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Parmi un groupe d’amis, de parents, de familiers, peut-être attablés pour un repas ou un jeu, peut-être en promenade ou à toute autre occasion, rien ne capte électivement l’attention sans que l’on soit non plus distrait, et voici soudain, envahissante, irrépressible, l’impression que quelqu’un manque... Le regard se porte alentour sur l’assistance et même l’idée naît de la dénombrer, si fortement s’est imposée – en un instant mais, la plupart du temps pour quelques instants seulement – la conviction que l’une des personnes présentes n’est plus là. Laquelle ? Le préciser n’est pas toujours possible. Quoi qu’il en soit, il ne s’agit pas du sentiment flottant que l’on éprouve aussi parfois d’une carence diffuse, indéfinissable, mais bien, plus ou moins persistante mais toujours brutale, de l’impression d’un vide soudain à la place de quelqu’un. Le choc reçu n’est pas non plus assimilable à celui que provoque la prise de conscience angoissée d’une disparition accidentelle ; non, simplement quelqu’un dont on sait qu’il devrait normalement se trouver présent, quelqu’un qui, nul doute, était là encore à l’instant, manque, apparemment.

2Expérience ambiguë, « acidulée », où le malaise voisine avec une sorte de plaisir ; expérience mesurée aussi et comme filtrée – d’inquiétantes virtualités s’y font pressentir – laissant après soi une manière de sillage, qui incite à la rétrospection, à la confidence, au commentaire. À peine s’est-on ressaisi en effet que l’on peut, non sans perplexité, constater à la fois que « tout le monde est là, que personne ne manque » et que l’on fut cependant un moment persuadé du contraire, non il est vrai sans un bref débat afin de « juger si l’invraisemblable en voie d’être récusé ne pourrait pas malgré tout, être réel [1][1]S. Freud, « L’inquiétante étrangeté », in Essais de… ». Quelquefois, la rémanence de l’impression fausse est si prolongée que la question peut rebondir ne serait-ce à quelqu’un d’étranger, dont on aurait inconsciemment pu souhaiter la présence, que se rapporte l’étrange illusion ? Mais pourquoi alors cette irrécusable certitude que le sentiment de l’absence se rattachait à l’une des personnes du groupe et à nulle autre ?

3Pour assez peu répandue qu’elle paraisse, pour singulière et limitée que la cursive description que je viens de faire la donne, cette hallucination négative, avec la constellation inconsciente où elle s’inscrit, appelle la réflexion du psychanalyste au même titre que divers sentiments d’étrangeté, phénomènes « bizarres », jugés, en dépit de ses propres et prestigieux efforts, « encore bien peu compris » par un Freud octogénaire [2][2]S. Freud, « Un trouble de mémoire sur l’Acropole », traduction….

4À supposer qu’un éventuel défaut d’expérience personnelle induise le lecteur à considérer ce vécu insolite comme une curiosité quelque peu artificielle et marginale, je le rapprocherai du fantasme de la volatilisation de l’analyste d’observation fréquente, il est susceptible de revêtir quantité de formes, du sommeil à la mort en passant par la perte de connaissance, le départ furtif, la disparition inexplicable. Le mode sous lequel il présente le plus d’affinité sinon une complète identité avec l’unheimlich « quelqu’un manque », est à coup sûr celui de l’impression pure et simple d’absence de l’analyste, telle qu’il advient qu’elle naisse au cours d’une séance, comme toutes les précédentes, commencée dans le sentiment, certes fluctuant mais toujours au moins virtuel, de sa présence dans le fauteuil. Là aussi on peut parler d’hallucination négative, cette fois évidemment induite par la réduction à l’extrême des stimulations sensorielles émanant de l’objet mais n’en dépendant pas spécifiquement néanmoins puisque la distance, le silence et l’invisibilité de l’analyste n’excluent pas, d’ordinaire, la conscience latente de sa présence physique. Si, à la faveur de la concentration des associations sur tel objet intérieur particulièrement accaparant, s’en abolit le sentiment, cela n’entraîne habituellement pas l’émergence d’un fantasme de volatilisation ou une impression subliminaire de manque, mais un simple oubli, ce qui est tout différent. La même remarque est d’ailleurs valable pour la vie courante puisque, là également des circonstances matérielles fortuites qui peuvent jouer un rôle déclenchant dans la production d’une hallucination négative et l’apparition d’un sentiment d’étrangeté tel que celui qui se trouve lié à l’illusion d’absence dont je traite, ont pu et pourront, maintes et maintes fois, ne rien provoquer de semblable.

5Il faut insister sur le fait que ces phénomènes psychiques se trouvent en rapport avec un vide perceptif qui est sans aucune correspondance, aucun fondement, dans la réalité sensible – comme si une inexcitabilité temporaire des récepteurs sensoriels était en cause – et mettent en jeu par ailleurs certaines modifications dans le sentiment du corps propre. Autant de preuves, s’il en fallait, de l’archaïcité de leurs sources. Aux yeux de Freud leur teneur, comme c’est aussi le cas de la paramnésie et des sentiments de dépersonnalisation, est d’ailleurs assimilable à celle des actes manqués, et des rêves. Ces pages pourraient donc prendre place dans le vaste et interminable Supplément à la Psychopathologie de la vie quotidienne qui, s’est virtuellement créé au début de ce siècle sous l’impulsion du travail freudien initial.

6L’illusion que quelqu’un manque – on pourrait presque la baptiser « fantasme manqué » – appartient à la catégorie des expériences de « déréalisation », c’est-à-dire où une partie de la réalité est ressentie comme étrangère, mais elle a ceci de particulier que l’« estrangement » va ici jusqu’à la scotomisation totale : il ne se limite pas à la déformation du réel, il va jusqu’à la suppression de l’un de ses éléments, et d’autre part il affecte non une chose ou un événement, mais autrui, plus précisément quelquefois une certaine personne à la fois autre que soi et analogue à soi avec laquelle on est lié. Ce vécu déréalisant apparaît donc comme hautement négatif et l’on peut supposer immédiatement que la négation y recouvre, en même temps qu’elle le révèle, un refoulement massif, tandis que la projection y procède d’un douloureux clivage intime qu’elle ne peut qu’extérioriser.

7Ainsi, d’emblée, c’est le travail du négatif, sensible jusque dans la formulation même de l’expérience, qui attire l’attention et suscite l’essentiel de l’intérêt : « Quelqu’un manque » se présente en fait, au premier abord, comme une paradoxale frustration hallucinatoire du désir. Mais n’est-ce pas là un effet de langage et la formule est-elle adéquate à la totalité de l’expérience ? En réalité, comme toute traduction verbale d’un affect et surtout quand celui-ci se trouve détaché de la représentation – ou « décalé » par rapport à celle-ci – elle n’a qu’une valeur d’approximation. L’insolite émoi ressenti au moment de la déréalisation ne comporte par soi aucune nostalgie, au plan conscient. Cependant, c’est une approximation digne d’être retenue, à mes yeux, du fait de la spontanéité du jaillissement verbal qui me l’a jadis imposée, telle quelle, avec l’indétermination du pronom et surtout la polysémie potentielle du verbe. En tout état de cause, l’expérience et sa formule en sont venues à constituer un tout indissociable où ne s’affirme cependant aucune préséance de la représentation de mot par rapport à la représentation de chose et je suis convaincu que, pour l’essentiel, celle-ci est la raison de celle-là. « Quelqu’un manque » traduit une expérience traumatique, certes ponctuelle à l’affleurement du fantasme, ou pour mieux dire, au lieu de l’interférence entre conscience et inconscient, entre perception et souvenir, mais qui pousse, en deçà du langage, de profondes racines dans le préverbal, voire dans le présymbolique.

8Il faut noter toutefois qu’elle n’achève de se structurer qu’après coup, une fois le mouvement régressif qui l’a permise compensé, une fois accompli le ressaisissement du moi et la reprise, après une brève éclipse, du fonctionnement de l’épreuve de réalité. Mais aussi bien doit-il être tenu compte de ce fait dans l’appréciation de notre phénomène, car exprimer le sentiment que quelqu’un manque suppose que ce sentiment même n’occupe déjà plus tout le champ psychique et que l’on se trouve alors, pour ainsi dire, en porte-à-faux entre le fantasmatique et le perçu. Il serait donc aventureux de ne se fonder que sur la re-structuration et la verbalisation de la déréalisation traversée. L’accent risquerait en effet de se trouver mis abusivement sur ses composantes négatives et défensives à la faveur d’une secondarisation subreptice, non accordée au vécu. La tendance de la fonction intellectuelle à se séparer du processus affectif contribuant déjà à donner sa teneur définitive à l’expérience, on conçoit qu’il y ait lieu de prendre ici particulièrement garde à ce que cette tendance ne vienne pas rétrospectivement la déformer du fait d’une affirmation intempestive. Elle pourrait en effet conduire à considérer qu’un jugement asséritif se trouve implicitement posé par la proposition spontanée : « quelqu’un manque » – un jugement contestant l’existence d’une représentation dans la réalité ; or, les choses ne sont pas aussi simples. La formulation en cause ne saurait en effet être prise à la lettre et selon la seule logique traditionnelle sans qu’en soit abrasée la richesse de signification, et par ailleurs la représentation dont paraît se trouver niée la correspondance avec un objet « réel » offre ici la particularité de constituer – étant donné l’indétermination de cet objet – à la limite une pure représentation d’inexistence, un « x » dont on peut mettre en question la portée représentative. Qui plus est, cette même et bien singulière représentation va se montrer en contradiction avec la « réalité », se révélant ainsi comme hallucination négative.

9« Quelqu’un manque » doit par conséquent être entendu au-delà de son contenu sémantique manifeste comme au-delà de sa valeur affective consciente, ainsi que l’on reçoit un fragment poétique ou le récit d’un rêve. Non pas seulement afin de détecter derrière la logique de la proposition ou la structure du jugement la dimension d’une autre logique, le témoignage d’une autre structure, mais aussi en vue de retrouver une disponibilité d’écoute et d’interprétation accordée à un registre fort différent de celui du langage pratique ou scientifique. Il n’est pas si facile au reste de satisfaire à cette inéluctable exigence ; sans doute en raison d’une contagion du projet interprétatif et de la démarche spéculative par la puissance du mouvement négatif qui constitue leur objet même. Si fortes sont les tendances à l’expulsion hors de soi, au refoulement, à l’intellectualisation et à la dénégation présents dans l’expérience ici décrite, qu’elles se retrouvent incessamment au niveau même de la réflexion sur cette expérience.

10Que peut-elle signifier ? Bien plus et aussi bien autre chose, on s’en doute, que ce que sa formulation – fût-elle appréhendée avec son halo d’inquiétante étrangeté – donne immédiatement à penser, voire à ressentir. Plus et autre chose, certes, mais déjà cependant ce message immédiat lui-même : en remarquant une absence, je la compose de présence ; en hallucinant une absence alors que personne n’est absent, je compose la présence d’absence. En m’écriant « Quelqu’un manque ! » je fais donc surgir un mixte d’être et de non-être : apparition toujours troublante, pour peu que l’on consente à la « fixer » ; deux fois plus troublante encore si l’émergence de cet hybride se produit sur fond d’illusion comme c’est ici le cas.

11L’impression trompeuse qu’il manque quelqu’un se trouve indubitablement liée à une bouffée d’insatisfaction, si j’ose dire, et peut être regardée comme un équivalent mineur de l’angoisse. Ce qui s’offre, au-dehors comme au-dedans, ne suffit plus. Les ressources, tant de la réalité psychique que de la réalité extérieure, ne permettent plus, semble-t-il, le maintien de leur oscillante et constante régulation réciproque. Comme la propension est ancienne et profondément ancrée de situer l’origine de tout ce qui est pénible hors du Moi ; comme d’autre part certaines peines ne peuvent provenir que d’un semblable, on peut supposer déjà qu’une tentative est accomplie en vue de rétablir cet équilibre par une double opération inconsciente : suppression hallucinatoire de quelqu’un, qui équivaut à un meurtre symbolique, et instauration virtuelle d’un remplaçant susceptible de combler le manque.

12S’il y a scotomisation soit de telle présence nommément, soit du fait lui-même que le groupe réuni se trouve bien au complet, c’est que tout personnage réel ne peut que décevoir, dans la conjoncture donnée, en tant même qu’il fait partie de la réalité. Tout se passe comme si une personne « réelle » était toujours trop réelle pour être bonne, pour suffire. Ainsi le désenchantement, même dû à un mouvement dépressif éphémère, provoque-t-il facilement (Melanie Klein l’a bien montré) une recrudescence de l’exigence d’idéalisation et par là une accentuation de la tendance à scinder l’objet aussi bien qu’un approfondissement de la division du sujet lui-même. Si dans le cas présent, ce processus complexe aboutit à une hallucination négative de l’objet, c’est que, de plus, tout ce qui relève de la nature d’une relation privilégiée avec cet objet se trouve déplacé à son existence même, si bien que c’est en fin de compte celle-ci qui se trouve niée, abolie, au plan sensoriel lui-même de par un mécanisme dont Freud pouvait à la fois indiquer l’intérêt et déplorer la connaissance insuffisante.

13On admettra dès lors comme très plausible que « Quelqu’un manque » constitue en quelque manière la dénégation qu’« Un tel est de trop ». Or, ce désir de mort a, dans l’esprit qui le fomente, des répercussions délabrantes. La peur de s’évanouir, voire de mourir, ne tarde pas inconsciemment à y croître. L’impression de volatilisation ou de manque soudain d’autrui représente sans doute, selon cette incidence, une déformation défensive et comme une image atténuée de la mort ou à tout le moins de la dissolution personnelle. De toute façon, les expériences de déréalisation se présentent comme l’équivalent projeté des expériences de dépersonnalisation ; il se comprend ainsi aisément que l’on puisse passer sans transition consciente d’une défaillance du Moi à une illusion d’absence.

14Si cette dernière ne se limitait pas à quelques instants, on peut maintenant imaginer qu’elle se développerait en un véritable délire de deuil. C’est parce que le Moi recouvre rapidement ses fonctions et notamment celle de tester la réalité, qu’il n’en va pas de la sorte. Cependant, nous rappelle Freud, il ne se livre à cet examen « qu’en raison du fait que des objets qui furent autrefois la source de réelles satisfactions ont été perdus [3][3]Cf. La Négation. ». Aussi bien quand, à l’occasion d’une défaillance de cette fonction, il nous arrive de ressentir un manque qui ne sera reconnu aberrant qu’a posteriori, il semble probable que nous revivions obscurément une impression fondamentale, primordiale, de perte à l’état naissant ; réviviscence qu’il faut rattacher à l’essentielle inadéquation de l’objet « réel » au désir, consécutive à la genèse de l’identité au cours du processus de différenciation de l’enfant par rapport à sa mère. À ce niveau, il ne peut s’agir que de la plus ou moins grande fécondité et plausibilité d’un modèle de compréhension.

15En revanche, il paraît possible de rester moins à distance quant à l’expérience de deuil postérieure à l’œdipe – et qui, même, à l’état d’ébauche lui est sans doute déjà contemporaine. Dans une intervention récente, A. Green évoquait à ce propos le caractère singulier de ce deuil, à savoir que c’est un deuil de l’objet présent. Or, connaître l’illusion que quelqu’un manque n’est-ce pas aussi en ressentir fugitivement, à travers les années et en dépit du refoulement et de l’amnésie infantile, la brûlure spécifique ?

16Le travail des premiers deuils n’est jamais tout à fait achevé – peut-être est-il pour tous interminable… – mais ce n’est que de façon sporadique que nous avons l’occasion de nous en apercevoir. Lorsque tel est le cas comme dans l’exemple qui nous occupe, on peut dire avec Freud que nous obéissons à une tendance déréelle « à tout mettre au compte d’une autre personne, mais surtout au compte de cet autre personnage, préhistorique, inoubliable, que nul n’arrive plus tard à égaler [4][4]S. Freud, La Naissance de la psychanalyse, Puf, Paris, p. 159. ». Alors, le passé prévaut sur le présent, l’inconscient sur le conscient, au point de perturber, d’obnubiler la perception elle-même : la présence fantasmatique s’intensifie tellement qu’elle en vient, pourrait-on dire, à creuser un trou d’absence, un vide béant, au lieu même qu’occupe un substitut désinvesti sinon dévalorisé. L’émergence de l’illusion relative à cette lacune invisible est un poignant rappel de l’inachèvement du deuil œdipien et postœdipien, lui-même dans le prolongement des angoisses de séparation primitives.

17Rappelons que pour Freud « à l’époque où la mère devient un objet d’amour, le travail psychique du refoulement est déjà commencé chez l’enfant [5][5]S. Freud, Introduction à la psychanalyse, Paris, Petite… ». À peine donc devenons-nous capables d’un élan unifié vers un objet total que notre but change et que nécessairement notre mouvement se brise. Point nodal du désir, douleur « exquise » de la naissance de l’amour, venant, à peine voilés, affleurer à la conscience à l’occasion de cet imprévisible et inassignable retour du refoulé qui nous fait dire : « Quelqu’un manque » sans que l’on puisse nous croire. L’erreur apparente est cependant porteuse de la vérité cachée qu’il manque toujours quelqu’un. À moins que ne soit retrouvé l’objet perdu ? Encore ne fut-il jamais en notre possession, encore sa représentation ne coïncidera-t-elle jamais avec sa perception… Jamais la dissociation de la tendresse et de la sensualité ne se réduira tout à fait, en raison de l’irréversibilité du temps aussi bien, que du fait de la barrière de l’inceste. L’objet manquant est celui dont il nous a fallu faire le deuil et qui, tel un invisible et intangible revenant, vient prendre la place de l’objet présent, c’est-à-dire permis.

18L’inconscient désir de ne pas se trouver là où l’on est, c’est-à-dire perceptible pour l’entourage, peut fort bien indirectement se traduire par l’illusion d’absence, la scotomisation, de l’un de ses membres. En effet, s’il est vrai que le sentiment de trouble qui l’accompagne suppose un refus du « réel » en même temps qu’une inquiète et secrète exigence de réalisation fantasmatique – l’objet interdit va-t-il apparaître grâce à la disparition de son substitut méconnu ? – il est manifeste que seul un mode magique de satisfaction s’imposera : comme à la faveur de l’accès à une dimension nouvelle où l’objet désiré serait enfin susceptible d’être atteint et redécouvert. Dimension fantastique plutôt que fantasmatique où, dans le temps mort du manque, se creuse un vide mal circonscrit, une sorte d’échancrure dans l’environnement. En faisant place nette dans l’espoir d’ouvrir la voie, l’accès non restrictif et mythique à l’objet primordial, c’est tout comme si je me rendais invisible, imperceptible. Ne faut-il pas se faire esprit pour aller au-devant des esprits ?

19« Quelqu’un manque » un avatar de la retombée de l’ombre de l’objet sur le Moi. Le manquant est un objet qui a perdu son ombre – depuis Rank et Freud on connaît la richesse symbolique de l’image – et qui, de ce fait, un instant échappe, devenu insaisissable, innommable, infigurable.

20Ces prestes, inconscients et réciproques échanges entre l’autre et soi, résultats de mouvements combinés et toujours recommencés d’introjection et de projection, font que la signification du manque halluciné s’avère, autant qu’à l’autre, relative à soi. Si quelqu’un me paraît manquer c’est aussi que je me fais à moi-même défaut. Si je m’éprouve tout soudain, mais sans me l’avouer, seul parmi les miens, ou mes amis, et qu’une impression inquiétante, voire bouleversante, mais fugace, me le fait obliquement apercevoir, ce n’est pas tant que je sois sevré d’attention, de sympathie, d’amour ni non plus que je ne suscite aucune hostilité, au moins latente ; c’est que l’attention, la sympathie, l’amour, l’animosité même me désertent. Ce partenaire, si je l’efface malgré moi, c’est que je ne le ressens plus occuper sa place coutumière en moi. Je ne le reflète plus et ne me reflète pas en lui. Le miroir perd son tain et voici quelqu’un manquer qui tout à coup n’est plus où il est mais pas non plus où je le voudrais. N’étant pas moi-même où je parais, je ne sais plus où être, où je suis ni où est l’autre. Ainsi, la béance détectée alentour répond à une carence interne : pourrais-je me mirer à l’instant de la défaillance qu’aucune image ne me serait renvoyée. La volatilisation d’autrui n’est que mon irréalisation projetée dans un effort de sauvegarde de mon identité.

21Certes la menace de dépersonnalisation peut être plus discrète : ce quelqu’un qui vient à manquer semble bien alors, inconsciemment, équivaloir à un quelque chose. L’étymologie le confirme : mancus désigne le manchot, le mutilé. Si j’annule tel comparse ou oblitère indistinctement l’assistance, c’est qu’il me faut me dissimuler mon infirmité soudain plus sensible. Avant tout je tiens à me cacher l’origine intime et la source lointaine de mon malaise, son lien avec l’horreur de la castration tout ce que je puis faire dans le saisissement, c’est de diriger sur mon entourage un regard uniquement préoccupé de plaquer sa tache aveugle sur le premier rencontré.

22Combien est-elle solidement ancrée cette peur de perdre tout petit élément du corps qui s’en révèle détachable, combien facilement se transfère-t-elle et se transpose-t-elle, combien volontiers aussi se prolonge-t-elle hors de nous, par le fait d’une annexion narcissique inconsciente. Qu’une perturbation se produise dans la transmission des messages émis à partir de l’une ou l’autre de nos « possessions », et il se pourra que nous croyions quelqu’un manquer.

23Cette illusion enveloppe encore une accusation déguisée. Si parfois elle se donne comme une constatation tout à fait neutre, ce n’est qu’apparence. Le refus de percevoir signifie une revendication, une protestation. L’abandon qu’il rend sensible est en droit imputable à une injustice, à un rejet, de toute façon à un manquement de la part de « quelqu’un ». Par là même la honte liée à la détresse et à l’impuissance personnelles est déniée.

24Dénégation qui n’est pas suffisamment efficace cependant pour empêcher toute propagation d’ondes dépressives à la suite de la brusque rupture de l’hallucination du manque. La double carence de l’autre – deux fois absent sur deux plans différents – ne saura en effet longtemps pallier de son leurre l’inachèvement et l’insuffisance de soi, le sentiment aigu d’une faillite dans l’accomplissement de l’idéal

25

Tel vieux Rêve, désir et mal de mes vertèbres…
Il a ployé son aile indubitable en moi [6][6]S. Mallarmé, Quand l’ombre menaça de la fatale loi….

26Mais tout indubitable que puisse être ce reploiement, je n’y veux pas croire, je préfère le vivre comme s’il avait manqué, comme s’il manquait quelqu’un pour que se soit réalisé, pour que se réalise l’envol.

27Expérience inverse, on le voit, de l’expansion du moi dans les phénomènes positifs de la fausse reconnaissance, du déjà raconté ou du déjà vu.

28Non sans lien, d’autre part, avec certaines impressions hypnagogiques ou oniriques de chute dans le vide. L’image d’une brusque dénivellation, voire d’un faux-pas au bord d’un abîme, vient d’ailleurs spontanément à l’esprit dans l’intention de suggérer à qui n’en a point l’expérience celle du « quelqu’un manque ».

29Sans prétendre en reconnaître toutes les correspondances, je ne puis ne pas évoquer celles qui la relient à la Féminité et à la Mort, comme entités mythiques et comme fantasmes.

30L’hallucination négative cerne d’un trait qui est absence de trait un lieu vide, déterminant ainsi comme une profonde crevasse dans la continuité du perçu, dans l’homogénéité de la présence. Certes, personne ne manque, mais c’est bien précisément pourquoi, beaucoup plus proche qu’à seulement y songer, même intensément, la Mort est là. Le temps d’un éclair, d’un éclair noir. Non pas la mort dans sa définition lexicale, objectera-t-on, et donc en réalité, la castration, tout au plus, parfois, la déstructuration. – Sans doute ; mais également l’infulgurabilité. Quelque répulsion qu’elle provoque, la tête de Méduse, en tant que symbole des organes génitaux maternels et représentation déguisée de la castration, appartient encore à l’ordre du figurable. C’est bien pourquoi Freud ne cesse d’affirmer que l’inconscient « ne connaît rien de négatif… et par conséquent ignore la mort [7][7]S. Freud, « Notre attitude à l’égard de la mort », in Essais de… ». Assertions indiscutables à ne se référer qu’aux normes d’une logique hypothético-déductive dans le cadre d’une théorie au reste constamment étayée sur l’observation, mais qui deviennent peut-être moins absolument convaincantes si l’on tient compte de certaines expériences cruciales, je veux dire notamment où il y a interférence de la Mémoire et de la Perception, avec tout leur lest obscur d’affects éventuellement dissociés des représentations.

31Une patiente, sujette à des états oniroïdes, m’avoue à la fin d’une séance : « Pendant quelques minutes je me suis vraiment demandé si vous n’étiez pas mort subitement. J’en suis toute glacée. » J’oublie, dira-t-on, la différence foncière entre la mort d’autrui et notre propre mort ? Mais, outre que je ne la méconnais pas, n’est-il pas un niveau où de telles limitations n’ont pas cours, où cependant l’épreuve de la perte et de l’absence ne le cède pas en importance ni en intensité à l’expérience de l’indifférenciation et de la plénitude ?

32Aussi serais-je tenté de penser que la béance qui s’ouvre dans le moment où naît l’illusion de l’invraisemblable disparition d’un proche nous renvoie à l’émotion première du garçon à la vue du sexe de sa mère, ou d’une autre femme en jouant pour son inconscient le rôle ; de la fille, à la vue du pénis paternel, de par la comparaison à quoi elle est incitée avec son propre sexe ; à leur vertige, à leur vacillement, plus ou moins tôt et efficacement surmontés ; mais il me semble qu’elle nous renvoie aussi, sans doute suivant une autre ligne, à l’éphémère mais possible prescience de ce que Valéry appelle joliment notre « future fumée ».

33« Quelqu’un manque » pourrait alors être regardé comme le négatif de l’expérience du double. L’absent est, en quelque sorte mais sans que nous le sachions, notre double aboli, notre double « en creux ». Ce ruineux renversement ne figure-t-il qu’impuissance ? Il me semble que la peur de mourir peut éventuellement, sous tel de ses masques, envelopper une intuition anticipée de la mort, tout comme le désir d’aimer peut, originellement, recouvrir une intuition anticipée de l’amour.

34Serions-nous alors, avec un tel « fantasme manqué », devant une manifestation révélatrice de ce que l’on pourrait appeler l’affectivité négative ? L’expression peut surprendre et même, de prime abord, être regardée comme abusive puisque la négation ressortit au jugement. Cependant, on le sait, celle-ci constitue un substitut du refoulement, un héritage du rejet, à ce niveau supérieur. Substitut, héritage certes élaborés, mais en continuité, selon les déclarations mêmes de Freud, avec le dynamisme pulsionnel primaire, si bien que la négation appartient à la pulsion de destruction. En la situant dans ce continuum, il me paraît donc licite de parler d’affectivité négative, non certes dans l’intention simple d’y faire entrer la gamme des sentiments agressifs ou liés à des processus marqués d’un vecteur de destructivité – ce serait tout à fait vain – mais avec le but d’apporter un supplément d’intelligibilité dans des phénomènes – tel « quelqu’un manque » – l’accompagnement affectif n’est pas négatif uniquement en ce qu’il porte, du fait de sa signification dynamique, le sceau des pulsions de destruction, mais parfois également dans la mesure où, détaché de l’habituel support représentatif, il semble la conséquence d’une modification brutale dans l’économie d’un sujet, elle-même directement en rapport avec une rupture supposée s’être produite dans l’inconscient. Une sorte d’accroc dans le tissu mobile et chatoyant de ses processus, un accroc, un manque, que l’on peut supposer se rapporter à la carence de représentation, de toute représentation ayant valeur représentative (c’est-à-dire liée originellement à une perception et la reproduisant ensuite dans la mémoire, par essence inconsciente) à l’égard d’un objet tant « réel » qu’« intérieur ».

35La seule forme sous laquelle un élément psychique correspondrait à la composante organique des pulsions serait, dans cette conception, celle d’un affect libre – au sens où l’on dit que se manifeste quelquefois une part d’agression libre – d’un pur affect, certes toujours en quête d’une représentation et destiné à bientôt s’y accrocher, mais qui pourrait être situé comme la seule traduction possible et pensable des effets immédiats d’un manque de représentation en liaison avec les effets des premières « perceptions » de manque jadis inscrites lorsque la perte de l’objet s’était trouvée « intériorisée comme perte [8][8]A. Green, « Les fondements différenciateurs des images… » selon un mouvement instaurateur de la dimension du manque et du désir.

36Si c’est au manque d’un objet que nous sommes – soudain sensibles, en tant qu’il vient à manquer soit absence effective et décevante, soit scotomisation, soit impossibilité de reproduction, de cet objet, il ne s’ensuit pas une perception ni donc ultérieurement aucune représentation proprement dite de cet objet : comment se représenterait-il alors qu’il ne s’est jamais présenté ? En revanche, il s’ensuit un affect, déclenché par la non-présentation ou la non-perception et, comme au niveau du Ça il n’y a ni négation, ni doute, ni degré dans la certitude, cet affect, dont le ton est spécifique, constitue dans la présente hypothèse, la seule donnée psychique qui répercute l’appréhension du manque en tant que tel. Il constitue ainsi une sorte de préforme ou de précurseur émotionnel du jugement de non-existence ; par là même on peut imaginer qu’il soit susceptible de donner un avant-goût de la finitude et de la caducité personnelles.

37Comment pouvons-nous à présent, à la lumière de ce propos et dans l’intention de lui donner son application, esquisser une explication du mécanisme complexe régissant l’apparition de l’illusion que quelqu’un manque ?

38Un léger désintérêt conscient, voire une certaine déception vis-à-vis de la situation actuelle et de la réalité ambiante, de pair avec une accentuation de la pression des exigences internes, provoquent, peut-on penser, – du fait d’excitations pulsionnelles accrues venant de l’intérieur investir le système perceptif, – une inhibition, peut-être même une inexcitabilité sensorielle temporaire. De par le mouvement régressif qui, sous-jacent, s’impose, se produit une reviviscence de souvenirs traumatiques cruciaux qui cheminent jusqu’à la conscience où ils affleurent sur le mode hallucinatoire et dans un climat d’inquiétante étrangeté qui indique un retour du refoulé. L’hallucination négative peut ici être regardée comme le fait d’un véritable rejet dont l’efficacité dans l’annihilation subjective est due à la brève et soudaine prévalence du processus primaire, avec la substitution de la réalité psychique à la réalité extérieure qui, entre autres, le caractérise.

39Mais quelle est cette réalité subjective qui vient, quelques instants, se substituer à la personne réelle illusoirement crue absente ? Ce n’est pas la réalité d’une représentation ou d’un fantasme inconscients, à rigoureusement parler – c’est à mon sens précisément la « réalité » d’une expérience de défaillance, de faille, dans le réel, dans le réel le plus primitivement tel celui de la présence corporelle. C’est l’expérience ou, pour mieux dire, la répétition de l’expérience – non représentative mais plutôt, si l’on me passe le néologisme pour l’occasion, « reprivative » – de la perte et du manque de cette présence, étroitement liée à l’origine à la déception rencontrée lors des tentatives précoces de satisfaction hallucinatoire du désir.

40Les traces laissées par les épreuves de séparation, de peur de la castration, de renoncement obligé… à peine transformées au cours du temps soudain réapparaissent, sans que leur réapparition soit reconnue comme telle, vécue comme un nouveau traumatisme. Il y a reproduction, peu aménagée mais néanmoins méconnue, d’événements intimes douloureux qui ne se situent plus alors dans le passé mais semblent appartenir à un continuel présent, à moins que la déréalisation ne soit si fortement ressentie que toutes les références temporelles s’effacent, livrant le sujet à une pénible désorientation.

41Mais alors, dernière énigme, pourquoi une telle résurgence ? À quelle fin ? L’illusion d’absence répond-elle, en fin de compte, à une exigence de satisfaction pulsionnelle et, plus largement, obéit-elle à un principe régissant l’équilibre de la personne tout entière ?

42À supposer que l’on veuille essayer de résoudre le problème sans recourir à l’hypothèse d’un au-delà du principe de plaisir, on se trouverait confronté à une difficulté apparemment insurmontable. Étrange recours en effet que, là même où se fait sentir une insatisfaction dont la réalité environnante est incriminée, de faire naître, régressivement, un nouvel et plus troublant sentiment de manque ! À une privation effective, les réalisations oniriques du désir répondent par de bien plus authentiques compensations. Quelle est bien celle que va pouvoir donner le redoublement d’un vide ? Expérience en vérité paradoxale, sous cet angle, que l’hallucination d’une absence là où l’absence même est cause de souffrance.

43Apaisement du sentiment inconscient de culpabilité ; satisfaction de nature masochique ; réalisation d’un désir de meurtre – grâce à la croyance momentanée en l’effacement de l’effigie comme s’il s’agissait de celui du modèle –, toutes ces suppositions, sans être dénuées de plausibilité, ne sauraient vraiment satisfaire.

44Aussi bien constater illusoirement le manque d’un objet, c’est authentiquement revivre les différentes expériences cardinales de sa perte et cette reviviscence n’est pas au service du principe de plaisir, fût-ce sous la forme détournée de l’adaptation efficace à la réalité d’une situation intérieure et extérieure précaire. Si trouver l’objet c’est, au moins en partie, toujours le retrouver, ne pas le retrouver, là où cependant il se trouve, c’est toujours, peut-on dire, répéter l’épreuve de sa perte une fois de plus effectivement ne pas le retrouver. Ce qui n’implique pas la moindre possibilité intrinsèque de plaisir. Ainsi en va-t-il d’un cauchemar à répétition, de la récurrence d’une scène traumatisante, d’un comportement suicidaire réitéré. – « Quelqu’un manque » serait-il alors une sorte d’équivalent – sans expression motrice – du célèbre jeu de la bobine, mais qui serait en l’occurrence limité au temps du fort !, au temps de la disparition de l’objet ? Une disparition non suivie d’un joyeux « da ! », une disparition sans réapparition en effet, car, au sortir de notre fugitive expérience, la perception retrouvée n’apporte pas, par elle-même, de satisfaction ni de bénéfice réparateur, contrairement au cas de l’enfant. L’hypothèse d’un essai de maîtrise de la réalité de la situation ne semble donc guère recevable ici, d’autant qu’il s’agit, en même temps que d’une rupture au niveau de l’inconscient, d’une sorte de « raté » du moi, d’une défaillance de son pouvoir synthétique.

45Non, l’irréductibilité du négatif là encore, selon moi, s’impose, au moins pour certains aspects majeurs du phénomène. « Quelqu’un manque » indice d’un automatisme incoercible dans la répétition des traumas, témoin surtout de la présence spécifique d’un génie destructeur au sein de chacun de nous.

46Toutefois, cette vaine intempestive et pénible reproduction traumatique, cette amorce de démantèlement et de dissolution de la structure personnelle suscitent généralement une réaction de compensation de la part d’Éros, un peu de la même façon que nous nous trouvons « redevables des plus beaux épanouissements de notre vie amoureuse à la réaction contre l’impulsion hostile que nous ressentons dans notre for intérieur [9][9]In Notre attitude à l’égard de la mort (cf. note 1, p. 266). ».

47Au signal d’alarme que constitue donc également « quelqu’un manque », le sujet répond dans sa totalité, comme si, fouetté par l’épreuve, il allait prendre un nouvel élan. Rien de tel que la morsure de son absence pour se remettre en quête de l’objet si on ne l’a pas auprès de soi, pour le rejoindre s’il fut délaissé, lui restituer son éclat s’il fut terni. Le poinçon mortel du manque ne fait que creuser davantage le désir. Grâce à l’accroissement des possibilités libidinales, on verra s’élever les seuils d’inhibition, les obligations et les aspirations moins désaccordées… Mais il serait trompeur de brosser ici un tableau idyllique, d’autant que ce sursaut dont j’interromps la description trop optimiste peut avorter et les mouvements dépressif et persécutoire présents à l’état de traces dans le temps de la scotomisation peuvent s’amplifier et s’insinuer dans le cours de la vie habituelle.

48Mais il est aussi une autre dimension qui peut s’ouvrir, en continuité avec ce que notre phénomène a d’essentiel, et dont ces vers célèbres nous donnent l’irremplaçable expression

49

Ma faim qui d’aucuns fruits ici ne se régale
Trouve en leur docte manque une saveur égale :
Qu’un éclate de chair humain et parfumant !
Le pied sur quelque guivre où notre amour tisonne,
Je pense plus longtemps peut-être éperdument
À l’autre, au sein brûlé d’une antique amazone [10][10]S. Mallarmé, Mes bouquins refermés sur le nom de Paphos….

50Il y a là, me semble-t-il en effet, comme la reprise sublimée, consciente, de l’étrange expérience qui a longuement retenu notre attention. Le manque, source de souffrance, est secondairement revendiqué en tant que source de plaisir, par l’entremise de la connaissance, peut-être serait-il plus juste en l’occurrence de dire par la mise en jeu concertée de l’imagination puis du verbe. À tel point qu’à comparer le sein généreux de sa maîtresse présente à ses côtés, alors que, le pied sur un chenet en forme de serpent, le poète active le feu dans l’âtre, un mouvement irrésistible l’entraîne à la rêverie et à la poésie plutôt qu’à la galanterie, l’exalte même au point de perdre la notion de ce qui l’entoure, du temps où il vit et le conduit enfin à cerner d’une ligne songeuse ceci, qu’au sein odorant et moelleux de sa compagne il préfère son image surnégativée,

51

Je pense plus longtemps peut-être éperdument
À l’autre, au sein brûlé d’une antique amazone.

52Éperdument, parce que c’est l’autre, le sein inaccessible, à jamais manquant, à jamais perdu ; parce que c’est un sein brûlé, c’est-à-dire marqué d’une absence redoublée.

53« Ainsi le moment de la plénitude poétique correspond à celui de l’annulation » (Sartre). Il se produit une survalorisation de l’objet perdu en tant que tel comme si c’était dans son manque qu’il était le mieux appréhendé, comme si « la présence de l’objet n’était jamais aussi pure que dans la sorte d’immatérialité que lui confère l’absence [11][11]M. Safouan, « De la structure sic psychanalyse », in Qu’est-ce… ».

54La pensée comporte par essence une composante, une puissance délétère qui vient s’inscrire dans le prolongement de la destructivité pulsionnelle et nous permet un certain affranchissement à l’égard de la tyrannie du plaisir. Ne peut-on concevoir alors qu’une appropriation active et une lucide revendication de ce pouvoir – le pouvoir du négatif mais domestiqué – puissent à leur tour nous libérer dans une certaine mesure de l’automatisme de répétition avec ses effets quant à l’inépuisable reproduction du manque originel ?

55« Quelqu’un manque » : scotome de l’impossible jeté sur le réel, amorce d’un vertige de l’affectivité négative, sceau de l’inéluctabilité du désir ; mais aussi appel du lointain, ouverture sur l’Autre – l’autre scène, la surréalité – en même temps que reconnaissance de l’ambiguïté inhérente à notre destin. Après tout l’impossibilité d’une entière réduction du manque ne supprime pas le fait qu’il y ait toujours quelqu’un.

Notes

  • [*]
    Texte extrait de L’État amoureux, paru en 2002, Paris, Payot, coll. « Petite Bibliothèque Payot ».
  • [1]
    S. Freud, « L’inquiétante étrangeté », in Essais de psychanalyse appliquée, Paris, Gallimard.
  • [2]
    S. Freud, « Un trouble de mémoire sur l’Acropole », traduction Marthe Robert, in L’Éphémère, no 2, pp. 3-13.
  • [3]
    Cf. La Négation.
  • [4]
    S. Freud, La Naissance de la psychanalyse, Puf, Paris, p. 159.
  • [5]
    S. Freud, Introduction à la psychanalyse, Paris, Petite Bibliothèque Payot, p. 310.
  • [6]
    S. Mallarmé, Quand l’ombre menaça de la fatale loi…
  • [7]
    S. Freud, « Notre attitude à l’égard de la mort », in Essais de psychanalyse, Paris, Petite Bibliothèque Payot, p. 263.
  • [8]
    A. Green, « Les fondements différenciateurs des images parentales », in RFP, 1967, 5-6, p. 898.
  • [9]
    In Notre attitude à l’égard de la mort (cf. note 1, p. 266).
  • [10]
    S. Mallarmé, Mes bouquins refermés sur le nom de Paphos…
  • [11]
    M. Safouan, « De la structure sic psychanalyse », in Qu’est-ce que le structuralisme ?, Paris, Le Seuil, 1968, pp. 241-298.
Mis en ligne sur Cairn.info le 15/01/2014
https://doi.org/10.3917/rfps.044.0183