<<<<<<<<

>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>

 

RÉCIT - Une biographie romancée restitue le destin incroyable et tragique des sœurs Eugenia et Tina Livanos qui, en épousant les plus célèbres armateurs grecs de leur temps - Onassis et Niarchos -ont vu la vie de rêve qui leur était promise se transformer en enfer.

À quoi rêvent les jeunes filles depuis toujours? Au grand amour. Même les plus gâtées d'entre elles. Ainsi d'Eugenia et Athina - dite Tina - Livanos qui, il y a un demi-siècle, défrayaient la chronique mondaine internationale. À côté d'elles, dans ce domaine, Paris Hilton ou les sœurs Kardashian passent pour d'aimables béotiennes.Les Livanos étaient belles, mais aussi élégantes, éduquées et riches comme Crésus. Ou plutôt comme les enfants de Crésus: leur père, Stavros Livanos, était, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le patriarche des armateurs grecs. Né sur une île de la mer Egée, il se plaisait à dire qu'«un navire est comme une lapine qui donne naissance à des bébés lapins». Et, de modestes caïques avec lesquels il trimbalait hommes et marchandises en Méditerranée orientale en vieux bateaux achetés une bouchée de pain pour être transformés en navires commerciaux, il finit par investir dans la construction d'un pétrolier. Puis deux pétroliers. Puis sept pétroliers. La famille habitait une grande maison à Londres, invitait tout ce que la ville comptait d'aristocrates, de célébrités et de magnats du monde maritime et de la finance dans de grandioses réceptions où liqueur de mastic (brandy grec) et ouzo coulaient à flots, et où olives et feta débordaient des tables. So exotic! Et plus une seule personne ne se moquait des costumes ringards et des cigarettes bon marché (Ethnos) de l'enfant de Chios qui, bien que milliardaire, n'oubliait pas ses origines modestes: «Je n'ai pas d'argent, j'ai des navires.» Ses filles Eugenia et Tina fréquentent alors les meilleures écoles, la jeunesse dorée et les coins les plus hypes de la planète. Mais, entre Londres, New York, Chios, Paris et Oyster Bay, elles s'ennuient. Qu'est-ce qu'une vie de princesse sans prince charmant?

Deux amants que tout oppose

Deux prétendants se portent candidats pour la chasse à l'héritière: Stravos Niarchos et Aristote Onassis. Le

Tina Onassis au bord de la piscine de son yacht, à Monaco.
Tina Onassis au bord de la piscine de son yacht, à Monaco. - Crédits photo : Slim Aarons/Getty Images

premier, arrivé aux Etats-Unis à l'âge de 20 ans et surnommé par la presse «The Golden Greek», est le fils d'un minotier de la région de Sparte. Amateur d'œuvres d'art, de belles femmes et de chevaux de course, il est élégant, cultivé, raffiné et aussi affable qu'un cobra. Il a bâti son immense richesse grâce à l'achat à bas prix, après 1945, de cargos militaires Liberty ships et de tankers. Ses amis s'appellent John Edgar Hoover, Howard Hugues, Sophie de Grèce (la reine d'Espagne), Rothschild, Noailles ou Guinness. Il les croise sur l'hippodrome d'Ascot, aux soirées de la Café Society, devant une vitrine de diamants chez Tiffany's ou aux ventes aux enchères chez Sotheby's. Le second, Aristote Onassis, dit «Le Turc» (son père est un marchand de tabac de Smyrne), est son négatif en couleurs: trapu et très chaleureux, il se pavane, cheveux gominés et barreau de chaise aux lèvres, au volant de voitures de luxe en compagnie de stars. Il fricote avec la mafia et des chefs d'Etat guère fréquentables. Il a, lui aussi, fait fortune en acquérant des Liberty ships après la guerre.

Niarchos et Onassis possèdent des milliards qu'ils dépensent sans compter et se livrent une guerre sans merci sur la mer, la terre et les couvertures des magazines. Et auprès du cœur de la petite Tina Livanos… qui n'a que 16 ans! Son vieux père éconduit les soupirants manu militari. Mais Onassis n'a pas dit son dernier mot. Bien décidé à posséder la cadette des Livanos et, au passage, à rafler la mise au nez et à la barbe de son rival, il inonde Tina de lettres d'amour enflammées et de splendides bouquets de fleurs. L'adolescente chavire. Plus son père refuse d'entendre parler d'«Ari», plus elle s'entête à l'aimer. Livanos finit par céder. Flot de célébrités et déluge de champagne millésimé, diamants et haute couture à tous les étages du Plaza de New York: le 28 décembre 1946, Tina Livanos, 17 ans, devient Tina Onassis et «Le Turc» pénètre enfin dans le cercle très fermé des Embiricos, Kulukundis et autres armateurs grecs.

https://i.f1g.fr/media/figaro/805x/2019/01/18/XVM80aa7b02-1435-11e9-aaae-c83fe80d860c-805x453.jpg 805w" sizes="(min-width: 64em) 805px, (min-width: 46.25em) 594px, (min-width: 30em) 700px, 100vw" alt="Le mariage de Tina Livanos et Aristote Onassis, en 1944.">
Le mariage de Tina Livanos et Aristote Onassis, en 1944. - Crédits photo : Central Press/Hulton Archive/Getty Images

Problème: la dot n'est jamais que celle d'une cadette. L'héritière Livanos, c'est Eugenia. Agée de 19 ans, aussi brune, raisonnable et discrète que sa sœur est blonde, frivole et impétueuse, elle souffre: elle n'a, elle, toujours pas trouvé son prince. Patience. Il se présente un an plus tard: Stravros Niarchos. Furieux d'avoir été coiffé au poteau par Onassis, il a jeté son dévolu sur Eugenia. Pour la conquérir, ni fleurs ni lettres d'amour, mais un immeuble - en face de chez Tina, évidemment verte de rage -, des tableaux, des pierres précieuses… Le cœur de la jeune femme vacille. Le patriarche fulmine puis abdique. Et le Plaza de New York d'être à nouveau pris d'assaut, le 1er novembre 1947, pour un deuxième «mariage du siècle».

Rivales mais solidaires

Entre les deux beaux-frères, la guerre est déclarée, il faut la consommer. Onassis transforme un bateau utilisé pour la lutte anti-sous-marine en yacht fastueux de 99 mètres de longueur, le Christina O ; Niarchos riposte avec le mythique voilier Le Créole. Niarchos achète l'île de Spetsopoula ; Onassis devient propriétaire de l'île de Skorpios. Niarchos accrochela Pietà du Greco au mur de son salon ; Onassis, Le Martyre de saint Sébastiendu même peintre, dans son bureau. Onassis couvre Tina de haute joaillerie ; Niarchos habille la main droite d'Eugenia d'un diamant de 128,5 carats. Tina Onassis met au monde une fille et un garçon ; Eugenia Niarchos, une fille et trois garçons. Entraînées dans cette danse baroque, les deux sœurs rivalisent sans pour autant se détester: elles savent mieux que quiconque que les robes Dior, les sautoirs Van Cleef et les toiles de maître camouflent bleus, trahisons et humiliations. Leurs maris accumulent les maîtresses et les colères violentes.

Elles se réfugient dans les antidépresseurs et autres pilules miracle, les avalent avec des drinks en compagnie des Agnelli, des Churchill, d'Ava Gardner, de Greta Garbo ou de Lee Radziwill. Histoire d'oublier les images d'Onassis s'affichant publiquement avec Maria Callas et de Niarchos au bras de Pamela Churchill. Pluie de reproches. De coups aussi, encore et toujours.

Les deux soeurs à Saint-Moritz, en mars 1957. - Crédits photo : Benno Graziani/Photo12

 

Chronique d'une tragédie annoncée. En 1960, Tina divorce à grand bruit pour convoler avec John Spencer-Churchill, marquis de Blandford, tandis que son ex-mari finira par abandonner Maria Callas comme un vieux gadget démodé pour convoler avec la «veuve de l'Amérique», Jackie Kennedy. Eugenia, elle, résiste, joue l'épouse et mère modèle, jusqu'à ce que Niarchos s'entiche de Charlotte Ford au point de la quitter pour officialiser sa liaison avec l'arrière-petite-fille du constructeur automobile. Elle exige l'annulation du mariage et s'en retourne dans le giron familial.

Drames en série

Deux ans plus tard, Eugenia est retrouvée morte sur l'île de Spetsopoula, des ecchymoses à la gorge. Après enquête où Niarchos est montré du doigt, la police conclut à une surdose de barbituriques. Tina, fraîchement séparée du marquis de Blandford, accourt pour consoler son veuf éploré de beau-frère. Qui lui passe la bague au doigt au bout d'un an. On n'en sort pas.

Maria Callas.
Maria Callas. - Crédits photo : Megaloconomou/ullstein bild via Getty Images

En 1973, Alexandre Onassis périt dans un accident d'avion. Tina, inconsolable, se suicide un an après la mort de son fils. Aristote, dévasté, s'intéresse moins aux affaires. Son couple avec Jackie se dissout. Et Maria Callas, toujours follement amoureuse, de rappliquer pour rester à ses côtés jusqu'à sa mort en 1975. En attendant la sienne, en 1996, à Zurich, Niarchos, s'installe à Saint-Moritz pour y gérer ses milliards.

Livanos, Onassis, Niarchos se sont pris pour des dieux et des déesses, ils ont été rattrapés par le Destin. «Les sœurs Livanos ont voulu l'amour et ont épousé Onassis et Niarchos qui ne connaissaient que la puissance. Quatre fauves ont alors lié leurs destins», résume Stéphanie des Horts, auteur de la passionnante biographie romancée Les Sœurs Livanos * pour laquelle elle a notamment épluché toute la presse internationale de l'époque. Son livre restitue avec brio la vie et la psychologie intime de ces «héros» du monde d'hier. Celui d'avant la faillite de la Grèce et des reproches faits aux armateurs pour ne pas avoir participé à l'effort de crise. «Le monde a changé et le leur n'existe plus. C'était celui de la Café Society: un milieu cosmopolite et léger qui mêlait aristocrates et milliardaires, acteurs, couturiers et chorégraphes. Jeunes gens riches et désabusés,

«Les Sœurs Livanos», de Stéphanie Des Horts, 252 p., 19 €.
«Les Sœurs Livanos», de Stéphanie Des Horts, 252 p., 19 €. - Crédits photo : ,

leur arme était la frivolité. Leur morale était de nier toute morale. Derrière cette apparente flamboyance, on devine la cruauté d'un univers de démesure où les hommes se croient immortels et les femmes irrésistibles grâce à leurs bijoux», précise la romancière.

La Café Society serait ainsi l'ancêtre de la jet-set actuelle. Où l'on retrouve parfois les noms de Niarchos et Onassis. Arrière-petit-fils du père Livanos, Stavros Niarchos III fut le petit ami de Paris Hilton. Une histoire, qui, bien sûr, ne dura pas.

» Suivez toutes les infos du Figaro culture sur Facebook et Twitter.