Dans le très beau documentaire qu’ils ont consacré à l’épisode (toujours en cours, d’ailleurs) des Gilets jaunes, J’veux du soleil, Gilles Perret et François Ruffin donnent la parole à plusieurs des participants à ce mouvement. L’un d’eux dit quelque chose qui nous retiendra ici: il dit que les Gilets jaunes lui ont fait découvrir la dimension de l’entraide.

Dans la société actuelle, dit-il, les voisins non seulement ne se parlent plus entre eux mais ont tendance à se considérer mutuellement comme des ennemis. Les gens se retrouvent dès lors seuls dans la vie. Ils ne peuvent plus compter sur rien ni sur personne. Le seul interlocuteur qui leur reste est l’État. Mais l’État total ne les écoute guère. Les entend-il seulement?

Or, justement, avec le mouvement des Gilets jaunes, les gens recommencent à se parler, en particulier entre voisins. Traduisons cela en termes aristotéliciens: l’amitié renaît. Elle renaît, et donc l’entraide redevient possible. C’est ça la grande nouveauté: l’entraide à la place de la guerre de tous contre tous. Lorsque je parle de guerre de tous contre tous, c’est moi bien sûr qui interprète. Mais si l’on dit que les voisins se considèrent mutuellement comme des ennemis, l’idée est bien celle de la guerre de tous contre tous!

Le film se construit donc sur cette opposition: d’un côté, une société, la nôtre, où les gens se frôlent sans se parler, vivent les uns à côté des autres dans une solitude extrême, solitude souvent associée à de la peur (peur, il est vrai, parfois justifiée, on ne dira pas ici le contraire, mais parfois aussi non: pourquoi, par exemple, devrait-on avoir peur de son voisin?), et de l’autre une contre-société émergente, celle des Gilets jaunes, où les gens recommencent à se parler. À plusieurs reprises, il est question, dans le film, d’«harmonie», de «fraternité». Tous ces mots désignent en fait l’amitié. En ce sens, le mouvement des Gilets jaunes pourrait s’interpréter comme étant à lui-même sa propre fin. On ne dit pas cela pour évacuer le problème de la pauvreté, certes non. Mais ce que le film montre aussi, c’est que le malheur actuel des gens n’est pas seulement lié à la paupérisation, au fait qu’ils ne gagnent plus assez pour simplement manger, mais au manque d’amitié. Bien plus, une partie au moins de la solution au problème de la pauvreté, laisse entendre le film, résiderait dans la restauration du lien social.

(Au passage je signale que j’ai vu le film dans une salle quasi vide. Nous étions en tout et pour tout six spectateurs dans une salle pouvant en comporter, paraît-il, huit cent soixante-sept. On a là l’illustration même, «en abîme» en quelque sorte, de ce dont, justement, il est question dans le film: de l’actuelle dissolution sociale. Les gens ne trouvent même plus en eux l’énergie et la motivation d’aller au cinéma. Le film avait pourtant été annoncé dans la presse. Mais qui lit encore les journaux?).

Le retour de la société

On pourrait à partir de là reprendre notre réflexion sur l’effondrement qui vient. On connaît la phrase sinistre de Mme Thatcher: «There is no such a thing as society». La société n’existe pas, on ne sait même pas ce que c’est. Seuls existent les individus. Voilà ce que pensait Mme Thatcher. Le corollaire en est que ce qu’on appelle le bien commun, lui non plus, n’existe pas. C’est une expression vide de sens. Nous pouvons dès lors tranquillement le laisser de côté. Nous n’avons à nous soucier que de nous-mêmes et de nos propres intérêts individuels (ou de caste). C’est ce que pensait Mme Thatcher, mais elle n’était bien sûr pas la seule à le penser.

Entretemps, en effet, de telles idées ont fait leur chemin. Elles se sont routinisées, en même temps qu’officialisées. Le film de François Ruffin en témoigne, mais même si nous manquons de l’énergie et de la motivation nécessaires pour aller le voir, chacun peut le vérifier en interrogeant sa propre expérience personnelle. Laissons ici les voisins qui se regardent chiens de faïence pour ne considérer que le monde du travail. La guerre de tous contre tous prend ici un sens très concret. Qui aujourd’hui pourrait se vanter d’échapper à l’hyperconcurrence? A la mobilité forcée? Au risque permanent de délocalisation? Quand Mme Thatcher dit que la société n’existe pas, en un sens elle a raison: notre société, effectivement, n’existe pas. Elle est plus dissociété qu’à proprement parler société. On pourrait aussi dire: non-société.

Mme Thatcher dit donc la réalité. Sauf qu’elle voudrait aller plus loin encore dans cette direction: plus loin encore, alors même que cela se traduit pour l’être humain par de réelles souffrances (aussi bien morales que physiques). Mais elle n’en a cure. Mme Thatcher n’est bien sûr ici qu’une métonymie. D’une manière générale, les néolibéraux ne sont que peu ou pas impressionnés lorsqu’on leur dit que les mesures qu’ils préconisent (déréglementation, privatisation, robotisation, etc.) sont causes de souffrances pour les populations. Et alors? Faites comme nous, adaptez-vous. Bougez, déménagez. Changez de métier. Mangez des pesticides. Des OGM. Contractez des cancers (cancers d’ailleurs imaginaires). Numérisez-vous. La souffrance comme remède à la souffrance. En fait, mourez.

Bref, nous retrouvons le thème général de ces chroniques. Quand on évoque l’effondrement qui vient, on ne saurait se contenter de projeter son regard vers l’avenir (proche ou moins proche), il faut également le fixer sur le présent. Et quand on parle du présent, il faut y inclure également le passé proche. Le livre aujourd’hui classique de David Riesman, The lonely crowd, ne date pas d’hier. Il remonte au début des années 50. Certains agitent le spectre d’un possible retour à l’état de nature. Or, encore une fois, ce retour est aujourd’hui déjà une réalité. On dira que ce pourrait être pire encore. C’est certainement vrai comme remarque. On peut très bien imaginer que l’état de choses actuel empire encore. Quantité de livres paraissent régulièrement sur le sujet. Eric Zemmour nous dit que la guerre civile sera sanglante(1). Peut-être. Mais on n’en resterait pas moins dans la continuité. Il est très possible, en revanche, que l’empirement en question atteigne un degré tel qu’il entraîne un retournement de situation. Un peu comme ce qui vient de se passer avec le mouvement des Gilets jaunes, mais à une beaucoup plus vaste échelle.

Un nouveau Moyen Âge?

Ce n’est pas en vain, par exemple, que certains disent que la dissolution de l’ordre westphalien à laquelle nous assistons aujourd’hui au plan géopolitique nous promet l’avènement d’un nouveau Moyen Âge(2). Le retour au Moyen Âge n’est pas le retour à l’état de nature. On pourrait faire la confusion et effectivement croire que c’est le retour à l’état de nature. Mais il ne peut pas y avoir retour à l’état de nature, puisqu’on y est déjà! C’est l’inverse en réalité qui se produit. On est dans l’état de nature, et à un moment donné, comme cela devient intenable, l’instinct de survie se fait entendre en nous pour nous dire, justement, que si nous voulons survivre, nous n’échapperons pas à la nécessité de sortir de l’état de nature. Jusque là on relativisait. On disait: ne dramatisons pas. Ce n’est pas si grave. Mais à un moment donné on cesse de relativiser. On décide, comme on dit, de prendre son destin en main. Et donc on bascule dans autre chose: une éventuelle reféodalisation, par exemple.

Avec l’atomisation sociale, le lien social se défait. Ici, au contraire, il se refait. A très petite échelle, certes, mais il se refait. On retrouve en particulier l’amitié, qui assure l’existence du lien social, et au-delà même de l’amitié l’entraide, qui en est la raison d’être. C’est le contraire même d’une désintégration. Et donc également on n’est plus dans la continuité. Il y a bien rupture de continuité.

NOTES

  1. Interviewé par Elie Chouraqui (i24NEWS, 14 avril 2019). YouTube.
  2. C’est en particulier la thèse développée par l’historien et géopolitologue Bernard Wicht, en particulier dans son dernier livre (cité dans notre dernière chronique).