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FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN - La bienveillance, les bons sentiments, parfois même l’amour... Autant de mots dont le sens est aujourd’hui galvaudé, selon Patrick Tudoret. Dans son «petit traité de bénévolence», l’écrivain congédie la vision économique d’un homme qui n’est capable que de calculs rationnels et réaffirme avec force que les actes d’amour sincères existent: des actes de «bénévolence».

Docteur en science politique, Patrick Tudoret est l’auteur d’une quinzaine de livres et de pièces de théâtre. Son roman L’Homme qui fuyait le Nobel (2015) a connu un vif succès et obtenu le prix Claude Farrère et le prix des Grands Espaces. Il vient de publier un Petit traité de bénévolence aux éditions Tallandier.

FIGAROVOX.- Vous souhaitez en finir avec les bons sentiments et la bienveillance. Mais pourquoi, au juste?

Patrick TUDORET.- Parce que les bons sentiments, comme les bonnes intentions, pavent parfois les allées de l’Enfer. On les voit aujourd’hui à l’œuvre à travers de nouvelles censures. La bénévolence est même souvent le contraire des bons sentiments, de toute forme d’angélisme. La bienveillance, quant à elle, si elle est la traduction moderne et littérale de bénévolence, rend aujourd’hui un son mat, sans consistance, suite à une lente perversion de son sens. La veillance qui veut pourtant dire veuillance/voulance, c’est-à-dire volonté, résonne désormais comme veille, comme une mise à distance en opposition à la bénévolence qui est proximité, amour à bout touchant. La bénévolence est une prise de risque, un élan vers l’autre quand la bienveillance en est réduite aux acquêts d’un concept managérial. La bénévolence est ainsi un plein amour de l’autre, sans calcul, affranchi de tout intérêt, qui s’assigne pour but sa réalisation, son propre accomplissement. Un peu comme deux instruments qui, sonnant différemment quand ils sont séparés, peuvent atteindre la pleine harmonie lorsqu’ils le font ensemble.

Je n’aime pas beaucoup les perfuseurs de moraline, ceux qui préfèrent les idées qui résonnent à celles qui raisonnent.

Bénévolence, bienveillance… N’est-ce pas un peu jouer sur les mots?

Les mots méritent que l’on joue avec eux. Le langage est au cœur de tout et c’est si l’on arrête de jouer avec les mots, avec leur sens profond, que la violence - qui sera toujours un langage de substitution et le pire d’entre eux - prend ses quartiers. La violence opère lorsque le langage a failli. Mais si j’ai voulu reporter sur les fonts baptismaux l’antique et neuve bénévolence, l’amor benevolentiae des Latins, des Pères de l’Église, mais aussi de Descartes, de La Ramée ou de Thomas d’Aquin, c’est qu’elle est une des plus belles formes de l’amour au même titre que l’agapè, l’éros, la philia ou la storgê. Or, il ne viendrait à l’idée de personne aujourd’hui de parler d’amour à propos de la bienveillance... «La perversion de la cité commence avec la fraude des mots», disait déjà Platon, contempteur des sophistes.

L’amour justement, n’en a-t-on pas une vision quelque peu galvaudée? On le met à toutes les sauces, jusqu’à s’envoyer des émojis en forme de licorne…

Ah, l’amour! Un des plus beaux électrochocs subis dans ma vie a été la rencontre de ce mot si puissant de Georges Bernanos: «L’Enfer, c’est de ne plus aimer.» Sur ce simple mot, j’ai bâti mon dernier roman, L’homme qui fuyait le Nobel, histoire d’un homme qui, anéanti par la mort de sa femme, perd toute son aptitude à aimer avant, jour après jour, mois après mois - et sur le chemin de Compostelle -, de renouer enfin avec les autres et le monde... La bénévolence, ce n’est certes pas cet amour galvaudé dont on nous sert les restes accommodés à la sauce postmoderne, comme on nous sert du faux «romantisme» au ciel toujours bleu, ripoliné à souhait. Au contraire, c’est une manière ouverte au plus grand nombre de sortir d’un narcissisme suicidaire (un de mes chapitres s’intitule «Narcisse ou l’idiot du village planétaire») pour réintégrer l’autre dans son champ de vision. Et s’il y a quelque chose de subversif, aujourd’hui, dans ce monde, je le crois profondément, c’est bien l’amour et le pardon.

Vous faites référence dans votre livre à Philippe Muray en dénonçant les ambassadeurs de «l’empire du bien»: qui sont-ils et quel mal vous ont-ils fait?

S’il y a quelque chose de subversif, aujourd’hui, dans ce monde, je le crois profondément, c’est bien l’amour et le pardon.

Je ne suis pas du genre plaintif et encore moins victimaire, mais je n’aime pas beaucoup les perfuseurs de moraline, ceux qui, comme les joueurs de tambour, préfèrent les idées qui résonnent à celles qui raisonnent. Philippe Muray que j’ai eu la chance de rencontrer et avec qui j’ai publié des chroniques croisées dans le journal La Montagne, sur les pas d’Alexandre Vialatte, a saisi, avec acuité et humour, un certain nombre des délires de ce temps. Son homo festivus, asservi à la fête abrutissante et généralisée, est un écho à ce que dans mon livre j’appelle le divertissement-roi. Pascal, une de mes grandes références, a des pages souverainement critiques sur le divertissement, mais dit bien aussi qu’ «un roi sans divertissement est un homme plein de misère». Cette sentence - qui, soit dit en passant, clôt l’extraordinaire roman Un roi sans divertissement, de Giono -, dit bien que l’absence de ce divertissement vital qui nous éloigne de l’idée de la mort serait catastrophique, mais elle dit aussi que nul n’échappe à la malédiction, ni les faibles, ni les puissants. L’absence de divertissement finit par tuer, mais trop de divertissement tue encore plus sûrement et plus vite. L’Occident, dans sa course folle au matérialisme, à l’individualisme, au narcissisme et au nihilisme dont ils sont les sceaux, en a pourtant fait son terrain de jeu (de «Je»?) où s’épanouit son trop-plein de vide. C’est ce que dit aussi un Houellebecq à longueur de livres.

» LIRE AUSSI - Elisabeth Lévy: «Philippe Muray est l’imam caché des esprits libres»

Citant cette fois Orwell, vous rappelez que «la vérité est un acte révolutionnaire». Contrairement à l’adage populaire qui affirme que toute vérité n’est pas bonne à dire, vous considérez au contraire que dire la vérité est un acte d’amour?

Oui, je cite d’ailleurs dans le livre cette phrase magnifique dite par l’empereur Titus dans le fameux opéra de Mozart: «Je préférerais toujours une vérité qui blesse à un mensonge qui plaît». Dire la vérité (y compris dans la littérature, «l’âpre vérité» chère à Stendhal) est un combat nécessaire et bénévolent. Dire parfois des choses qui fâchent, qui effrayent, qui dessillent des yeux qui ne veulent pas voir est bénévolent. Que dirait aujourd’hui Orwell, promoteur de la common decency, cette conception fondamentale du bien commun qui doit plus que jamais nous habiter? Il constaterait, en effet, que la vérité est de plus en plus un acte révolutionnaire. Qu’elle est de plus en plus attaquée, malmenée. Les petits clercs préposés à l’inventaire avant liquidation ne parlent-ils pas de post-vérité? Il y a aujourd’hui encore plus de sophistes, de démagogues et autres «complotistes» qu’au temps d’Alcibiade ou de Démosthène car les médias de masse ou les médias dits sociaux sont pour eux des chambres d’écho sans précédent.

La philosophie occidentale a trop longtemps été du côté de la déconstruction. Il est grand temps de rebâtir.

Écrire un livre sur le bien, c’est accepter d’affronter aussi la question du mal. Mais dans une époque relativiste où le bien et le mal n’ont plus grande importance, comment s’y retrouver?

La question du mal est évidemment essentielle, dans la vie et toutes les formes d’art, et si le mal n’existait pas, à quelle aune pourrait-on juger du bien...? Être un Être humain, de cette espèce si déroutante qu’est Homo pseudo sapiens, c’est accepter de refouler la violence, le mal en soi, pour vivre en harmonie avec les autres, socle du contrat social qui fonde nos démocraties. Ce contrat social a aujourd’hui du plomb dans l’aile et l’indécrottable démocrate que je suis (faute de mieux, comme le dirait un certain Churchill...) s’en inquiète. Le scandale, disait Bernanos, ce n’est pas tant la souffrance que l’immense liberté offerte à l’Homme de faire le bien ou le mal. De basculer à tout moment du côté de la destruction. La philosophie occidentale a trop longtemps été du côté de la déconstruction. Il est grand temps de rebâtir et l’Homme dispose pour cela de trois armes de construction massive: l’amour, l’art et le sacré. Le savoir, la science, sont indispensables, bien sûr, mais ne sont que des outils.

Vous critiquez enfin le modèle de l’homo oeconomicus. L’homme est selon vous capable de commettre des actes entièrement désintéressés?

Oui, et je le vois tous les jours à l’œuvre autour de moi, l’Homme est heureusement capable d’actes désintéressés.

L’Être humain est un agent économique, il est même abusivement consommateur dans un monde plutôt asservi à la marchandise, au matérialisme, mais Il s’agit là d’une socialité secondaire ancrée dans des motivations purement quantitatives: gagner plus, produire plus, trouver sa place en tant qu’acteur et contributeur économique. Toutefois, sa part la plus essentielle, comme le diraient le sociologue Alain Caillé et le mouvement des Convivialistes, réside dans sa «socialité primaire», c’est-à-dire ce besoin fondamental de reconnaissance qui en passe par l’amitié, le lien social, l’alliance, le don... Car oui, et je le vois tous les jours à l’œuvre autour de moi, l’Homme est heureusement capable d’actes désintéressés. Comme je l’écris dans le livre, une seule chose m’impressionne vraiment aujourd’hui: l’aptitude de certains Êtres - beaucoup plus nombreux qu’on ne le pense, clercs ou laïcs, croyants ou incroyants - à faire le bien dans ce monde, dans l’entraide, la proximité, la transmission, l’amour, la bénévolence... C’est ce qui me fait avancer.