https://www.cairn.info/revue-etudes-2009-3-page-353.htm#re19no19

 

Avec le pontificat de Benoît XVI, on assiste à un retour de la loi naturelle dans les discours magistériels, alors que les années 1970-1980 avaient enregistré une difficulté à se saisir de ce concept devenu inaudible en contexte pluraliste et multiculturel [1][1]Cf Gaston Pietri, « Valeurs universelles et nature humaine »,…. Déjà, comme Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, le cardinal Joseph Ratzinger invitait les facultés de théologie à travailler cette question. Le 12 février 2007, le Pape recevait les participants au Congrès international sur la Loi morale naturelle, organisé par l’Université du Latran, et exprimait son souhait que de telles journées d’études « encouragent à créer les conditions pour parvenir, sur ce thème, à une conscience toujours plus forte de la valeur inaliénable que la lex naturalis possède pour un développement réel et cohérent de la vie personnelle et de l’ordre social. [2][2]Benoît XVI, « La loi naturelle, un message éthique », Discours… » A sa demande, la Commission Théologique Internationale travaillait ces derniers mois à la rédaction d’un document qui va être prochainement publié sous le titre A la recherche d’une éthique universelle, nouveau regard sur la loi naturelle.

2Certains commentateurs expliquent ce retour récent par le renouveau d’intérêt pour la présentation thomiste [3][3]Thomas d’Aquin fut un des principaux théoriciens de la loi… des fondements de la morale, tel qu’il s’exprime dans l’encyclique Veritatis splendor ou le Catéchisme de l’Eglise Catholique. Il est vrai qu’aux Etats-Unis, les diverses publications nouvelles sur la loi naturelle sont dues à un renouveau des études scolastiques. La théologienne Jean Porter est emblématique de cette recherche avec son dernier livre La Nature comme raison [4][4]Jean Porter, Nature as Reason. A Thomistic Theory of Natural… publié en 2005. Elle y revisite le dossier historique en vue d’élaborer une théorie thomiste de la loi naturelle, présupposant que la manière dont les scolastiques mettaient en relation la nature et la raison continue d’être instructive pour nous. D’autres commentateurs évoquent le retour de la loi naturelle par sa capacité conceptuelle à répondre à la montée du relativisme éthique. Elle serait le bon outil pour définir les normes objectives fondamentales d’un agir conforme à la nature des choses. Pour ces commentateurs, sur fond de quarantième anniversaire d’Humane vitae, il serait temps de montrer que la loi naturelle promeut la dignité de la personne qui procède d’un sens vrai de la liberté humaine, contrairement à l’opinion reçue d’une conception biologisante de la sexualité. Ces courants affirment qu’une théorie de la loi naturelle est nécessaire pour expliquer et justifier en raison les assertions éthiques sur la bonté ou la malignité de choix, d’actes ou de dispositions de l’homme. Comme l’a rappelé le philosophe et juriste John Finnis : « les auteurs qui présentent leur analyse du bien et du mal, du bon et du mauvais comme relevant d’une théorie de la loi naturelle ne sont pas pour autant obligés de soutenir que les propositions normatives qu’ils défendent sont dérivées de la nature, qu’elles sont lues ou appréhendées dans la nature des choses […]. [5][5]« Thomas d’Aquin qui fut l’un des principaux théoriciens de la… »

3Par delà ces controverses de spécialistes et sans vouloir viser un propos général et global sur la pertinence de l’utilisation de ce concept en éthique, nous voudrions repérer le sens du recours à la loi naturelle, plus particulièrement dans les interventions récentes du théologien Ratzinger et du pape Benoît XVI, puisque ce retour de la loi naturelle dans les textes magistériels correspond à son pontificat.
Repenser l’universalité des principes éthiques

4Pour comprendre le positionnement de Benoît XVI, revenons à son intervention la plus vigoureuse en faveur de la défense de la loi naturelle, qui a eu lieu lorsqu’il était encore cardinal, le 21 septembre 2000 dans un débat public avec le philosophe italien rationaliste Paolo Flores d’Arcais [6][6]Débat du 21 septembre 2000 au théâtre Quirino sur « La foi…. Dans un débat qui portait sur le rapport foi-raison, le cardinal Ratzinger avait exposé sa défense de la loi naturelle à partir des droits inviolables de l’homme. Il n’est pas sans signification que ce soit l’Allemand qui s’engage alors dans cette parole, qui se comprend sur fond de totalitarisme installé sous le IIIe Reich en utilisant la force et le pouvoir des lois positives. « Nous, Allemands, […] avons décidé qu’il existait des êtres qui n’avaient pas le droit de vivre. Nous avons prétendu au droit de “purifier” le monde de ces vies indignes pour créer la race pure et l’homme supérieur du futur. Or, le tribunal de Nuremberg a justement dit qu’il y a des droits qui ne peuvent être remis en question par aucun gouvernement. Et quand bien même un peuple tout entier souhaiterait le faire, il resterait injuste de le faire. […] Nous savons aujourd’hui, après ce siècle d’horreurs, qu’il existe une sacralité absolue de la vie humaine, que les lois qui s’opposent à l’inviolabilité de sa dignité et des droits qui en résultent sont injustes, même si elles ont été formellement promulguées. La question selon laquelle la majorité, sur certains points, n’a pas le dernier mot mais doit respecter ce qui est humain est fondamentale pour l’avenir de notre civilisation. [7][7]Josef Ratzinger, art. cit., Le Monde, p. 12. » Autrement dit, lorsque des lois positives inhumaines sont promulguées, nous sommes renvoyés à la question de l’instance éthique plus haute que le consensus démocratique pour décider, de manière très concrète, de ce qui est admissible dans la définition de l’humain.

5Sept ans plus tard, lors du colloque organisé par l’Université du Latran sur la loi morale naturelle, Benoît XVI redit clairement l’importance de cette référence qui est pour lui, « en définitive, le seul rempart valable contre l’abus de pouvoir ou les pièges de la manipulation idéologique. [8][8]Benoît XVI, « La loi naturelle, un message éthique », art.… » Le 5 octobre 2007, devant les membres de la Commission Théologique internationale, son message restait le même [9][9]« Lorsque sont en jeu les exigences fondamentales de la dignité….

6Qu’il s’exprime comme théologien dans le débat public en 2000 ou comme Pape en 2007, Benoît XVI laisse entendre sans ambiguïté que, face aux totalitarismes et abus de pouvoirs que recèle le positivisme juridique, les droits de l’homme ne sont pas de simples conventions démocratiques, mais qu’ils ont un fondement absolu dans la loi naturelle. « Dans l’éthique et la philosophie actuelle du Droit, les postulats du juridisme juridique sont largement présents. La conséquence est que la législation ne devient souvent qu’un compromis entre divers intérêts : on tente de transformer en droits des intérêts privés ou des désirs qui s’opposent aux devoirs découlant de la responsabilité sociale. Dans cette situation, il est opportun de rappeler que tout ordonnancement juridique, tant sur le plan interne qu’international, tire en ultime analyse sa légitimité de son enracinement dans la loi naturelle. [10][10]Idem. » C’est dire que, pour Benoît XVI, le débat autour de la prétention à l’universalité des droits de l’homme ne peut pas être esquivé. Il nous met d’emblée au pied du mur. Existe-t-il des valeurs et des normes qui peuvent se soustraire à l’opinion, au particularisme culturel, à l’arbitrage de la majorité ? Pour le Pape, « la réponse est oui, ces normes existent, mais pour qu’elles soient vraiment efficaces, il faut remonter à la norme morale naturelle, fondement de la norme juridique, sinon cette dernière reste soumise à des consensus fragiles et éphémères. [11][11]Benoît XVI, Message pour la journée mondiale pour la paix 2008,… »
La loi naturelle comme fondement ?

7La « prétention » à l’universalité a donc besoin d’être repensée, car il en va de la question du respect de la dignité humaine et de la possibilité de fonder l’accomplissement et l’humanisation de tout être humain. C’est précisément sur fond d’une telle question que le pape Benoît XVI a rappelé récemment à l’ONU que les droits de l’homme « trouvent leur fondement dans la loi naturelle inscrite au cœur de l’homme et présente dans les diverses cultures et civilisations. Détacher les droits humains de ce contexte signifierait restreindre leur portée et céder à une conception relativiste, pour laquelle le sens et l’interprétation des droits pourraient varier et leur universalité pourrait être niée au nom des différentes conceptions culturelles, politiques, sociales et même religieuses. [12][12]Le Pape ajoute : « La grande variété des points de vue ne peut… » La loi naturelle est comprise ici comme l’expression rationnelle des valeurs fondamentales nécessaires à la vie des personnes en société. Elle permet d’énoncer une vérité sur le bien et le mal dans la vie humaine façonnée par des choix et des actes. Elle permet, pour Benoît XVI, de désigner le bien « objectif » pour tout être humain en précisant le contenu de ce que veut dire « exister humainement ».

8En attirant fortement l’attention de ses auditeurs sur le concept de loi naturelle, Benoît XVI n’ignore pas les difficultés que pose ce concept. Dans son discours au Congrès international sur la loi morale naturelle du 12 février 2007, il reconnaissait qu’il s’agit d’un terme « devenu aujourd’hui presque incompréhensible pour de nombreuses personnes, à cause d’un concept de nature non plus métaphysique, mais seulement empirique. Le fait que la nature, l’être même, ne soit plus transparent pour un message moral, crée un sentiment de désorientation qui rend précaires et incertains les choix de la vie quotidienne [13][13]Benoît XVI, « La loi naturelle, un message éthique », art.cit.,…. » Pourtant, c’est précisément à cause de cette incompréhension qui signale une véritable crise, qu’apparaît pour lui, « dans toute son urgence la nécessité de réfléchir sur le thème de la loi naturelle, et de retrouver sa vérité commune à tous les hommes [14][14]Idem.. » Avec une telle entrée de la loi naturelle sur fond du souvenir des folies incontrôlables de l’histoire de l’humanité, Benoît XVI indique qu’il ne saurait être question de reprendre le concept de loi scientifique inscrite dans la nature sous la forme d’une régularité nécessaire et invariante. Il ne s’agit pas plus de retrouver l’intelligibilité des phénomènes humains propres à une société ou à un monde. Il s’agit d’une loi morale rationnelle originaire capable de déchiffrer le propre de l’humain, en précisant le contenu de ce que veut dire exister humainement dans sa nature, sa dignité et sa vocation.

9L’enjeu du débat est important. Les critiques contemporaines du concept de loi naturelle émanent de deux types d’argumentation qui touchent à son rapport à l’idée de loi et à l’idée de nature. Du côté de la nature, on a retenu des existentialistes qu’être humain relevait d’un projet. Il n’y a plus d’essence et de nature humaines, seules subsistent des existences en devenir, marquées par la contingence et la particularité. Tout discours à prétention universelle serait alors une manière de camoufler ou de nier ses intérêts particuliers, individuels ou collectifs. Finalement, nous aurions le sens du bien de notre culture. Les systèmes normatifs particuliers de chaque culture, fruits de la créativité humaine, n’auraient aucune commune mesure. On retrouve ici le perspectivisme éthique. La prétention de la raison morale à tenir un discours universel devrait alors être dénoncée au nom de l’historicité des normes inscrites dans le particularisme des cultures et des groupes humains. L’exigence morale d’accomplir le bien, désormais impossible à fonder universellement parce que déliée de la vérité d’un « ordre moral objectif », ne serait alors qu’arbitraire, mystification, imposture idéologique ou arriération psychologique. A partir de là, la loi naturelle ne peut fonctionner que comme l’affirmation d’un dogmatisme éthique refusant à l’homme d’être un créateur de normes et de valeurs.

10Du côté de la loi, la critique de la loi naturelle s’est radicalisée à partir des courants de pensée occidentaux que sont l’utilitarisme et le positivisme juridique. L’utilitarisme anglo-saxon des Bentham, Mill et Smith cherche le principe juste du vivre ensemble dans ce qui est utile pour chacun et pour tous selon la formule du plus grand bien pour le plus grand nombre. Il n’y a plus là de référence à la loi naturelle comme principe originaire à même de donner le critère du juste d’une société. Mais, c’est le positivisme juridique du xixe siècle qui vient ruiner tout renvoi possible à l’idée de loi naturelle comme notion métaphysique. Les règles du droit positif suffisent en elles-mêmes pour organiser la vie des sociétés. Le juste est alors ce que la loi prescrit. La loi est l’œuvre des hommes, et ce que les hommes ont fait, ils peuvent le défaire, l’abroger, le modifier et le refaire à leur guise.
La conscience morale, référence inévitable

11Dans ce cadre de pensée, seule la conscience demeure. Et cela n’est pas rien. Face aux injustices criantes et à l’oppression totalitaire, nombreux sont les témoignages qui proclament que la conscience morale est une référence inévitable dès lors qu’il s’agit d’attester du sens de la vie de l’homme et de sa dignité. Même lorsque l’éthique contemporaine insiste plus sur la responsabilité de la liberté que sur le sens de l’obéissance à des normes qui nous seraient communes, c’est toujours par rapport à la conscience qu’on arrive au choix décisif. Impossible dès lors de ne pas accorder tout le sérieux requis à ce pouvoir de la conscience de savoir ce qui est bon pour l’homme, ce qui est bien, ce qui est mal. Le Concile Vatican II l’a réaffirmé au § 16 de la Constitution pastorale Gaudium et Spes : « au fond de sa conscience, l’homme découvre la présence d’une loi qu’il ne s’est pas donnée à lui-même, mais à laquelle il est tenu d’obéir. »

12Mais si la conscience est bien ce lieu d’origine de la moralité, au plus intime de nous-mêmes, il faut bien reconnaître que la question des risques d’une conscience « incertaine » ou « erronée » reste entière. Car la conscience n’est pas la perception simple « d’une voix intérieure ». Comme l’a bien vu Paul Valadier, « le lien entre conscience et loi suggère déjà que la conscience n’est point considérée comme une réalité simple, immédiatement impérative, mais qu’elle est travaillée par une dualité constitutive et qu’il faut donc chercher ce qu’elle a à dire. [15][15]Paul Valadier, Eloge de la conscience, Seuil, 1994, p. 254. » Cette recherche pour le chrétien se fait devant Dieu et en Eglise avec pour visée de comprendre que cette loi s’accomplit dans l’amour de Dieu et du prochain. C’est pourquoi en novembre 1988, Jean Paul II, à l’issue des travaux du IIe Congrès international de théologie morale, osait dire : « Parler de dignité intangible de la conscience, sans autre spécification, expose au risque d’erreur grave. [16][16]Jean Paul II, « Le 20e anniversaire d’Humanae vitae »,… » Cette réserve par rapport à la capacité de la conscience de « cheminer dans la vérité » renvoie à un profond réalisme anthropologique de la tradition de l’Eglise. Dans une formulation très classique, Benoît XVI s’inscrit dans ce réalisme et reconnaît que « la formation d’une conscience vraie, parce que fondée sur la vérité, et droite, parce que déterminée à en suivre les règles, sans contradictions, sans trahisons et sans compromis, est aujourd’hui une entreprise difficile et délicate, mais incontournable. [17][17]Benoît XVI, « La conscience chrétienne en soutien du droit à la… » Il faut du temps pour avancer en humanité et se conformer à la vérité de ce qui est humanisant pour tout être humain. La conscience peut alors s’égarer, sans perdre pour autant sa dignité. Voilà pourquoi, avec la tradition catholique, l’appel à la conscience chez Benoît XVI va avec l’appel à la rationalité de la loi naturelle et avec un appel à obéir à la vérité. La conscience n’est pas un absolu qui serait placé au-dessus de la vérité et de l’erreur ; sa nature intime suppose un rapport avec la vérité « objective », universelle et égale pour tous, que tous peuvent et doivent chercher. Autrement dit, s’il y a liberté de conscience, c’est pour la vérité. La vérité est alors l’instance d’autorité de la conscience et donc de la loi naturelle que celle-ci est capable de discerner.
Un cercle vicieux ?

13Mais n’y a-t-il pas un paradoxe à vouloir ainsi protéger la loi naturelle ? Soit la loi naturelle est bien une loi rationnelle accessible à la raison pratique capable de désigner universellement le « ce sans quoi » la personne humaine ne pourrait pas s’accomplir, et alors elle ne devrait pas avoir besoin d’être liée à une instance d’autorité, fut-elle la vérité. Soit le concept de loi naturelle auquel recourt l’Eglise catholique dissimule en fait une construction théologique à laquelle on ne peut adhérer que dans la foi, car c’est elle qui se fait juge de la conception de la vérité de l’homme comme créature à l’image de son Créateur.

14Le débat de 2000 entre le philosophe Flores d’Arcais et le théologien Ratzinger n’occultait pas cette difficulté. Au reproche formulé par le philosophe de mettre la foi catholique au rang de résumé et d’accomplissement de la raison, le théologien répondait clairement qu’il ne s’agissait pas de faire jouer une fonction supplétive de la révélation à la loi naturelle, ce qui aboutirait à un cercle vicieux et à l’incapacité de fonder un véritable appel à des valeurs universelles entre croyants et non-croyants. Mais, dans une pensée paradoxale qui mérite explications, il ne niait pas non plus la place de la foi dans le discernement de ce qui est vraiment humain et humanisant [18][18]« Sans doute l’athée est-il choqué que nous pensions que de….

15Dans ce débat, le cardinal Ratzinger n’a de cesse de faire comprendre à son interlocuteur l’existence d’un cercle herméneutique entre la loi naturelle et la Révélation qui fait que l’une et l’autre se conditionnent mutuellement. « Il est naturellement difficile […] de bien faire la distinction entre les valeurs typiquement chrétiennes, que l’on ne peut choisir que par liberté religieuse et qui ne peuvent être imposées, et les valeurs fondamentalement humaines, qui touchent au fondement de la dignité humaine. Là, le Pape [Jean Paul II], tout comme moi sommes convaincus que cet apport ne devrait pas se faire uniquement par les chrétiens, parce que c’est le caractère sacré de la vie humaine qui est en jeu ici, c’est le droit d’être, qui prime sur tout autre droit. [19][19]Idem. » La loi naturelle est, comme l’avait bien vu le théologien Josef Fuchs dans les années 60, le concept théologique qui permet aux chrétiens de poser que ce qu’ils affirment dans leur foi à propos de la vérité de l’humain est susceptible d’être débattu et soutenu en raison. La conséquence est d’importance, car une telle position suppose que les affirmations des non-croyants doivent elles aussi être débattues en raison. C’est ce qui a permis de dire que la loi naturelle pouvait tenir lieu de « forum commun » au plan éthique entre croyants et non-croyants. Benoît XVI le rappelle dans son discours d’octobre 2007 à la CTI en disant qu’avec la doctrine de la loi naturelle, « l’on parvient à deux finalités essentielles : d’une part, on comprend que le contenu éthique de la foi chrétienne ne constitue pas une imposition dictée de l’extérieur à la conscience de l’homme, mais qu’il s’agit d’une norme qui a son fondement dans la nature humaine elle-même ; d’autre part, en partant de la loi naturelle accessible en soi à toute créature rationnelle, on établit avec celle-ci la base pour entrer en dialogue avec tous les hommes de bonne volonté et, de manière plus générale, avec la société civile et séculière. [20][20]Benoît XVI, « La primauté de la loi morale naturelle »,… »
Vivre l’hypothèse quasi Deus daretur, « comme si Dieu existait »

16Tout cela peut paraître rhétorique : il ne peut y avoir de forum commun que si l’on peut fonder une réelle possibilité d’une morale séculière autonome. Lorsqu’un philosophe chrétien prétend fonder en raison et en raison seulement les affirmations anthropologiques tenues par l’Eglise comme l’expression de la loi naturelle, il est clair que le point de départ de sa « découverte » lui est donné par la foi. Voilà l’originalité du recours à la loi naturelle pour refonder les droits de l’homme par Benoît XVI. Elle apparaît dans un discours prononcé devant le clergé du Val d’Aoste en juillet 2005, où le Pape se livre à une réflexion sur l’hypothèse de l’existence de Dieu pour la fondation des normes morales. Benoît XVI constate « qu’à l’époque des Lumières, l’époque où la foi était divisée entre catholiques et protestants, on pensa qu’il fallait conserver les valeurs morales communes en leur donnant un fondement suffisant. On pensa : nous devons rendre les valeurs morales indépendantes des confessions religieuses, de façon à ce qu’elles existent “etsi Deus non daretur”. Aujourd’hui, la situation s’est inversée. Les valeurs morales ne sont plus évidentes. [21][21]Benoît XVI, Message au Clergé du Val d’Aoste, 25 juillet 2005,…» La tentative de fonder les droits de l’homme sur l’hypothèse de Grotius « comme si Dieu n’existait pas » a été vaine. Elle a rendu l’homme incapable de voir la loi naturelle comme discernement rationnel du projet de Dieu sur sa création, autrement dit en termes classiques, de la loi éternelle. D’où l’audace de Benoît XVI de proposer aux tenants du monde laïc et agnostique d’inverser l’hypothèse de Grotius et de « réfléchir pour savoir si, pour eux, le contraire n’est pas valable aujourd’hui : nous devons vivre “quasi Deus daretur” ; même si nous n’avons pas la force de croire, nous devons vivre sur cette hypothèse, autrement, le monde ne fonctionne pas. [22][22]Idem. »

17Déjà en 1966, à partir du commentaire des deux premiers chapitres de l’Epître aux Romains, le théologien Bruno Schüller avait exprimé ce paradoxe : « La question concernant la loi morale naturelle apparaît pour autant qu’elle se pose à partir de l’Evangile et sert à la compréhension de celui-ci. Cette formule définit l’unique façon dont la théologie en tant que telle peut traiter de la loi morale naturelle, à savoir : en partant de l’Evangile et en ramenant à l’Evangile. [23][23]Bruno Schüller, « La théologie morale peut-elle se passer de la… » C’est aussi ce qu’exprimait Xavier Thévenot dans son cours de morale fondamentale quand il soulignait qu’en régime chrétien, la loi naturelle et la loi révélée ne sont pas indépendantes l’une de l’autre, comme issues de deux canaux différents [24][24]« Si l’homme est capable d’entendre le message du Christ comme…. Comprenons bien, l’existence de ce cercle herméneutique ne revient pas à dire que seule la Révélation pourrait donner une éthique humanisante. Ce serait nier que la loi naturelle fonde une morale. Le Nouveau testament lui-même affirme la possibilité d’une morale des païens élaborée hors de tout recours à une révélation.
La confiance en la raison

18En fait, la loi naturelle, source rationnelle de la morale, n’est affirmée comme ordre moral valable pour tous dans la situation des hommes, déchus et rachetés, qu’à partir de cette option théologique. Celle-ci pose en principe qu’il ne faut pas désespérer de la raison droite, même si l’on sait que l’être humain concret peut être méchant, cupide, égoïste, jouisseur ou tout simplement trop marqué par la particularité d’un milieu ou d’une culture qui l’empêche de s’ouvrir aux autres… Là est la différence entre l’affirmation théologique et l’affirmation philosophique de l’universel en morale. Les philosophies classiques en appellent à quelque chose qui dépasse l’homme, à un absolu, à un transcendant pour l’ouvrir à l’autre. Pour les croyants, c’est la confiance dans le travail de la grâce et de l’Esprit au sein de la Création qui autorise la confiance en la raison. Si la loi naturelle et la loi révélée sont données, l’une comme l’autre, comme l’expression de la vérité de l’humain, alors il appartient au travail philosophique d’être en mesure de le vérifier. Sinon cela reviendrait à dire – mais alors en contradiction avec la position chrétienne – que la révélation est arbitraire et absurde pour la raison humaine. C’est ce qui fait dire au cardinal Ratzinger dans son débat avec le philosophe athée : « on devrait, à l’avenir, discuter de l’utilité et de la rationalité de ce concept de nature, qui exprime la conviction que les réalités portent en elles un message moral et placent des limites à nos volontés. Face aux destructions de la planète et aux dangers qui nous menacent, le mouvement écologique l’a compris : la nature nous apporte un message auquel nous devons être attentifs. Grâce à ces expériences de nature abusée, nous pouvons, d’une manière nouvelle, comprendre ce concept commun, fait de raison et d’expérience, et être plus attentifs à ce message qui nous donne un fondement pour nos actions et nous fournit aussi des limites à notre libre arbitre. Par conséquent, je ne peux pas être d’accord avec l’idée selon laquelle ces droits inviolables, mentionnés dans les grands écrits du siècle des Lumières, seraient uniquement des droits civiques, des choix qui nous appartiennent. [25][25]Joseph Ratzinger, « Le cardinal et l’athée », art.cit., p. 12. »

19Le concept de nature joue ici le rôle de concept opératoire qui permet de médiatiser le débat « en raison » que la foi mène avec d’autres positions. Délaissée comme lieu de réflexion philosophique, la « nature », comme « nature des choses », peut alors, pour Benoît XVI, faire un retour dans le débat public rationnel grâce au défi de la rationalité théologique. Le recours à la loi naturelle relève non pas de convictions identitaires, mais d’interrogations passées au crible de la raison, nées du souci du bien commun de l’humanité. Ainsi, loin d’humilier la raison, le concept de loi naturelle suppose la grandeur d’une « raison humaine capable de discerner [la norme morale] au moins au niveau des exigences fondamentales, en remontant à la Raison créatrice de Dieu, qui est à l’origine de tout. [26][26]Benoît XVI, Message pour la journée mondiale pour la paix 2008,… » En donnant à la raison un statut théologal, le christianisme ne l’inféode pas à une finalité extérieure. L’autonomie de la raison est assumée par le Logos divin. C’est tout le paradoxe de la foi chrétienne qui fonde l’autonomie de la raison sans exiger une adhésion subjective à la foi.

20En fin de compte, le recours à un tel concept de loi naturelle met en cause une certaine conception sociologique de l’éthique tout comme une simple suffisance de la morale confessionnelle. En insistant sur le caractère universel des normes conformes à l’accomplissement humain, son actuel recours répond aux graves questions éthiques posées par une société pluraliste tentée par le relativisme et le positivisme juridique. La loi naturelle semble encore le meilleur moyen de défendre la liberté et la dignité de la personne. Elle s’offre comme outil rationnel pour fonder la critique sociale des conventions et rappeler que ce qui oblige en conscience, c’est de promouvoir le respect absolu de la dignité de tout être humain. Resterait à déployer une interrogation de Benoît XVI, mais ce serait l’objet d’un autre article : comment « non sans perplexités ni incertitudes, l’homme peut arriver à découvrir, au moins dans ses lignes essentielles, cette loi morale commune qui, au-delà des différences culturelles, permet aux êtres humains de se comprendre entre eux en ce qui concerne les aspects les plus importants du bien et du mal, du juste et de l’injuste. [27][27]Idem. »
Notes

[1]
Cf Gaston Pietri, « Valeurs universelles et nature humaine », Documents Episcopat, n° 12, 2005.
[2]
Benoît XVI, « La loi naturelle, un message éthique », Discours au Congrès international sur la loi morale naturelle (12 février 2007), La Documentation catholique, avril 2007, n° 2378, p. 356.
[3]
Thomas d’Aquin fut un des principaux théoriciens de la loi naturelle.
[4]
Jean Porter, Nature as Reason. A Thomistic Theory of Natural Law, Grand Rapids, Eerdmans, 2005.
[5]
« Thomas d’Aquin qui fut l’un des principaux théoriciens de la loi naturelle, distingue rigoureusement entre les propositions de la philosophie morale et politique (qui identifient et élaborent les principes et les normes de la loi naturelle), et les propositions qui constituent les sciences de la nature, les principes et les normes de la logique, ainsi que ce que d’autres ont appelé les lois de la pensée et les principes et les normes de toute technique humaine servant à manipuler une matière soumise à notre volonté », John Finnis, « Loi naturelle », article du Dictionnaire d’éthique et de philosophie morale, Monique Canto-Sperber (dir.), PUF, 1996, p. 862.
[6]
Débat du 21 septembre 2000 au théâtre Quirino sur « La foi est-elle compatible avec la raison ? » entre Josef Ratzinger et Paolo Flores d’Arcais, publié en intégralité dans la revue MicroMega, 29 avril 2001 ; extraits repris dans Le Monde du 2 mai 2005 sous le titre « Le cardinal et l’athée », p. 12.
[7]
Josef Ratzinger, art. cit., Le Monde, p. 12.
[8]
Benoît XVI, « La loi naturelle, un message éthique », art. cit., La Documentation catholique, p. 355.
[9]
« Lorsque sont en jeu les exigences fondamentales de la dignité de la personne humaine, de sa vie, de l’institution familiale, de l’équité de l’ordre social, c’est-à-dire les droits fondamentaux de l’homme, aucune loi faite par les hommes ne peut modifier la norme écrite par le Créateur dans le cœur de l’homme, sans que la société elle-même ne soit touchée de manière dramatique dans ce qui constitue sa base essentielle », Benoît XVI, « La primauté de la loi morale naturelle », Discours aux membres de la Commission Théo-logique Internationale (5 octobre 2007), La Documentation catholique, décembre 2007, n° 2392, p. 1086.
[10]
Idem.
[11]
Benoît XVI, Message pour la journée mondiale pour la paix 2008, 1er janvier 2008.
[12]
Le Pape ajoute : « La grande variété des points de vue ne peut pas être un motif pour oublier que ce ne sont pas les droits seulement qui sont universels, mais également la personne humaine, sujet de ces droits. », Benoît XVI, Discours à l’ONU, le 18 avril 2008.
[13]
Benoît XVI, « La loi naturelle, un message éthique », art.cit., La Documentation catholique, p. 354.
[14]
Idem.
[15]
Paul Valadier, Eloge de la conscience, Seuil, 1994, p. 254.
[16]
Jean Paul II, « Le 20e anniversaire d’Humanae vitae », allocution au IIe Congrès international de théologie morale, La Documentation catholique, janvier 1989, n° 1976, p. 61.
[17]
Benoît XVI, « La conscience chrétienne en soutien du droit à la vie », Allocution du 24 février 2007 à l’Assemblée Générale de l’Académie Pontificale pour la Vie, La loi naturelle et la conscience chrétienne, Téqui, 2007, p. 18.
[18]
« Sans doute l’athée est-il choqué que nous pensions que de telles valeurs résultent, en définitive, de la conviction selon laquelle l’être humain porte en soi un message moral, qu’en soi il n’est pas neutre, et que cela nous donne une propension pour l’amour et contre la haine, pour la vérité et contre le mensonge. Cette propension est innée à l’être et dépend de son origine même, de Dieu. Nous pensons donc que la conviction mais aussi l’engagement pour les valeurs d’humanité et de dignité humaine dépendent finalement d’une présence cachée.», Josef Ratzinger, art. cit., Le Monde, p. 12.
[19]
Idem.
[20]
Benoît XVI, « La primauté de la loi morale naturelle », art.cit., La Documentation catholique, n° 2392, p. 1085.
[21]
Benoît XVI, Message au Clergé du Val d’Aoste, 25 juillet 2005, L’Osservatore Romano, n° 31, 2 août 2005, p. 3.
[22]
Idem.
[23]
Bruno Schüller, « La théologie morale peut-elle se passer de la loi naturelle ? », La Nouvelle Revue théologique, t. 88, n° 5, mai 1966, p. 452.
[24]
« Si l’homme est capable d’entendre le message du Christ comme un appel éthique, c’est avant tout parce que dans un moment logiquement antérieur à la Parole révélée il se comprend déjà et s’exprime comme un être éthique [… Mais] c’est à partir de ma précompréhension de la loi révélée – qui me donne une certaine image de la vérité de l’homme – que j’appréhende dans la loi naturelle – dans l’éthique philosophique – ce qui est conforme à la nature humaine, c’est-à-dire ce qui est vraiment éthique. L’explicitement chrétien se fait juge de ma conception de la vérité de l’homme.», Xavier Thevenot, Morale fondamentale, DDB et Editions Don Bosco, 2007, p. 151.
[25]
Joseph Ratzinger, « Le cardinal et l’athée », art.cit., p. 12.
[26]
Benoît XVI, Message pour la journée mondiale pour la paix 2008, 1er janvier 2008.
[27]
Idem.

 

Mis en ligne sur Cairn.info le 02/03/2009