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TRIBUNE - Deux conceptions opposées de la grandeur - selon la chair ou selon l'esprit - s'affrontent au sein de la société française, et tout particulièrement à l'université, explique le sociologue, ancien élève de l'École polytechnique et directeur de recherche au CNRS.

Ce qui touche à l'identité française, à l'immigration, à l'islam, suscite de profonds clivages dans l'opinion. L'intégration de ces questions dans le grand débat national est l'objet de fortes réticences. Les accusations fleurissent entre camps qui s'affrontent: fermeture, xénophobie, racisme d'un côté, inconscience, mépris pour la patrie de l'autre. On aurait pu espérer que, au milieu de cette cacophonie, l'université soit un lieu de débat civilisé, dans une recherche commune de la part de raison dont sont porteurs ceux dont les positions s'opposent. Mais il n'y a pas réellement débat.

La célébration sans nuances des sociétés «ouvertes», pleinement accueillantes à la diversité des cultures et des religions, est quasiment hégémonique dans le monde universitaire. Et, à l'égard de ceux qui, en son sein, adoptent un point de vue contraire, il n'est pas question d'argumenter. Une police de la pensée multiplie les attaques ad hominem. L'actualité nous en offre souvent des exemples. Les membres de l'establishment académique présumés avoir rejoint le camp des «passions tristes» scandalisent. Et ceux qui, avec parfois un cursus moins prestigieux, bénéficient d'une large audience publique se voient accusés de n'accéder à cette reconnaissance qu'en flattant les instincts populistes.

Si notre monde universitaire se montre ainsi plus gouverné par les passions que par la raison c'est que, pour lui, il ne s'agit pas seulement d'idées à défendre. Une identité est en question, associée à une option majeure entre les deux conceptions concurrentes de la grandeur qui marquent la société française: la grandeur de la chair et celle de l'esprit.

La grandeur de la chair relève de ce bas monde, du «siècle». Celui qui s'y attache célèbre volontiers son appartenance à une famille, un terroir, une patrie, appartenance qui le sépare de ceux qui ont d'autres origines, surtout s'il les voit comme moins bien nés. Il est prêt à se battre pour défendre son honneur et l'honneur des siens. C'est une grandeur aristocratique.

«À l'égard de ceux qui, au sein du monde universitaire, adoptent un point de vue contraire sur l'immigration ou l'islam, il n'est pas question d'argumenter. Une police de la pensée multiplie les attaques ad hominem»

La grandeur selon l'esprit s'attache au contraire à ce qui, transcendant les contingences de ce bas monde, rassemble les humains dans le culte partagé de principes universels, du vrai, du beau, du bien. Elle s'affranchit de l'impureté de la terre et le sang. Le règne de l'esprit, où se retrouvent ceux qui la cultivent, unit la planète au-delà des frontières. C'est une grandeur de clerc.

Ce clivage pèse fortement sur les positions prises dans les débats relatifs à l'identité nationale, l'immigration ou l'islam. Ceux qui privilégient la grandeur selon la chair sont très attentifs à ce qui sépare, ou tout au moins distingue, les groupes humains. Ils sont prompts à considérer que toutes les cultures, les religions, ne se valent pas, que la leur doit se tenir à l'écart de celles qui lui sont distinctes, voire inférieures.

Privilégiant une conception de la nation comme réalité charnelle, ils exigent que ceux qui s'y agrègent assument pleinement un héritage singulier, avec ses us et coutumes, qu'ils s'assimilent. Pour se faire une idée de l'islam, ils se fient à ce que le monde musulman donne à voir, avec le refus de la liberté de conscience et le statut des femmes que l'on y trouve.

Ceux qui, au contraire, sont attachés à la grandeur selon l'esprit mettent en avant l'appartenance à une humanité commune qui unit ceux qui étaient déjà là aux nouveaux venus, au-delà de différences sans consistance à leurs yeux. Ils tendent à considérer la nation comme une entité dépassée, ou du moins la conçoivent comme un lieu de mise en œuvre de valeurs universelles, libéré de tout attachement à des traditions particulières auxquelles ceux qui la rejoignent seraient tenus d'adhérer. Célèbrent l'ouverture inconditionnelle à la richesse du monde, ils considèrent que toute réticence à son égard ne peut être qu'une marque de xénophobie et de racisme. Ils voient dans l'islam une grande religion qui doit être traitée en tant que telle, et considèrent que toute méfiance le concernant relève de pulsions islamophobes.

«Accorder du poids, dans la vie de la cité, à ce qui fait des humains des êtres de chair et de sang, englués dans des héritages singuliers, a quelque chose de profondément impur aux yeux de la majorité des enseignants-chercheurs en sciences humaines et en sciences sociales»

Dans cette opposition, les universitaires français, et plus particulièrement ceux qui, entre philosophie et sciences de l'homme et de la société, se penchent sur le destin des peuples, se veulent dans leur grande majorité du côté de l'esprit. Leur identité de clerc s'est d'autant plus radicalisée que, ne serait-ce que du fait de leur condition matérielle, ils ont largement cessé d'être regardés comme des notables. Ils se veulent avant tout défenseurs de valeurs universelles face aux pesanteurs du monde. Quand il est question d'identité nationale, d'immigration ou d'islam, cette visée est au cœur de leur démarche.

À leurs yeux, accorder du poids, dans la vie de la cité, à ce qui fait des humains des êtres de chair et de sang, englués dans des héritages singuliers, a quelque chose de profondément impur. Passe encore pour eux que des individus, des groupes, qui appartiennent à un monde étranger à l'esprit, tellement leurs activités, leur position sociale, les en éloignent, fassent ce choix. Mais que des clercs qui, par vocation, devraient s'y opposer de tout leur être s'en montrent complices suscite la honte et l'indignation, estiment-ils. Selon eux, ces collègues sortent du cercle des personnes respectables avec qui on peut débattre sans mériter l'opprobre des pairs.

Face à la force de ces passions, peut-on compter malgré tout sur un désir partagé de penser ce que pourrait être une société ouverte sur l'universel tout en acceptant de n'être que particulière? Sûrement pas à large échelle. Mais la passion de la vérité n'a sûrement pas dit son dernier mot.

* Philippe d'Iribarne a bâti une œuvre consacrée à la spécificité de chaque culture nationale et au système de valeurs de ses citoyens. Plusieurs de ses ouvrages - «La Logique de l'honneur. Gestion des entreprises et traditions nationales» (Seuil, 1989) et «L'Étrangeté française» (Seuil, 2006) - sont des classiques.

Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 25/01/2019. Accédez à sa version PDF en cliquant ici

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