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Conférence donnée par Yves Daoudal le 24 juillet 2014 à l’université d’été du Centre Henri et André Charlier et de Chrétienté Solidarité, à La Castille (Var)

C’est cette année que beaucoup de gens ont découvert l’idéologie du genre, à travers les tentatives de l’Education nationale de l’introduire par divers biais dans l’enseignement. Cette découverte a été rendue possible par les grands rassemblements de la Manif pour tous et ce qui s’en est suivi, et les diverses ramifications de cette suite. C’est donc la mobilisation contre la légalisation du soi-disant mariage homosexuel qui a sensibilisé beaucoup de gens à cette question. Car en effet la justification idéologique de l’homosexualité, c’est l’idéologie du genre.

On peut regretter que la prise de conscience ne se soit pas produite dans l’autre sens. C’est–à-dire que les gens n’aient pas commencé par découvrir l’idéologie du genre, et se soient mobilisés contre cette infamie qu’on répandait dans les écoles. Car alors la mobilisation aurait été encore bien plus importante contre le soi-disant mariage homosexuel, et plus étayée, et peut-être la fin de l’histoire aurait-elle été différente.

De fait, il faut bien le dire, la mobilisation contre le genre, en 2014, est bien tardive. Mieux vaut tard que jamais, certes, mais pour l’efficacité ce n’est pas la meilleure configuration. D’autant que la plupart des manifestants, sur internet ou dans les conférences, continuent imperturbablement de dénoncer une « théorie » du genre, comme si l’on en était encore à répondre aux « gender studies » d’il y a 40, voire 50 ans.

Quand on n’est pas d’accord avec une théorie, on propose une autre théorie, dont on pense qu’elle rend mieux compte de la réalité. Une théorie ne détruit pas le réel, elle essaye de l’expliquer. Tandis qu’une idéologie s’impose à la place du réel. On répond à une théorie par une théorie. On répond à une idéologie par la vérité, le vrai, le réel. En l’occurrence, la différenciation sexuelle n’est pas une théorie, c’est un fait.

En 2009, à notre université d’été, c’était à Salérans chez le père Avril, ma conférence était intitulée « L’idéologie du genre, l’ultime subversion ». Je ne suis pas un prophète, je n’avais rien inventé. Mais j’avais décidé de parler de ce sujet parce qu’il devenait le sujet de premier plan notamment à l’Education nationale, mais que cela ne paraissait troubler personne, et en tout cas ne provoquait aucune réaction visible.

L’idéologie du genre, l’ultime subversion. L’ultime subversion, parce qu’elle supprime la différence des sexes, donc qu’elle nie que l’homme ait été créé homme et femme. Une fois qu’on a nié la nature humaine il ne reste plus rien à subvertir.

Bien sûr je ne vais pas répéter cette conférence. Quelques mois plus tard, je consacrais une double page de mon hebdomadaire Daoudal Hebdo à la même subversion dans les écoles, par les livres pour enfants faisant la promotion de l’homosexualité : J’ai deux papas qui s’aiment, Un mariage vraiment gai, etc. Car ces livres ne sont pas apparus subitement en 2014. En 2009 ils se répandaient déjà dans les écoles, sous l’impulsion notamment du principal syndicat des instituteurs, qui proclamait à qui voulait l’entendre qu’il fallait familiariser les enfants à l’homosexualité dès la maternelle et déconstruire résolument tous les stéréotypes de genre.

Il faut ajouter à cela que l’on n’était pas sous un gouvernement de gauche, mais sous la présidence de Nicolas Sarkozy, avec des ministres UMP. Dès la rentrée 2008, le ministre de l’Education nationale faisait de la lutte contre l’homophobie une priorité dans les écoles. Et je soulignais dans le premier numéro de Daoudal Hebdo que ce ministre UMP, Xavier Darcos, annonçait une campagne d’affichage dans les lycées pour faire la promotion de la Ligne Azur. La Ligne Azur, qui est un lobby homosexuel spécialisé dans les jeunes adolescents, ressemblant à d’autres lobbies du même genre, tel Couleurs gaies qui venait de recevoir l’autorisation de faire sa propagande dans les écoles, au nom de la lutte contre l’homophobie. La lutte contre l’homophobie étant un cache-sexe, c’est le cas de le dire, de la propagande homosexuelle, laquelle étant elle-même appuyée sur l’idéologie du genre. Et pour passer aux travaux pratiques on installait deux distributeurs de préservatifs dans chaque lycée. Un dans les toilettes des garçons, un dans les toilettes des filles, comme l’avait exigé Act Up afin qu’il n’y ait pas de discrimination. C’était 1 – une incitation à la débauche entre filles et garçons, 2 – une tentative de recruter et fabriquer des homosexuels au moment où l’adolescence peut rendre l’enfant psychologiquement fragile.

Après Xavier Darcos il y a eu Luc Chatel, qui a mené exactement la même ignoble politique, sans que cela émeuve grand monde.

Jean-Paul II et la conférence de Pékin

Si les bons cathos, défenseurs de la vie et de la famille, qui se dépensent sans compter aujourd’hui contre ce qu’ils appellent la théorie du genre, avaient jeté un œil sur le Lexique des termes ambigus et controversés sur la famille, la vie et les questions éthiques, publié en 2003 par le Conseil pontifical pour la famille, ou plutôt, disons, dans sa version française publiée par Tequi en 2005 – en 2005, il y a près de dix ans -, ils auraient pu voir qu’il y a dans ce livre non pas une allusion au genre, mais trois grands articles. Qui disent tout sur la question. Et l’on relève que dans la seule introduction du premier article on trouve cinq fois le mot « idéologie » pour qualifier ce qui est sorti des « gender studies ».

Mais l’Eglise avait dénoncé l’idéologie du genre bien avant ce Lexique. Elle l’avait dénoncée au moment précis où cette idéologie quittait les cercles d’intellectuels décadents pour entrer dans le vocabulaire de l’ONU et des autres instances internationales. C’était en 1995 à la conférence de l’ONU sur les femmes à Pékin.

L’année précédente avait eu lieu la conférence du Caire, où le Saint-Siège avait réussi à empêcher, avec l’appui de pays catholiques et de pays musulmans, que l’avortement soit inclus dans les soins de la soi-disant « santé reproductive », alors que c’était la principale proposition de la puissante délégation américaine. Il y aurait une nouvelle offensive à Pékin, et Jean-Paul II prit ses précautions. La délégation du Saint-Siège comporterait une majorité de femmes, 14 sur 22, et le chef de la délégation serait aussi, pour la première fois, une femme, choisie par le pape : une… Américaine, Mary-Ann Glendon.

L’année précédente, Jean-Paul II avait créé l’Académie pontificale des sciences et avait nommé Mary-Ann Glendon, professeur de droit à Harvard, membre fondateur de cette académie. Elle en deviendrait la présidente en 2004, et elle a quitté cette fonction en avril dernier. Entre temps, elle a été brièvement ambassadeur des Etats-Unis auprès du Saint-Siège, de février 2008 à janvier 2009, jusqu’à l’arrivée d’Obama. Et Mary-Ann Glendon défraya la chronique en 2009, lorsqu’elle refusa de recevoir la Lætare Medal, la plus prestigieuse distinction que puisse recevoir un laïc catholique aux Etats-Unis, décernée par l’Université Notre-Dame, dans l’Indiana, université dont elle était docteur honoris causa. Ce devait être lors d’une cérémonie dont le discours serait prononcé par Barack Obama, fait lui aussi à cette occasion docteur honoris causa de cette université.

Ce que les médias ont retenu de la conférence de Pékin, en 1995, c’est que « le Saint-Siège n’approuve absolument pas le recours à la contraception ni l’emploi de préservatifs comme mesures de planification de la famille ni comme moyen de lutter contre l’infection par le VIH/sida ». Mais ce n’était qu’un élément de la longue déclaration finale de Mary-Ann Glendon, qui reprenait tout ce qui dans le rapport final de la Conférence n’était pas conforme à ce que prône l’Eglise pour le bien des femmes. Tout cela en fait reprenait, plus d’une fois explicitement, ce qui avait été dit au Caire. Mais il y avait une déclaration spéciale, ajoutée, intitulée « Statement of interpretation of the term "gender" ». Elle passa presque inaperçue chez nous, parce qu’elle fut traduite ainsi en français « Déclaration interprétative du terme sexe ». En français, le Saint-Siège disait qu’on doit prendre le terme sexe dans son sens courant de distinction biologique. Bref, aucun intérêt. Sauf qu’il ne s’agissait pas de sexe, mais de « gender ».

Et si l’on ne traduit pas le mot « gender », la phrase devient :

« Le terme gender est compris par le Saint-Siège comme fondé sur l’identité sexuelle biologique, mâle ou femelle. » Et alors, et alors seulement, on comprend le paragraphe suivant :

« Le Saint-Siège exclut donc les interprétations douteuses fondées sur des vues répandues dans le monde selon lesquelles l’identité sexuelle peut être adaptée indéfiniment à des fins nouvelles et différentes. »

Alors que le terme « gender » est omniprésent dans le rapport final de la conférence de Pékin (souvent il est vrai dans son acception sexuelle de genre masculin et genre féminin) il n’est jamais traduit par genre dans le texte français. De ce fait, dans l’espace francophone, la mise au point du Saint-Siège a été comme si elle n’existait pas, et pour découvrir que l’idéologie du genre prenait possession des actes des conférences de l’ONU, il fallait être déjà conscient de la chose et lire le rapport de façon extrêmement attentive… ou le lire en anglais.

Mais le fait est que l’idéologie du genre, du gender, s’est répandue à partir de la conférence de Pékin. Et que dès cette conférence, l’Eglise catholique avait dénoncé ce qui se passait, et exigé que soit inclus dans le rapport final une déclaration spécifique sur cette question.

Ce n’était pas l’année dernière, c’était il y a presque 20 ans. Jean-Paul II, saint Jean-Paul II, oui, avait été l’homme de la situation, le pape de la situation. Le vrai docteur chrétien, qui discerne immédiatement la pathologie, et la nomme. Et permet à quiconque de s’en préserver. Il est le premier, et il est alors hélas le seul, comme tous les pionniers. Bien qu’il ait attiré l’attention, en publiant une Lettre aux familles avant la conférence du Caire, et une Lettre aux femmes avant la conférence de Pékin. Quand je dis qu’il était seul, c’était qu’il était vraiment seul, en dehors de Mary-Ann Glendon. C’est elle qui, racontant par la suite la conférence de Pékin de son point de vue, commençait par le propos du sous-secrétaire d’Etat du Saint-Siège lors du départ de la troupe de bonnes femmes envoyées à la Conférence : « Vous allez à Pékin comme témoins. » Cela voulait dire : comme alibis destinés à montrer que le Vatican ne méprise pas les femmes. Mary-Ann Glendon n’a pas vraiment le profil d’un alibi ni d’une potiche, et ce n’était pas le rôle que lui assignait Jean-Paul II. Mais on voit à quel point à la secrétairerie d’Etat on était à côté de la plaque, déconnecté de la mission historique assumée par Jean-Paul II.

129 catéchèses sur « Homme et femme il les créa »

On peut dire que, pour quiconque sait lire, le Saint-Siège avait radicalement mis au jour et détruit l’idéologie du genre, à Pékin, en 1995. Mais la lucidité de Jean-Paul II sur la question ne venait pas d’une subite inspiration. C’était la conséquence d’un travail qu’il avait accompli longtemps avant, d’une réfutation de l’idéologie du genre qu’il avait entreprise sans savoir que c’était de cela qu’il s’agissait, car c’était à peu près au moment où les féministes extrémistes américaines élaboraient leur idéologie. Il y a là une manifeste coïncidence providentielle et historique. Au moment où des Américaines commencent de façon confidentielle à prétendre et à définir que le genre est une construction sociale, un archevêque d’un pays situé dans l’enceinte soviétique élabore une œuvre théologique qui va montrer que non seulement la différenciation sexuelle n’est pas une construction sociale, mais qu’elle est un élément clé de la création, qu’elle est même ce en quoi l’homme est image de Dieu.

Il ne peut pas y avoir incertitude et choix de genre, car la Genèse dit que Dieu créa l’être humain homme et femme, et cette dualité est à l’origine de toute l’histoire humaine, sans possibilité qu’il en soit autrement, sinon dans des rêveries morbides.

C’est en effet l’archevêque de Cracovie, Mgr Karol Wojtyla, qui a élaboré cette réflexion théologique majeure, sans doute la plus importante du XXe siècle, la plus cruciale en tout cas pour le XXIe siècle, et qui l’a ensuite distillée, une fois devenu pape, au gré de ses audiences du mercredi, entre 1979 et 1984. On n’y fit guère attention, alors que tout de même un ensemble de 129 catéchèses sur le même sujet (on s’est aperçu ensuite qu’il en avait préparé 135) aurait dû au moins intriguer. Mises bout à bout, ça faisait quand même plus de 40 heures d’enseignement.

Il est vrai que, certains mercredis, les braves pèlerins de la place Saint-Pierre ne devaient même pas comprendre de quoi parlait le pape, quand il était au milieu d’un chapitre, et d’un des chapitres les plus ardus. Car il est vrai que le texte est difficile, surtout au début. On sent encore le professeur de philosophie qu’a été Karol Wojtyla. Il faut vraiment s’accrocher. Peu à peu cela s’arrange, parce que, en slave qu’il était, il procédait de façon circulaire, revenant sans cesse sur le même thème tant qu’il n’en avait pas épuisé les potentialités. Si bien qu’il ne faut pas s’inquiéter de ne pas tout comprendre la première fois : il va revenir, et revenir encore sur le sujet, et l’on va finir par comprendre. Et cela vaut vraiment le coup. D’autant que la réflexion est tellement fondamentale qu’elle s’applique à tous les aspects de la question, par exemple elle donne aussi la réponse, sans qu’il soit même besoin de la formuler, à la revendication obsessionnelle des divorcés remariés, ou faite en leur nom…

Le titre du manuscrit en polonais était Homme et femme il les créa. C’est sous ce titre que parut la première édition française, en 2004. Une édition qui reprenait la traduction des catéchèses donnée par le Vatican, et qui était souvent fautive. Cette année vient de paraître une nouvelle édition, qui a quant à elle toutes les caractéristiques de l’édition scientifique. La traduction a été refaite, il y a plusieurs index, et une excellente introduction d’une centaine de pages par le maître d’œuvre Yves Semen. Le titre est cette fois « La théologie du corps ». Ce qui est dommage, car Homme et femme il les créa est vraiment le cœur du livre, et Jean-Paul II a souligné à la fin des catéchèses que son travail n’était pas une théologie du corps, mais apportait des éléments pour une théologie du corps encore à construire.

Le point de départ, c’est la discussion sur le divorce, entre Jésus et des pharisiens. Les pharisiens demandent à Jésus s’il est permis de répudier sa femme, et Jésus répond : « N’avez-vous pas lu que le Créateur, dès l’origine, les créa homme et femme et qu’il a dit : Ainsi donc l’homme quittera son père et sa mère et s’unira à sa femme, et les deux seront une seule chair ? Eh bien, ce que Dieu a uni, l’homme ne doit point le séparer. » Et comme les pharisiens invoquent Moïse, il leur répond que Moïse avait permis la répudiation à cause de leur dureté de cœur, mais qu’il n’en était pas ainsi à l’origine.

Jésus, souligne Jean-Paul II, renvoie deux fois à l’origine. Il insiste. Et il cite presque intégralement le texte de la Genèse sur l’union de l’homme et de la femme. En outre, il en précise le sens. Car on pourrait penser que la Genèse se contente de décrire une situation, de donner une information : l’homme quittera son père et sa mère et s’unira à sa femme, voilà, c’est ce qui va se passer. Mais Jésus cite cette phrase pour répondre aux pharisiens : ce n’est pas une description, c’est la loi de l’indissolubilité du mariage. Car il ajoute : « Ainsi ils ne sont plus deux, mais une seule chair. Eh bien, ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas. » Et si ces paroles établissent l’indissolubilité du mariage, elles établissent d’abord le mariage, le mariage indissoluble entre un homme et une femme, sous le regard de Dieu dans le jardin de l’origine : Dieu qui a uni l’homme et la femme, donc le sacrement de mariage.

A l’origine, dit Jésus. Ap’arkhi, en grec, ab initio en latin. Dans le jardin de l’origine. « Avant » le péché originel. Jean-Paul II a une remarquable expression, ou plutôt deux expressions, qui reviennent souvent. Cet état avant la chute originelle, cet état d’innocence originelle, il l’appelle la « préhistoire théologique » de l’homme. Et après la chute, c’est « l’état historique » de l’homme, héritier du péché originel, c’est le statut de « l’homme historique », pécheur.

Préhistoire, parce que précisément il ne s’agit pas de l’homme historique, mais de l’homme de l’origine. Préhistoire théologique, parce qu’elle n’est pas située dans le temps de l’histoire, mais dans l’origine, et que son fondement est théologique, et non historique.

De ce fait, tout homme, de toute époque, tout homme pécheur, a sa préhistoire théologique, a cette préhistoire théologique-. Jean-Paul II insiste : « en tout homme, sans aucune exception, cet état - l'état "historique" - enfonce ses racines dans sa propre "préhistoire" théologique, qui est l'état de l'innocence originelle. »

Cela me fait penser à la phrase célèbre de l’épître aux Hébreux, où l’espérance est vue comme une ancre de l’âme, « sûre et solide » que l’on jette au-delà du voile, là où est entré Jésus avant nous.

Ici, l’ancre est ce recours à l’innocence originelle, par delà le voile de la chute, comme la source de la pure doctrine. Doctrine de quoi ? De l’indissolubilité du mariage ? Oui, mais aussi du mariage lui-même, et du sacrement de mariage. Mais cela va plus loin encore.

On remarque que selon Jésus le commandement divin de l’indissolubilité du mariage dans l’état d’innocence garde toute sa force dans l’état historique, pécheur, de l’homme. Bien que l’innocence originelle et la peccabilité héréditaire soient « deux états diamétralement opposés », comme le souligne Jean-Paul II, le commandement demeure. Parce qu’il exprime l’ultime réalité de l’homme. De l’homme et de la femme. Dans le don mutuel de leurs corps. « Celle-ci est l’os de mes os et la chair de ma chair », s’écrie Adam lorsque Dieu lui présente Eve. Telle est l’union de l’homme et de la femme. Union des corps qui est don de la personne. Union entre le sexe masculin et le sexe féminin. La fonction du sexe, dit Jean-Paul II, est en un certain sens « constitutive de la personne », et pas seulement un attribut de la personne. Jean-Paul II ira jusqu’à dire que « le sexe ne décide pas seulement de l’individualité somatique de l’homme, il définit en même temps son identité personnelle et sa réalité concrète ». Il est difficile de détruire plus radicalement l’idéologie du genre. C’est en effet l’union de deux corps sexués, de l’homme et de la femme, qui permet l’union des personnes, qui est l’expression première de la « communio personarum » dont parle le Concile Vatican II (Gaudium et spes 12, 4), dans une de ces phrases qui viennent sans doute d’un amendement de l’archevêque de Cracovie.

Il en résulte une étonnante conséquence en ce qui concerne l’explication de l’homme créé à l’image de Dieu. Car Dieu est une communion de Personnes divines. L’homme est donc à l’image de Dieu parce qu’il est, homme et femme, communion de personnes par l’union des corps qui fait d’eux une seule chair. Ce qui est bien dans la logique de la religion de l’incarnation.

L’homme ne devient pas tant image de Dieu au moment de la création quand Adam est créé seul, qu’au moment de la communion des deux premières personnes, homme et femme. De leur communion qui est leur union en « une seule chair ».

On peut ici citer une phrase de Gaudium et Spes qui revient sans cesse dans l’enseignement de Jean-Paul II, dans tout son enseignement, et dont il est manifestement l’auteur : « quand le Seigneur Jésus prie le Père pour que tous soient un... comme nous nous sommes un (Jn 17, 21-22), il ouvre des perspectives inaccessibles à la raison et il nous suggère qu’il y a une certaine ressemblance entre l’union des personnes divines et celle des fils de Dieu dans la vérité et dans l’amour. Cette ressemblance montre bien que l’homme, seule créature sur terre que Dieu a voulue pour elle-même, ne peut pleinement se trouver que par le don désintéressé de lui-même. » (Cette dernière phrase se trouve dans un nombre considérable d’homélies et de textes de Jean-Paul II : « L’homme, seule créature sur terre que Dieu a voulue pour elle-même, ne peut pleinement se trouver que par le don désintéressé de lui-même. »

L’union d’Adam et Eve se fait dans la vérité et dans l’amour, d’une façon qui ne nous est plus accessible dans l’histoire de l’homme pécheur. La Genèse souligne qu’ils étaient nus et qu’ils n’en avaient pas honte. Parce qu’il n’y avait pas de rupture ni d’opposition, en eux, entre le spirituel et le sensible. Il y avait une unité parfaite, dit Jean-Paul II, « entre ce qui constitue humainement la personne et ce qui dans l’homme est déterminé par le sexe, c’est-à-dire ce qui est masculin et ce qui est féminin ».

« En se voyant et en se connaissant dans toute la paix et la tranquillité du regard intérieur, explique Jean-Paul II, ils “communiquent” dans toute la plénitude de l’humanité qui se manifeste en eux comme une complémentarité réciproque précisément parce qu’ils sont “mâle” et “femelle”. En même temps, ils “communiquent” sur la base de cette communion des personnes dans laquelle, à travers la féminité et la masculinité, ils deviennent un don mutuel l’un pour l’autre. »

Ils découvrent ainsi, en la mettant en pratique, la signification « sponsale » du corps, une signification qui « naît pour ainsi dire du cœur même de leur communauté-communion ».

Nous avons ici les thèmes importants dont Jean-Paul II va longuement parler : le don réciproque des personnes, et le caractère sponsal du corps. En les énumérant ensemble, on voit bien qu’il s’agit du mariage, de la définition du mariage, dans sa pureté originelle.

La communion des personnes est en fait un don réciproque, un don total et permanent, celui qui consiste à ne pas vivre pour soi mais à vivre pour l’autre.

C’est ce qui distingue radicalement l’homme des animaux. Chez les animaux aussi, il y union des corps, et comme chez l’homme et la femme il y a une fécondité de l’union des corps. Mais chez l’animal il n’y a pas la liberté consciente du don réciproque, et il n’y a pas de lien sponsal. Jean-Paul II écrit : « Le corps humain, avec son sexe, sa masculinité et sa féminité, vu dans le mystère même de la création, est non seulement source de fécondité et de procréation comme dans tout l'ordre naturel, mais contient depuis "l'origine" l'attribut "sponsal", c'est-à-dire la faculté d'exprimer l'amour : précisément cet amour dans lequel l'homme-personne devient don et - par le moyen de ce don - accomplit le sens même de son essence et son existence. »

Alors on comprend mieux encore l’homme à l’image de Dieu : la communion des personnes humaines est l’image de la communion des personnes divines, où chaque personne se définit par sa relation avec les deux autres, relation d’amour pour et avec les deux autres.

Dans notre monde d’après la chute, nous ne pouvons pas comprendre réellement ce qu’est cette union sponsale de deux personnes en « une seule chair », la chair d’avant le péché, qui n’est pas alourdie par la « tunique de peau » dont parle la Genèse, qui n’est pas cette chair opaque et corruptible de l’histoire du péché. Néanmoins, malgré la chute, nous sommes toujours à l’image de Dieu, et si le Christ lui-même fait référence à l’origine, c’est que ce qui se passait à l’origine est toujours à la racine de notre existence dans l’histoire, et que nous devons nous efforcer de vivre autant que possible selon le modèle de l’origine, avec le secours de la grâce. Car Jésus est venu nous rétablir, d’une certaine façon, par son Sacrifice, par les sacrements, par l’Eglise, dans le monde de l’origine. Τὴν ἀρχὴν, Principium : Je Suis le Principe, Je Suis l’Origine. Je suis la Voie, la Vérité et la Vie. La vraie vie, celle qui n’est pas abîmée par le péché.

La communion défigurée par la concupiscence

Jean-Paul II commente une autre phrase de Jésus aux pharisiens : « Quiconque regarde une femme pour la désirer a déjà commis l’adultère avec elle dans son cœur. »

C’est le problème de la concupiscence, qui n’existe pas à l’origine, car le regard de l’homme et de la femme est forcément pur : ils étaient nus et n’en avaient pas honte. Mais après avoir mangé du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, Adam se cache, parce qu’il est nu. « J’ai eu peur parce que je suis nu », dit-il à Dieu. Jean-Paul II commente : « Ces paroles révèlent une certaine fracture constitutive dans l'intérieur de la personne humaine, une rupture pour ainsi dire de l'unité spirituelle et somatique originelle de l'homme. Il se rend compte pour la première fois que son corps a cessé de s’approcher de la force de l'Esprit qui l'élevait au niveau de l’image de Dieu. »

A partir de là, le corps n’est plus l’expression de l’esprit, il ne se situe plus dans le mystère de la communion des personnes  à l’image de Dieu : l’homme a tout à coup conscience d’avoir un corps, et d’être confronté à d’autres personnes qui ont un corps, alors que jusque-là il était son corps.

Dans cette expression « il était son corps » il y a sans doute un écho des études philosophiques de Karol Wojtyla, de la distinction entre Leib et Körper chez Husserl à qui il avait consacré une thèse, entre corps-sujet et corps-objet chez Gabriel Marcel. Les deux distinctions se recoupent largement. Leib est le corps vivant, Körper le corps physiologique (toutes les traductions allemandes des paroles de la consécration disent « Das ist mein Leib »), Leib est chez Husserl le corps vécu de l’intérieur, le corps-sujet dit en français Gabriel Marcel, Körper est le corps dans son extériorité objective, le corps-objet. Le premier est donc le corps que l’on est, le second est le corps que l’on a. Mais, ici, dans la pensée de Jean-Paul II, cela va beaucoup plus loin que des distinctions phénoménologiques, dont on sait qu’elles ont été fécondes sur le plan de la psychiatrie. Mais il ne s’agit pas de psychologie ici, il s’agit du mystère de l’être, et du mystère de la chute.

Cette rupture de l’unité constitutive de l’homme est aussi, évidemment, une rupture entre l’homme et Dieu, et aussi une rupture dans le rapport entre l’homme et la femme. Tout ce qui était union et communion est rompu. Le rapport entre l’homme et la femme n’est plus l’union sponsale du don réciproque, mais la convoitise de la concupiscence. « Le rapport de don se transforme en rapport d’appropriation. »

Mais ici chacun voit que le mystère de l’origine n’a pas complètement disparu dans le monde de la concupiscence. En l’homme, l’héritage de l’origine, dit Jean-Paul II, est « un héritage de son cœur, plus profond que l’état de péché dont il a hérité ». Les paroles du Christ réactivent cet héritage et lui redonnent toute sa force.

Malgré la rupture de la chute originelle, soulignée par le chérubin et son épée de feu à double tranchant qui interdit l’accès du paradis, il reste un lien entre la préhistoire théologique et l’état historique de l’homme. Ce qui reste du monde d’avant la chute, ce qui nous relie toujours à notre préhistoire théologique, c’est le mariage, c’est l’union intime de deux personnes par l’union des corps qui ne font plus qu’une seule chair, c’est la communion des personnes, qui demeure parce qu’elle est l’image de la communion des personnes divines. Même si cette communion est abîmée par le péché, défigurée par la concupiscence, quiconque a aimé quelqu’un comprend qu’elle subsiste quelque part dans les cœurs.

Le corps glorieux

En attendant la rédemption du corps. Cette expression de « rédemption du corps », que Jean-Paul II utilise beaucoup, peut paraître curieuse. Mais elle n’est pas de Karol Wojtyla, elle est de saint Paul, dans l’épître aux Romains : « La créature aussi sera elle-même délivrée de cet asservissement à la corruption, pour participer à la glorieuse liberté des enfants de Dieu. Car nous savons que toute créature gémit et est dans le travail de l'enfantement jusqu'à cette heure. Et non seulement elle, mais nous aussi, qui avons les prémices de l'Esprit, nous aussi nous gémissons en nous-mêmes, attendant l'adoption des enfants de Dieu, la rédemption de notre corps. »

La rédemption du corps, qui nous est obtenue par la crucifixion et la résurrection du corps du Christ, rétablira le corps dans la communion avec Dieu, « dans la plénitude de la perfection propre à l’image et ressemblance de Dieu », lors de notre résurrection.

D’où le commentaire que fait Jean-Paul II d’une troisième phrase de Jésus, en réponse cette fois à des saducéens : « A la résurrection on ne prend ni femme ni mari, mais on est comme les anges dans le ciel. »

On ne prend ni femme ni mari parce que, à la résurrection, on vit dans la communion avec Dieu, on vit, dit Jean-Paul II, « l’expérience béatifique du don de soi de la part de Dieu, une expérience absolument supérieure à toute expérience propre à la vie terrestre ».

Au don de Dieu répond le don de l’homme, don béatifique de tout l’être donc du corps glorieux tout imprégné de son esprit, corps désormais virginal, d’une virginité qui, dit Jean-Paul II, « se manifestera pleinement comme accomplissement eschatologique de la signification “sponsale” du corps, comme le signe spécifique et l’expression authentique de la subjectivité personnelle tout entière. Ainsi donc, cette situation eschatologique dans laquelle « ils ne prendront ni femme ni mari » se fonde solidement sur l'état futur du sujet personnel quand, suite à la vision de Dieu « face à face », naîtra en lui un amour d'une telle profondeur et d'une telle force de concentration sur Dieu lui-même qu'il absorbera complètement sa subjectivité psychosomatique tout entière. » Fin de citation.

Dès cette terre, la vocation religieuse virginale et le célibat sacerdotal, le don à Dieu de la virginité, de la continence, sont une façon prophétique de témoigner de l’amour eschatologique. C’est pourquoi Jean-Paul II jusqu’à ce point de son étude a toujours parlé d’amour sponsal, et non d’amour conjugal, alors qu’il parlait essentiellement de l’amour d’Adam et Eve, qui est bel et bien un amour conjugal, le premier et primordial amour conjugal. L’amour sponsal, qui est don réciproque, est l’amour entre l’homme et la femme, époux et épouse, mais c’est aussi l’amour entre une personne humaine et Dieu. Le premier est l’amour conjugal. Le second est et restera dans l’éternité amour sponsal, l’union entre Dieu et une personne humaine qui, dans l’éternité, deviendra absolu, et sera l’union de Dieu avec tous les hommes sauvés. Quiconque a lu des dialogues entre des religieuses mystiques et le Christ voit clairement ce qu’est cet amour sponsal, qui prend souvent le vocabulaire et les images de l’amour conjugal. Mais tout homme y est appelé. Chacun d’entre nous, homme ou femme, est appelé à être fils de Dieu dans le Fils, et à être épouse du Verbe. Tout homme est appelé à être l’épouse du Cantique des cantiques. Je renvoie au sublime commentaire de saint Bernard, et d’abord à celui d’Origène, et j’en profite, en passant très vite, pour vous dire que l’on peut faire l’impasse sur le développement de Jean-Paul II sur le Cantique des cantiques, qui est décevant.

Bref, l’amour sponsal s’exprime par le don total de soi. Ce qui se produit dans l’amour conjugal authentique, et dans l’amour qui est don de soi à l’unique Epoux divin. Et ce sont deux modes d’expression de la « signification sponsale du corps qui est inscrite depuis l’origine dans la structure personnelle même de l’homme et de la femme », souligne Jean-Paul II. Le don de soi par le vœu de virginité ou de célibat est une authentique manifestation d’amour sponsal engageant tout l’être et donc aussi le corps. Cette forme sera la seule forme d’amour sponsal après la résurrection des corps, comme le soulignait Jésus en disant que « à la résurrection on ne prend ni femme ni mari ».

Le mariage, « sacrement primordial »

L’analogie que tisse saint Paul, dans le chapitre 5 de l’épître aux Ephésiens, entre le mariage humain et l’union du Christ et de l’Eglise, vaut autant pour la théologie du mariage que pour la théologie de la virginité et du célibat. Car si le mariage est comme l’union du Christ et de l’Eglise son épouse, force est de constater que ce modèle du mariage, l’union du Christ et de l’Eglise, est celui de la continence et de la virginité.

C’est ce texte que va alors étudier Jean-Paul II. Car « à la base de la compréhension du mariage dans son essence même, dit-il, se trouvent les relations sponsales du Christ avec l’Eglise ». Le mariage dans son essence même, c’est-à-dire le mariage à l’origine, dans l’origine, en rapport avec l’union du Christ et de l’Eglise. On remarquera que dans ce texte saint Paul insiste lui-même sur ce point en citant à son tour le texte de la Genèse cité par le Christ dans la première parole commentée par Jean-Paul II ; « C’est pourquoi l’homme quittera son père et sa mère et s’attachera à sa femme, et les deux deviendront une seule chair. »

« Vous, maris, aimez vos femmes, comme le Christ aussi a aimé l’Eglise, et s’est livré lui-même pour elle. » S’est livré, en grec, parédoken, en latin tradidit. En grec comme en latin, le verbe utilisé veut dire littéralement donner à un autre. Le Christ s’est donné à l’Eglise par son sacrifice. Il s’est donné entièrement, dans son amour rédempteur, qui devient un amour sponsal. L’Epoux divin s’est donné à l’Epouse, souligne Jean-Paul II, « comme le mari à la femme, se donnant à travers tout ce qui est inclus une fois pour toutes dans cet acte de “se donner lui-même” pour l’Eglise ». Le Christ devient une seule chair avec l’Eglise, au point que l’Eglise devient son propre corps.

C’est cette union qui fait la sacramentalité de l’Eglise, soulignée par Lumen gentium. L’Eglise peut conférer des sacrements parce qu’elle est l’Epouse de l’Epoux. Or cette union, montre saint Paul, renvoie à l’union du premier homme et de la première femme, à l’origine. On peut donc dire, en conclut Jean-Paul II, que « le signe visible du mariage à l’origine, en tant que lié au signe visible du Christ et de l’Eglise au sommet de l’économie salvatrice de Dieu, transpose l’éternel plan d’amour dans la dimension “historique” et en fait le fondement de tout l’ordre sacramentel ».

Ceci renverse la conception que l’on se fait habituellement du sacrement de mariage. Dans les traités de théologie et dans les catéchismes, le mariage est le dernier sacrement. Pour beaucoup d’auteurs, surtout dans les dérives plus ou moins jansénistes des Eglises d’Occident, ce n’est un sacrement que dans la mesure où il permet à un homme et à une femme d’avoir des relations sexuelles sans pécher, c’est une sorte de voile pudique qu’on jette sur les rapports sexuels parce qu’on ne peut pas contraindre tout le monde à la continence et parce qu’il faut bien légitimer la procréation.

Jean-Paul II montre que ce n’est pas cela du tout. Bien au contraire, le mariage est le premier sacrement. Le premier, parce que c’est le seul sacrement de l’origine. Le seul sacrement que reçoivent Adam et Eve, que se donnent à eux-mêmes Adam et Eve.

Premier sacrement, et seul sacrement d’avant la chute, il est le « sacrement primordial ». Il est, dit Jean-Paul II, « la figure suivant laquelle s’édifie la structure portante fondamentale de la nouvelle économie du salut et de l’ordre sacramentel qui provient de la gratification sponsale que l’Eglise reçoit du Christ avec tous les biens de la rédemption ».

Le mariage est donc en quelque sorte le « prototype » des sacrements. C’est pourquoi dans sa réponse aux pharisiens Jésus renvoie à ce qui se passait « à l’origine ». Et c’est pourquoi « ce mystère est grand », dit saint Paul, à cause de l’union du Christ et de l’Eglise, union qui constitue la sacramentalité de l’Eglise. Jean-Paul II insiste : « A bien réfléchir sur cette dimension, il faudrait conclure que tous les sacrements de la Nouvelle Alliance trouvent en un certain sens leur prototype dans le mariage en tant que sacrement primordial. »

Vers le début de ses catéchèses, dans la 19e, Jean-Paul II avait donné une belle définition du sacrement primordial : un « signe qui transmet efficacement dans le monde visible le mystère invisible caché en Dieu de toute éternité ».

Dans l’épître aux Ephésiens, le mariage comme sacrement est d’une part présupposé, d’autre part redécouvert. « Il est présupposé comme sacrement de l’“origine” humaine, uni au mystère de la création. Et il est redécouvert comme fruit de l’amour sponsal du Christ et de l’Eglise, lié au mystère de la rédemption. »

Jean-Paul II va alors reprendre ce qu’il disait de l’union du premier homme et de la première femme, revue à la lumière de l’épître aux Ephésiens, pour dire : « Dans l’alliance sacramentelle de la masculinité et de la féminité, la “chair” elle-même devient le “substrat” spécifique d’une communion durable et indissoluble des personnes (communio personarum), d’une manière digne des personnes. »

Au fond, c’est bien aussi de cela qu’il est question dans l’union sponsale du Christ avec la religieuse, le religieux, le prêtre, mais aussi tout chrétien, comme on le voit dans l’eucharistie : c’est bien sa chair que le Christ nous donne à manger, et c’est bien par sa chair unie à ma chair que peut avoir lieu ce que certains ont appelé le mariage mystique.

Pour mieux comprendre Humanæ Vitæ

Les dernières catéchèses avant la conclusion, 118 à 132, qui forment le dernier chapitre du livre, sont un commentaire de l’encyclique Humanæ Vitæ. Car c’est là que Jean-Paul II voulait en venir, in fine. A légitimer l’encyclique qui a été presque universellement rejetée, puis ignorée. Mais il ne le fait qu’après avoir étudié, sur 400 pages, les fondements théologiques du mariage. Après avoir établi que le mariage est le sacrement primordial, et non un sacrement de seconde zone. Après avoir montré que le mystère du mariage nous renvoie à l’origine, et que l’union des corps est expression de l’union des personnes, et que cette union est ce en quoi l’homme est créé à l’image de Dieu. Et après avoir défini ce qu’est l’amour sponsal, amour conjugal chez le mari et la femme, amour spirituel chez le religieux mais aussi chez tout chrétien qui fait partie de l’Epouse du Christ.

Dès le début si l’on peut dire, dans sa 22e catéchèse, Jean-Paul II avait brièvement mais solennellement commenté la phrase de la Genèse : « Adam connut Eve, sa femme, qui conçut et enfanta. » Il explique et il souligne : « C’est précisément là le seuil de l'histoire de l'homme. C'est son "origine" sur la terre. Sur ce seuil l'être humain se tient, comme homme et femme, avec la conscience de la signification procréatrice de son propre corps: la masculinité cache en elle la signification de la paternité, la féminité celle de la maternité. »

Le seuil, effectivement. « Adam connut Eve, sa femme, qui conçut et enfanta » : c’est le premier verset du chapitre 4 de la Genèse. Celui qui suit immédiatement la sortie du paradis de l’origine. Le seuil de l’histoire de l’homme est la procréation, parce que Eve est la mère des vivants, comme l’avait appelée Adam. Mère des vivants dans la souffrance, à cause du péché, mais elle est aussi la mère qui annonce l’autre mère, la mère immaculée qui donnera naissance au Fils de Dieu, et mère de l’Eglise immaculée qui procréera la multitude des enfants de Dieu par le sacrement de baptême, enfants qui ont d’abord été procréés, si l’on peut dire, par le sacrement de mariage.

L’union de l’homme et de la femme est donc inséparable, depuis l’origine, de la procréation. Parce que l’amour est toujours créateur. L’homme procréateur dans l’amour est à l’image du Dieu d’amour créateur.

Humanæ vitæ rappelle (citation) « le lien indissoluble, que Dieu a voulu et que l'homme ne peut rompre de son initiative, entre les deux significations de l'acte conjugal: union et procréation ». Les deux significations de l'acte conjugal, reprend Jean-Paul II : « la signification unitive et la signification procréatrice ». Il n’est pas licite de les séparer artificiellement, parce que, dit Jean-Paul II, « l’une et l’autre appartiennent à la vérité intime de l’acte conjugal : l’une se réalise en même temps que l’autre et, en un certain sens, à travers l’autre. Par conséquent, dans ces conditions, quand l’acte conjugal est privé de sa vérité intérieure parce que privé artificiellement de sa capacité procréatrice, il cesse aussi d’être un acte d’amour. »

Mais l’encyclique se fonde seulement sur la loi naturelle. Ce qui est juste, assurément. Mais si l’on considère l’encyclique à la suite de tout ce que Jean-Paul II vient de dire, on voit que l’horizon est tout autre, autrement plus profond, plus existentiel aussi, plus ancré dans le cœur de l’homme, dans son origine, que le froid rappel de la loi naturelle. En bref, si Jean-Paul II avait écrit Humanæ vitæ, l’encyclique aurait également été rejetée, mais d’une autre manière, car il aurait fallu aller au niveau où se situe ce pape pour en contester les fondements doctrinaux. Ou battre prudemment en retraite et accompagner le rejet d’un certain respect devant la puissance théologique du discours, ce qui incite les gens sérieux à aller y voir de plus près. Cette attitude, on l’a vue précisément avec les encycliques de Jean-Paul II Veritatis splendor et Evangelium vitæ. Des encycliques où l’on ne retrouve pas les catéchèses sur la théologie du corps, mais qui en sont intimement nourries. Avec saint Jean-Paul II on a ainsi, pour la première fois dans l’histoire, un pape théologien qui délivre son magistère officiel par ses encycliques, après avoir livré, à part, et d’une façon beaucoup moins solennelle, la réflexion théologique qui sous-tend son magistère. De façon quasiment invisible, car personne, en dehors de Marcel Clément, le directeur de L’Homme Nouveau, n’avait d’abord vraiment fait attention à ces catéchèses. De même que c’est de façon quasiment invisible que Jean-Paul II avait envoyé Mary-Ann Glendon à Pékin pour rejeter l’idéologie du genre, alors que personne n’y prêtait encore attention.

[N.B. Les soulignés, c’est-à-dire les mots en italiques, dans les citations de Jean-Paul II, sont du pape.]

 

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