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TRIBUNE - La difficulté de l'Église à traiter de façon satisfaisante les accusations de pédophilie tient à sa nature  de société communautaire, héritée de l'histoire,  explique le professeur de philosophe politique.

 


Membre de l'Institut. «La Démocratie dans l'adversité et les démocraties illibérales», enquête internationale codirigée par Chantal Delsol et Giulio De Ligio,  paraîtra en mai aux Éditions du Cerf.


Nous ignorons presque tout au sujet de ces affaires  de pédophilie dans l'Église: et surtout,  quelle réelle ampleur  elles ont prises,  si ces pratiques étaient de toujours  ou bien augmentées récemment par  des facteurs inconnus, bref nous sommes pratiquement dans le noir et le serons toujours. Nous en tirons la conclusion, déjà bien connue, que l'Église  est composée d'humains faillibles, qu'il vaut mieux distinguer entre la personne de l'Église et son personnel, comme disait Jacques Maritain, et, avec crainte  et tremblement, que l'Église des Borgia n'est jamais loin - n'empêchant pas  cette institution de demeurer  la plus durable connue dans l'histoire.

Mais ces révélations dramatiques  et honteuses nous en apprennent sur l'évolution de l'Église et nous enjoignent peut-être de participer plus avant  à cette évolution.

L'abandon du secret revient à rejoindre la société moderne, dans laquelle l'individu vaut davantage que la communauté

Dans une société holiste, c'est-à-dire communautaire, comme l'étaient auparavant les sociétés occidentales  et comme le sont encore beaucoup  de sociétés du monde, l'individu  n'existe qu'à travers ses communautés d'appartenance. Et il se voit facilement sacrifié à ses communautés, parce qu'elles sont censées être le seul support dont aucun individu ne saurait se passer. D'où la passion pour le secret: les sévices causés aux faibles par le fort, investi d'autorité, sont soigneusement camouflés,  et le faible est tenu de se taire - dans  la famille pour  les cas d'inceste,  et dans toutes les institutions, dont l'Église, pour les cas de préjudices ou crimes quels qu'ils soient. Car préserver l'institution, c'est sauver un ordre social sans lequel l'individu lui-même ne serait rien. Les choses changent lentement avec le déploiement des sociétés individualistes en Occident: l'individu se voit investi d'une valeur supérieure à celle de ses communautés - et au bout du compte,on se trouve prêt, s'il le faut, à sacrifier l'honneur et la réputation d'une institution pour rendre justiceà l'individu. Depuis un demi-siècleà peine, l'enfant avili et souillé par un hiérarque familial tout-puissant est compris et encouragé s'il lève le secret,  et porte plainte, au lieu de cacher ses sanglots pour sauver l'honneur familial.

L'Église pendant longtemps a résisté à cette évolution, et d'ailleurs elle y résiste encore en grande partie. Elle se sent, encore, d'obédience communautaire, une institution qui toujours se sauve en jetant sur ses méfaits les voiles des lourds secrets. Mais ce qui vient de se passer - un pape réclamant la vérité à propos des affaires de pédophilie - montre que l'Église renonce désormais à repousser l'évolution individualiste. Elle se voit obligée, sous peine de reproches intolérables, de se porter à la défense  des individus contre l'institution.  Cela est nouveau, inédit. C'est un pas important franchi dans la défense de l'individualisme. L'abandon du secret revient à rejoindre la société moderne, dans laquelle l'individu vaut davantage que la communauté.

Il est clair que l'Église n'accomplit pas ce passage de gaieté de cœur, mais  au contraire, sous la menace. Il suffit de voir à quel point elle a peiné à se rendre aux injonctions extérieures. Elle aurait sûrement préféré demeurer drapée dans son obscurité propice à la dissimulation. Mais il s'est produit un bouleversement majeur: les fidèles eux-mêmes ont demandé la levée des secrets. Y compris depuis peu les plus traditionalistes, lesquels ne se rendent pas compte que  de ce fait ils défendent l'individualisme qu'ils récusent par ailleurs.

Le secret représente la perversion intime des sociétés holistes, dont aujourd'hui la seule restante en Occident est l'Église

Le secret représente la pierre angulaire d'une société communautaire.  On connaît l'importance des secrets de famille. L'obligation du silence conforte les sévices du porteur d'autorité, et par là même, permet leur développement. Les défenseurs de l'institution font mine de ne pas savoir et récusent énergiquement les faits les plus graves, tantôt en niant leur existence («ce n'est pas vrai»), tantôt en niant leur importance («ce n'est pas grave»). C'est pourquoi l'Église vient de franchir une étape essentielle, ou de consentir une concession majeure comme on voudra, en rendant publics  les gestes de pédophilie. Ce qui ne veut pas dire qu'elle met en cause, au moins pour l'instant, la tradition du secret qui demeure chez elle profonde et établie. Les institutions catholiques, quand elles sont tenues par des clercs, ont coutume de se gouverner dans l'obscurité  et le trouble. Elles ignorent généralement ce qu'est une gouvernance nette  et transparente, et sous un affichage rassurant, les décisions s'y prennent derrière les tentures, permettant toutes sortes de coups bas. C'est sans doute  le problème que rencontrent les papes successifs avec la Curie, irréformable parce qu'échappant à la clarté du jour.  À tous les échelons et jusqu'à la moindre association ecclésiale, la difficulté est  la même: cette passion pour l'opacité,  issue de la tradition communautaire - une institution quelle qu'elle soit  ne se sauvegarde que par le secret.

Le secret représente la perversion intime des sociétés holistes, dont aujourd'hui la seule restante en Occident est l'Église. Les sociétés individualistes connaissent bien sûr d'autres turpitudes: elles ne sont pas capables d'assurer  la solidarité  et la protection  des faibles qui  ont toujoursfait le succès  et la pérennité  des sociétés holistes. Mais l'évolution de nos sociétés rendra de plus en plus difficile la légitimation des obscurités institutionnelles. Il ne s'agit pas de prétendre que l'Église devrait être une démocratie, car elle n'est pas une société civile, où les membres choisissent les finalités. Mais elle jouerait contre elle-même en refusant de prendre en compte cette exigence nouvelle: dans les sociétés occidentales en tout cas, où la personne individuelle vaut désormais davantage que l'institution, il est devenu impossiblede cacher et de taire les agissements des autorités institutionnelles, qu'il s'agisse de comportements graves ou de petites filouteries de pouvoir.

La récente levée du voile sur  les affaires de pédophilie ne représente que la prémisse d'une exigence de transparence et de rigueur qui concerne toute la gouvernance ecclésiale. ..... et humaine ...

Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 28/03/2019. Accédez à sa version PDF en cliquant ici