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ANALYSE - Le pouvoir impuissant ne parvient qu'à déplacer les problèmes d'une case vers une autre. Le grand débat organisé par le gouvernement n'a été qu'une sorte de cache-sexe de son infirmité politique.

Oraison sur les réseaux sociaux, incantations  en vidéo, rassemblements en communautés,  puis communion dans la violence: une liturgie bien établie préside aux grands-messes que tiennent désormais les «gilets jaunes» tous les week-ends. Mais quel dieu invoquent donc ces fidèles d'un nouveau genre? À quelle divinité destinent-ils  ces exhalaisons de banques brûlées,  les fumées du Fouquet's incendié,  les poussières des grandes enseignes saccagées? Cherchent-ils, à travers ces sacrifices, à s'attirer les bonnes grâces  de l'Esprit de la consommation? Ou bien veulent-ils brûler les veaux d'or d'un monde dont ils se sentent exclus? Bien qu'il se soit défini comme «jupitérien», le pouvoir n'est manifestement pas en mesure de répondre à cette quête dont il peine à définir les contours comme  à circonvenir l'expression primaire.  Le politique n'est-il d'ailleurs pas  lui-même offert en holocauste chaque semaine par des adeptes qui brûlent  ses effigies, vandalisent ses maisons  ou même décapitent symboliquement son chef, signifiant ainsi leur volonté d'être gouvernés par une autre tête, c'est-à-dire une autre intelligence, d'autres principes? Ce changement de tête revendiqué dans de multiples slogans ne renvoie-t-il pas au «changement de monde» tant rebattu et jamais advenu?

La violence assumée par  les manifestants exprime une exigence paradoxale : l'exemplarité absolue  des dirigeants

En creux, la violence assumée par  les manifestants exprime une exigence paradoxale: l'exemplarité absolue  des dirigeants. Il n'est pas un reportage, un sondage ou un groupe de discussion qui ne fasse état (outre l'amélioration  du pouvoir d'achat) d'un vif désir  d'en finir avec les «privilèges». Or force est de constater que, dans le domaine  de l'exemplarité au moins, le politique dispose d'une marge de manœuvre.  Si le concept de privilège semble s'être démocratisé (le mot «richesse» est désormais parfois employé pour qualifier tout revenu supérieur au smic), l'idée  de moralité, elle, s'est curieusement affaissée. Depuis l'affaire Benalla et ses nombreux passeports manifestement plus utiles au développement de son business personnel qu'au service des intérêts de l'État, chacun a compris que la promesse du «nouveau monde», cette bonne nouvelle qu'était censée attendre la politique, n'était pas encore accomplie…

Et, dans ce monde étrange qui n'est  ni tout à fait l'ancien (se figure-t-on  le général de Gaulle ou même l'un de ses ministres sur le dance-floor au milieu de la nuit?) ni franchement nouveau, tandis  que le ministre de l'Intérieur danse dans les bars parisiens, l'actualité, elle aussi, tourne en rond, voire en boucle. Les semaines qui passent ressemblent à deux grands GIF  (ces courtes vidéos jouant à l'infini le même tableau), l'un produisant de façon circulaire des scènes d'affrontements dans les centres-villes, et l'autre des ministres proposant puis retirant invariablement  les mêmes mesures - mesures qui, globalement, consistent en l'augmentation d'un impôt ou d'une taxe. S'il s'aventurait sur nos terres, Zadig pourrait croire au bug d'une chaîne d'information en continu…

C'est bien dans cette tragique impuissance d'un pouvoir qui, comme au Rubik's Cube, ne parvient qu'à déplacer les problèmes d'une case vers une autre que prend source la violence, inédite dans sa persistance, du mouvement, ou plutôt de cette agrégation de peurs réfugiées sous la même bannière, la chasuble jaune -ce qui ne la légitime évidemment pas.

Face  aux tourments des peuples inquiets sur  leur avenir et leur identité, l'horizontalité de la parole politique catégorise, communautarise, voire instrumentalise

Si le grand débat n'a pas permis d'endiguer cet élan mortifère, c'est  qu'il est venu souligner cette incapacité intrinsèque, cette sorte d'empêchement intérieur du pouvoir à répondre à la grande inquiétude de l'homme sur sa place dans  le monde, lorsque, possédé par le dogme matérialiste, il s'ampute, notamment,  de toute idée  de transcendance ou  de nation. Ce «débat» - qui ne possède de débat que le nom, puisqu'il s'est plutôt agi d'une succession de longs, parfois très longs, monologues - est donc apparu pour ce qu'il était, c'est-à-dire non pas un échange, mais un leurre destiné  à gagner du temps, une sorte de cache-sexe de l'infirmité politique.

Or, en détournant les mots de leur sens le discours politique les prive par là même de leur puissance fédératrice. Face  aux tourments des peuples inquiets sur  leur avenir et leur identité, l'horizontalité de la parole politique catégorise, communautarise, voire instrumentalise, quand elle devrait unir et émanciper… Derrière l'excellence formelle du verbe, une rhétorique qui ne livre rien d'autre qu'elle-même, un monde plein de cette rationalité réductrice qui, confondant l'être avec l'avoir, le prive de sens. Et l'homme chosifié, privé de sa grandeur, se rebelle.

Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 27/03/2019. Accédez à sa version PDF en cliquant ici