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ENQUÊTE - Alors que la Chine prévoit 20 millions de décès annuels en 2050, une réforme du Parti communiste souhaite qu’en 2020 50 % des funérailles soient pratiquées avec des matériaux biodégradables. Le gouvernement espère ainsi réduire la place de la religion dans la société.

Dans son malheur, M. Lu a eu droit à une compensation. À la mort de son père, début 2018, l’Association funéraire de Guiyang, capitale de la province du Guizhou (sud-ouest), lui a versé 400 yuans (53 euros) pour saluer son exemplarité. Cas remarquable, M. Lu a «choisi» de faire incinérer son proche défunt et a demandé que ses cendres soient conservées dans une «urne biodégradable». À l’issue de funérailles «simples et solennelles», M. Lu a plongé la petite boîte dans un trou et l’a ensevelie, quelque part au pied d’un arbre. «C’est la meilleure manière de retourner à la nature», raconte-t-il avec sobriété à l’agence de presse chinoise Xinhua, qui a relaté son histoire.

En Chine, on murmure que l’entrée du paradis est refusée à celui dont le corps ne repose pas intact en terre. Une «superstition» que le gouvernement tente d’anéantir depuis l’arrivée au pouvoir du Parti communiste chinois, en 1949. Soixante-dix ans et une Révolution culturelle plus tard, les offrandes de nourriture et de fausse monnaie subsistent devant les autels domestiques et au pied des tombes pour Qingming, la fête des morts annuelle. C’est un bras de fer aussi interminable que douloureux où la piété filiale, cette quasi-dévotion que les enfants doivent à leurs aînés, l’emporte toujours et pousse les citoyens à enterrer leurs morts selon la tradition millénaire. Rien n’y fait. Ni «l’occupation improductive des terres» ni la «pression sur le foncier» que pointe le Parti communiste chinois (PCC) depuis plusieurs années.

Les morts «prennent trop de place»

Comme à chaque fois qu’une réforme patine, la Chine sort l’artillerie lourde et décline les annonces ambitieuses. Les 20 millions de décès annuels prévus en 2050 promettent un levier de plus pour en finir avec la question de l’au-delà. D’ici à 2020, le gouvernement souhaite que 50 % des funérailles soient «vertes», c’est-à-dire pratiquées avec des moyens biodégradables. Avec eux, la crémation prend un nouveau virage, «celui de la dispersion généralisée des cendres», explique Fang Ling, spécialiste du sujet au Groupe Sociétés, Religions, Laïcités du CNRS. Les stèles jusque-là conservées pour indiquer le lieu de repos du défunt disparaîtront. Et sans lieu de recueil, c’est aussi la disparition des traditions funéraires qui s’annonce.

Dans des mégapoles, le leader des services funéraires Fou Shou Yuan estime que le prix moyen d’une tombe a grimpé de 87.400 yuans (11.500 euros) à 102.400 yuans (13.500 euros) au cours de l’année 2017

L’idée fait son chemin. Bien que réservée sur la réforme, Mei*, la quarantaine, originaire de Shanghaï, en convient, les morts prennent «trop de place». Dans l’espace et dans le porte-monnaie, puisque les funérailles doivent être à la hauteur du rang que la personne occupait de son vivant. Une «surenchère» qui plonge les familles dans un gouffre financier sans fond, souvent jusqu’à l’endettement. «C’est devenu risible, il faut dépenser des sommes faramineuses pour honorer les défunts. Sur Internet, une anecdote tourne: on dit qu’en Chine, il est plus cher de mourir que de vivre», s’amuse la jeune femme, qui voit «les choses différemment» depuis son baptême, il y a cinq ans: «Dans la Bible, Dieu dit: “Tu es poussière et tu retourneras à la poussière”. Alors pourquoi pas?»

Dans des mégapoles comme Shanghaï, le leader des services funéraires Fou Shou Yuan estime que le prix moyen d’une tombe a grimpé de 87.400 yuans (11.500 euros) à 102.400 yuans (13.500 euros) au cours de l’année 2017, «soit une augmentation plus importante que le prix de l’immobilier à la même période», précise le groupe.

Les «croisières funéraires»

Les villes qui possèdent l’avantage d’être côtières redoublent d’imagination pour préserver des cimetières déjà saturés. Sur le pont de petits bateaux, des familles se serrent, leurs urnes entre les mains, prêtes à les déverser dans la mer. De ces «croisières funéraires», les autorités espèrent tout. Mais le succès de la formule, qui existe déjà depuis une dizaine d’années, s’accroît péniblement, là aussi grâce à des poignées de billets pour les proches. Sur l’année 2017, le Bureau des affaires civiles de Shanghaï recense 40.000 défunts dispersés en mer, contre 2000 entre 2010 et 2013. La ville de Canton, pionnière dans ces escapades atypiques, les a même élargies aux habitants non enregistrés dans la municipalité. «L’idée est bonne, tant que les gens ont le choix», commente Lian*, aux premières loges à Shanghaï. Consciente des «enjeux» du pays pour demain, cette trentenaire se dit «ouverte» à ces nouvelles méthodes, «d’autant que les jeunes, plus éloignés géographiquement de leurs familles, perdent le sens des traditions qui s’y transmettent», estime-t-elle.

Dans son Shaanxi (centre) natal, son oncle, décédé l’an dernier, a été enterré dans les règles de l’art. Chaque Nouvel An chinois la ramène dans sa famille, où elle vit alors, pour quelques jours, au rythme du culte des ancêtres, rendu à l’abri des regards dans la petite pièce funéraire que ses parents entretiennent. Là, au milieu des campagnes où les esprits s’agrippent aux coutumes, les autorités doivent à tout prix éviter de raviver les traumatismes des précédentes tentatives de réforme. Comme à Anqing, dans la province de l’Anhui (centre-est), où une violente répression reste gravée dans les mémoires.

En mars 2014, pour mettre fin au grignotage des terres agricoles, le gouvernement local s’apprête à rendre obligatoire l’incinération

En mars 2014, pour mettre fin au grignotage des terres agricoles, le gouvernement local s’apprête à rendre obligatoire l’incinération. Les policiers multiplient alors les descentes pour confisquer les cercueils. La terreur s’abat sur les foyers. Bilan dramatique: six personnes âgées se donnent la mort pour échapper à la fin que cherchent à leur imposer les autorités. L’histoire renvoie à un autre passé traumatique. Quand la politique de l’enfant unique, levée en 2015, s’appliquait jusque dans les maisons où des fonctionnaires venaient forcer les femmes enceintes d’un second enfant à avorter. «C’est l’autre grand tabou en Chine, analyse Fang Ling. Quand je demande à des Chinois de France ce qui compte dans leur vie ici, ils me répondent: avoir plusieurs enfants et enterrer ses morts.»

En attendant des résultats, la réforme procure un nouveau levier pour limiter les cultes. C’est même «l’objectif caché» poursuit la chercheuse. D’abord, les cortèges funéraires en pleine rue, autrefois légion dans les villes, ont été ciblés, puis la fête de Qingming, que Mei célèbre chaque année à Shanghaï avec ses parents. Elle l’a constaté pour la première fois l’an dernier alors qu’elle était agenouillée devant la stèle de ses grands-parents, occupée à disposer les offrandes: des fruits, des fleurs et puis des billets de fausse monnaie qu’elle s’apprête à brûler. «Un employé du cimetière nous a dit que c’était interdit. À cause de la pollution que provoque la fumée et des risques d’incendies», raconte-t-elle. À Pékin, les autorités chassent aussi les boutiques funéraires qui fournissent cercueils et urnes «aux dimensions non réglementaires». Désormais, «le transport des dépouilles sera effectué par les entreprises agréées», a précisé le Bureau des affaires civiles de la capitale en mars.

Cimetières 2.0

Seulement voilà, interdire ne suffit plus. «Les gens s’opposent en silence à cette réforme depuis des années. Certains se sont suicidés, d’autres vont se faire enterrer dans des endroits secrets par leurs enfants. Le gouvernement sait qu’il faut proposer des substituts», explique Fang Ling. C’est là qu’Internet intervient. «Bienvenue dans le Paradis en ligne», peut-on lire en tête du site Tiantang6.com. Sur la page d’accueil, des visages souriants s’alignent, leurs noms juxtaposés. On s’y balade comme entre les rangées proprettes d’un cimetière.

Un onglet invite ensuite à entrer le patronyme du défunt recherché. Trois clics plus tard, voici l’«espace mémorial» privé. Devant une stèle 3D plantée au milieu d’une pelouse d’un vert criard, l’internaute peut alors acheter des offrandes et les disposer, en priant le «réseau des cieux» plutôt que son dieu. «Dans notre société actuelle, les mobilités augmentent, les familles sont dispersées et les lieux de commémoration aussi», explique une notice informative. Comme les croisières funéraires, le concept, qui existe depuis une dizaine d’années, commence juste à rencontrer un certain succès. Surtout chez les jeunes qui n’ont ni le temps ni l’argent à consacrer au culte traditionnel.

Lian n’a pas encore passé le cap, mais déjà elle se dit «conquise». «On passe notre vie à travailler. Avec ça, tout deviendra plus simple: plus besoin de se déplacer, on peut même prier depuis son téléphone», s’enthousiasme la jeune femme, qui ne lâche pas son smartphone de la journée. À son prochain séjour dans le Shaanxi, elle en parlera à ses parents. Et eux, que vont-ils en penser? Elle se ravise: «J’espère qu’on nous laissera le choix…»

* Les prénoms ont été modifiés

Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 09/05/2019. Accédez à sa version PDF en cliquant ici