<<<<<

>>>>>>>>>>>>>>>>

DOSSIER - La plupart des romans s'intéressent aux débuts d'idylle ou aux mariages qui se désagrègent. Alain de Botton raconte l'histoire de couples dont l'amour s'approfondit avec les ans. Une nouvelle tendance littéraire?

Le philosophe anglais Alain de Botton publie un roman qui raconte et analyse les étapes de l'histoire d'un couple pendant quinze ans. Passionnant.

LE FIGARO. - Votre livre s'érige contre la vision romantique de l'amour que véhicule la littérature. Que reprochez-vous au romantisme?

Alain DE BOTTON. - L'idéal romantique nous a menés à la catastrophe. La littérature amoureuse, à quelques exceptions près, comme Madame Bovary , qui se moque de l'illusion romantique, a ruiné notre vie sentimentale en n'accordant de l'importance qu'à la rencontre amoureuse. Il est criminel de prétendre par exemple que Roméo et Juliette est une grande histoire d'amour. C'est l'histoire d'une pathologie adolescente! La majorité des romans d'amour ne s'intéresse qu'aux prémices de l'amour, ce laps de temps où l'on rencontre celui ou celle qu'on revêt de toutes les qualités et qui nous plonge dans l'extase. Comme si la beauté des débuts suffisait à garantir la grandeur et la pérennité de l'amour. Cette croyance empêche d'apprendre à faire vivre, croître, s'enrichir la relation amoureuse dans le temps.

Quel genre de romans d'amour aimeriez-vous lire?

J'ai envie de lire des romans qui décryptent ce qui est en jeu dans les disputes homériques qui peuvent naître dans les rayonnages d'Ikea et la façon dont un couple peut en triompher. Selon moi, lorsque deux personnes se décident l'une pour l'autre, leur histoire d'amour ne fait que commencer. Les écrivains devraient s'intéresser davantage à ce qui se passe lorsqu'on vit en couple depuis un certain temps. J'aimerais lire des romans qui mêlent l'analyse au récit comme le fait Proust pour déchiffrer les émotions extrêmes qu'un microévénement provoque chez un personnage. Une vie de couple est semée de ce genre de tsunamis émotionnels qui demandent à être interprétés. Une querelle domestique, quand elle force un couple à se dépasser pour ne pas s'entre-tuer, m'intéresse autant qu'une bataille dans un roman de chevalerie.

«Les Grecs considèrent que l'amour est fondamentalement pédagogique. Dans un couple, chacun est tour à tour maître et disciple»

Alain de Botton

À vous lire, on se dit que l'histoire d'un couple ressemble à une épopée et qu'elle requiert une bonne dose d'héroïsme.

Je m'intéresse en effet à l'héroïsme de la vie quotidienne, aux odyssées contemporaines comme celle que raconte James Joyce dans Ulysse . Il y a parfois plus de bravoure à vivre en couple qu'à partir marcher seul en Sibérie. Il y a des épreuves et des joies quotidiennes qui mériteraient de jouir d'un certain prestige. Le mariage est un parcours initiatique, un combat et une aventure. Même si on aime son conjoint, il faut une sacrée force d'âme pour ne pas devenir fou par moments et pour ne pas céder aux chants des sirènes et des romanciers qui nous disent que la vraie vie est ailleurs. Dans la littérature française, la vie bourgeoise est toujours l'ennemi. L'artiste déteste la vie de famille. C'est un point de vue très puéril. Une des fonctions de l'art, me semble-t-il, est de montrer que la vie est intéressante, même si on va au boulot et qu'on prend le métro. Par exemple, l'art néerlandais du XVIIe siècle voit dans la vie quotidienne quelque chose de beau, une sorte d'accomplissement.

Peut-être que si les couples considéraient leur histoire comme un roman en train de s'écrire, cela les aiderait à continuer de tourner les pages pour aller au bout?

Exactement. On devrait vivre sa vie de couple comme un roman d'amour qu'on écrit à deux. Un roman d'apprentissage. Car, j'y tiens beaucoup, aimer, ça s'apprend, ça n'est pas inné. L'amour est un talent à cultiver et pas seulement une émotion. Il naît d'un enthousiasme, mais, pour durer et se fortifier, il requiert du savoir-faire, comme une œuvre d'art. L'inspiration ne suffit pas. Créer un couple, c'est comme écrire un livre, cela suppose un certain labeur, et une habileté. Nietzsche parlait de créer sa vie. Si deux personnes qui s'aiment pensaient qu'elles sont cocréatrices de leur couple, de leur amour, elles en tireraient de la fierté et du courage. C'est ainsi que l'amour peut faire grandir les deux protagonistes. Je voudrais lire des Bildungsroman amoureux qui montrent comment les héros mûrissent en apprenant à s'aimer.

«Le mariage est un parcours initiatique. Même si on aime son conjoint, il faut une sacrée force d'âme (...) pour ne pas céder aux chants des romanciers qui nous disent que la vraie vie est ailleurs»

Alain de Botton

Comme remède au romantisme, vous préconisez un retour à la conception grecque de l'amour?

Oui, les Grecs disaient que l'amour naît du sentiment d'admiration qu'on éprouve devant les qualités de l'autre. Par conséquent, plus l'amour devient profond, plus se fait sentir le désir de devenir vertueux et d'aider l'autre à développer ses vertus. Les Grecs considèrent que l'amour est fondamentalement pédagogique. Dans un couple, chacun est tour à tour maître et disciple. Sous l'influence du romantisme, l'homme et la femme modernes pensent qu'il faut être soi-même et refuser que l'être aimé leur demande de se perfectionner. Platon disait au contraire que c'est une preuve d'amour que de vouloir aider son amant à devenir une meilleure version de lui-même. Il ne s'agit pas de vouloir que la personne qu'on aime soit autre qu'elle n'est, mais de l'aider, avec tact et intelligence, à s'accomplir. Comme un éditeur guide un écrivain pour améliorer son manuscrit. L'amour n'est pas une effusion mais un ouvrage à remettre chaque jour sur l'établi. L'être humain aussi. J'ai une vision mélancolique de l'amour et du bonheur. J'ai conscience que la perfection n'existe pas mais j'en ai la nostalgie, si bien que je ne renonce pas à y tendre. De nos jours, cette sagesse se perd. On a une vision trop optimiste et idéaliste de l'amour. La déception est inévitable et engendre le cynisme.

Votre roman montre très bien que l'amour requiert un grand talent d'interprétation pour lire son conjoint entre les lignes. Tout un art?

Oui. Il faut avoir l'intelligence et la patience d'expliquer par des mots un geste agressif ou un accès de froideur. Un couple doit développer un véritable art de la traduction émotionnelle. Il faudrait comprendre, par exemple, que lorsque l'un des conjoints dit «j'en ai marre de toi», cela peut vouloir dire «j'ai besoin que tu t'occupes de moi», comme le ferait un enfant qui dit à son père «je te déteste». Aimer quelqu'un, c'est avoir la générosité et l'énergie d'aller chercher derrière des paroles déplaisantes ou carrément meurtrières l'ancienne douleur qui les suscite. C'est ce que fait Dostoïevski. Je ne comprends pas grand-chose à la religion, mais en lisant ses romans, j'ai commencé à saisir ce que les chrétiens appellent la miséricorde. Tout le monde, a fortiori son conjoint, mérite d'être compris et pardonné. Il faut cesser d'exiger l'amour parfait, comme le rêve dangereusement le romantisme, pour se mettre à le prodiguer sans calcul. L'un des ferments de l'amour au long cours, c'est la charité.

«Aussi longtemps que dure l'amour», d'Alain de Botton, traduit de l'anglais par Lucien d'Azay, Flammarion, 330 p., 17€.

Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 29/09/2016. Accédez à sa version PDF en cliquant ici