs, comme Yvette, 73 ans, à la robe en flanelle verte et au collier doré. « Mes copines disent que je ressemble à Alice Sapritch », dit cette ancienne ouvrière de l’usine de matelas Treca, à Mer. Yvette a les dragueurs de discothèque en horreur. « Je les appelle les prédateurs. Même si le taulier est adorable, certains clients du Balad’jo en veulent tellement pour leur pognon qu’ils propagent des rumeurs sur votre libido si vous osez refuser leurs avances. Moi, je ne cherche pas de mec en milieu confiné, je veux juste tuer la solitude quelques heures. J’aime aussi aller chez une copine qui vit en forêt. Chez elle, on voit des biches et des chevreuils, ça me suffit. »

Sa voisine Annie, 78 ans, ancienne agricultrice, aujourd’hui divorcée, ne la contredira pas. « Tous les types de musique me conviennent, je ne suis pas difficile. Et même si je ne danse pas, ce n’est pas bien grave. Ça me fait une sortie ! »

En pleine étude de marché, Martine Laubert, 71 ans, passe de table en table avec l’envie de causer. Cette ancienne patronne d’un bar-tabac prépare l’ouverture d’un thé dansant, chaque dimanche après-midi, dans les locaux d’un futur relais routier à Morée, à une trentaine de kilomètres de Villebarou. « Je viens ici pour bâtir ma future clientèle. Regardez comme les femmes sont toujours en surnombre. Je n’ai aucune idée des tarifs, mais je crois que j’embaucherai un ou deux taxi boys pour qu’elles puissent toutes danser. Il paraît que ça se fait au Patio Club de Vierzon, dans le Cher. » Elle réfléchit. « Vous savez danser ? »

« Tous les types de musique me conviennent, je ne suis pas difficile. » Thé dansant à la cafétéria du Cora de Villebarou, près de Blois, le 6 avril 2019.
« Tous les types de musique me conviennent, je ne suis pas difficile. » Thé dansant à la cafétéria du Cora de Villebarou, près de Blois, le 6 avril 2019. William Beaucardet pour Le Monde