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DOSSIER - De L'Archipel du Goulag au discours de Havard dans lequel il fustigeait l'Occident, le dissident russe a toujours eu le courage de dire ce qu'il pensait.

Il était une fois Soljenitsyne, ou l'histoire d'un homme qui, armé d'une foi inébranlable en sa mission littéraire, a fait vaciller la plus grande entreprise totalitaire de l'histoire: celle du communisme. On a du mal à imaginer comment celui qui était dans les années soixante-quinze au faîte d'une gloire mondiale a pu, en si peu de temps, sombrer dans un demi-oubli pour tant de contemporains. Qui parmi les jeunes Français lit Soljenitsyne? N'est-ce pas une injustice faite à la mémoire d'un homme dont l'œuvre concerne, ni plus ni moins, le destin de l'Occident?

Soljenitsyne a-t-il été victime de l'immense succès qui fut le sien dans les années soixante-dix, époque où il existait encore un bloc soviétique censé menacer le monde libre? Ce serait pourtant une erreur de croire qu'il lui a suffi de quitter l'URSS pour devenir une «star» en France.

«Il a été le documentaliste, l'analyste, le peintre, l'accusateur et le juge du communisme»

Pierre Manent

En décembre 1973, quand est publié à Paris L'Archipel du Goulag, récit monstre qui décrit le système concentrationnaire soviétique, une bourrasque de critiques s'abat sur lui. «À l'époque, l'irruption de Soljenitsyne dérangeait bien des stratégies, rappelait, voilà quelques années, son éditeur français, Claude Durand. À droite, Giscard préfère chasser l'ours avec Brejnev […], à gauche l'élaboration d'un programme commun avec le PCF inspire à Mitterrand et à ses lieutenants une ignorance glacée de tout ce qui porte le beau nom de “dissident”. Pour eux, la barbe n'est seyante et d'avant-garde qu'au menton de Castro: à celui de Soljenitsyne elle ne peut qu'être l'emblème de l'archaïsme vieux russe.»

Encore puissant, le PCF mobilise les compagnons de route qui lui restent - certains socialistes, Témoignage chrétien, Le Monde de Jacques Fauvet - pour fustiger la démarche d'un homme qui a passé des années au bagne et a dû, comme Ulysse, ruser mille fois pour reconstituer par l'écriture l'obscure et terrifiante vie de ces zeks qui sont les héros de son livre.

Dans L'Unité, organe du Parti socialiste, Claude Estier, chargé des relations avec les Soviétiques, écrit en janvier 1975: «Le personnage inquiète physiquement. Même bien lavé et bien rasé, il offre le côté douteux du moujik des légendes, avec ses sillons qui burinent la face et lui donnent un aspect simiesque, celui des singes tristes qui regardent passer les promeneurs du dimanche»!

Un débat mémorable sur le plateau d'«Apostrophes»

Quelques mois plus tôt, le jeune Bernard-Henri Lévy, encore sous l'influence du philosophe Althusser, qualifiait Soljenitsyne de «pitre» et de «bizness man» et lui déniait la qualité de grand écrivain.

C'est bel et bien au cœur de la gauche française que l'irruption du phénomène produit un séisme! Car chez les libéraux et les conservateurs, la cause est entendue depuis longtemps. Du côté de Raymond Aron notamment, on sait que l'URSS est une immense gabegie et c'est François Mauriac qui, en 1970, s'est mobilisé pour que l'on offre le prix Nobel de littérature à l'auteur du Pavillon des cancéreux et d'Une journée d'Ivan Denissovitch. Tandis qu'à gauche, la bataille fait rage comme au temps de Dreyfus!

Et ce sont des ex-communistes, Pierre Daix, Edgar Morin ou le jeune philosophe André Glucksmann, qui partent en guerre contre le PCF. En avril 1975, sur le plateau d'«Apostrophes» de Bernard Pivot, Soljenitsyne est consacré au cours d'un débat mémorable auquel participent Jean d'Ormesson et Jean Daniel, grand soutien de l'écrivain depuis le début. Soljenitsyne a gagné et L'Archipel du Goulag se vend à des centaines de milliers d'exemplaires.

«On n'a pas remarqué que la force de “L'Archipel du Goulag”  tenait d'abord à son écriture. C'est l'écrivain qu'il faut redécouvrir aujourd'hui»

Yves Hamant

Mais son aura médiatique sera d'assez courte durée. Épigone de la lutte antisoviétique, l'homme ne va pas jouer le rôle qui lui était assigné. En 1978, il prononce à Harvard, devant des étudiants américains, un discours où il fustige l'Occident. «Le déclin du courage est peut-être le trait le plus saillant de l'Ouest aujourd'hui pour un observateur extérieur. […] Ce déclin qui semble aller ici ou là jusqu'à la perte de toute trace de virilité est particulièrement sensible dans la couche dirigeante et dans la couche intellectuelle dominante.» Patatras! Que n'avait pas dit Soljenitsyne! Cette fois ses ennemis tiennent leur revanche: ne vous avait-on pas expliqué qu'il était un vieux ronchon réactionnaire évidemment antisémite?

Dans les années quatre-vingt-dix, Soljenitsyne aggrave son cas en participant aux commémorations de la guerre de Vendée avec Philippe de Villiers. Il met à nu dans ses dernières fresques, notamment La Roue rouge , le lien congénital entre le moment jacobin de la Révolution française et la révolution bolchevique.

Pourtant, ce serait une erreur de faire de lui le prophète d'une restauration théocratico-politique. Soljenitsyne n'est pas un émule de Joseph de Maistre, souligne Pierre Manent dans le discours qu'il a prononcé le lundi 19 novembre sous la coupole de l'Institut de France en l'honneur de l'écrivain. «Soljenitsyne a été le documentaliste, l'analyste, le peintre, l'accusateur et le juge du communisme […] comme si l'intelligence, le courage et la ruse d'un seul homme pouvaient venir à bout d'une immensité de violence, de mensonge et de stérilité. Plus que quiconque il contribua à lever l'envoûtement sous la protection duquel le communisme s'obstinait à durer. C'est cela que représente Soljenitsyne dans l'histoire.»

Chrétien mais pas théocrate

Mais ce n'est pas que cela, poursuit le philosophe! Car ce n'est pas au nom des valeurs de l'Occident qu'il a engagé le combat, mais au nom d'un principe qui transcende et même conteste notre culte occidental du progrès. «Soljenitsyne ne moralise jamais ni ne cède à la tentation utopique. Il n'attend pas que les hommes fassent jamais advenir le règne de la bonté sur la terre mais il maintient que toute vie humaine se tient à chaque instant sous une règle que les hommes n'ont pas faite et qui distingue et même sépare le bien du mal», affirme Manent.

Soljenitsyne est chrétien mais il n'est pas théocrate. Il est patriote mais n'est pas impérialiste et il soutiendra, une fois retourné en Russie, l'indépendance de certaines républiques, comme la Tchétchénie. Il n'est pas libéral mais tient avant tout à cette liberté spirituelle qu'un certain consumérisme ravale aussi sûrement à ses yeux que le matérialisme d'État. Il n'adhère ni à la religion du progrès ni à celle des droits de l'homme. «Il ne peut y avoir qu'un seul vrai Progrès: il est la somme des progrès spirituels accomplis par les individus», écrit celui qui rejoint Dostoïevski, lequel écrivait: «Si tu veux changer le monde, commence par toi-même.» Rien, à cet égard, ne définit mieux le rôle assigné à la littérature et ce pourquoi elle est suspecte depuis toujours. Car nul n'est mieux placé qu'un écrivain pour décrypter les mensonges de l'idéologie.

«En 1978, ce discours d'Harvard m'a choqué par sa sévérité pour les démocraties libérales, aujourd'hui la roue a tourné tant de fois que nous ne savons plus où nous en sommes», explique Antoine Compagnon, l'auteur des Antimodernes, qui a prononcé à l'Institut de France un discours intitulé «Résistances françaises à Soljenitsyne».«Sous ce titre j'entends moins les résistances politiques que les résistances littéraires dans les années soixante et soixante-dix. Les intellectuels et les avant-gardes ont longtemps décrété que ce n'était pas de la “bonne” littérature. S'ils louaient le courage de l'homme, ils voyaient en l'écrivain un sous-Zola. Ils avaient tort.»

«Ce qui fait la grandeur de sa langue, c'est qu'elle n'est que le reflet […] de sa profonde compréhension du genre humain dans ce qu'il a de plus saint et de plus vil»

Paul Greveillac

Propos corroboré par le jeune écrivain Paul Greveillac, auteur des Âmes rouges(Gallimard), un roman qui se situe dans l'ex-URSS: «Soljenitsyne est un écrivain immense. Pas seulement à cause de son importance historique […] mais surtout grâce à sa prose. À son sens de la construction et du rythme. À son agilité pour passer du langage le plus châtié à celui du zek. Ce qui fait la grandeur de la langue de Soljenitsyne, c'est qu'elle n'est que le reflet de son empathie totale, de sa profonde compréhension du genre humain dans ce qu'il a de plus saint, dans ce qu'il a de plus vil.»

Quant à Edgar Morin, qui fut aux avant-postes pour défendre Soljenitsyne dans les années soixante-quinze, il revendique toujours une immense admiration pour le Russe, alors même que ses positions idéologiques sont aux antipodes. «Comme Tolstoï et Dostoïevski, Soljenitsyne est un géant de la littérature russe», affirme-t-il.

Mais l'écrivain n'a-t-il pas été enseveli sous le prophète? Et que faire pour que les jeunes Français le redécouvrent? Pour Yves Hamant, ex-professeur de russe à l'université, qui fut le premier traducteur français de L'Archipel du Goulag, la cause littéraire de Soljenitsyne n'est pas perdue. «Si l'on ne retient Soljenitsyne que comme témoin et résistant, il est évident qu'il appartient désormais à une histoire que n'ont pas connue les nouvelles générations. Cependant, on n'a pas remarqué que la force de L'Archipel du Goulag tenait d'abord à son écriture. C'est l'écrivain qu'il faut redécouvrir aujourd'hui. Je ne sais dans quelle mesure on a oublié Soljenitsyne en France, mais si c'est le cas, c'est parce qu'on a oublié l'écrivain.»


Jean-François Colosimo: «Au panthéon du génie russe»

«Soljenitsyne figure au panthéon du génie russe. Sa gloire personnelle est d'incarner la survie et la renaissance de la langue et de la littérature par-delà l'abîme totalitaire. Pour ceux de ma génération, adolescents lors de la parution de L'Archipel du Goulag, en 1973, il s'est produit un séisme qui doit tout à un écrivain seul, rescapé de la mort, pourchassé et néanmoins indomptable. Sous l'ouragan de ce mémorial, le mensonge totalitaire s'effondre totalement. […] Advient quatre ans plus tard, en 1978, le discours de Harvard: inexorable face au matérialisme communiste, le géant solitaire forcé à l'exil se montre implacable à l'égard du matérialisme capitaliste. […] À son retour d'exil, après l'effondrement de l'URSS, il a assumé la charge historique de l'écrivain national ; recevant chaque jour des lettres venues des quatre coins de la Fédération de Russie où les gens du commun lui demandaient conseils, interventions, arbitrages. Grâce à son épouse, une version abrégée de L'Archipel du Goulag a pris place dans les manuels scolaires. Mais l'effondrement de la culture littéraire classique n'est pas moindre en Russie qu'en Europe, où Soljenitsyne est moins lu qu'il y a quelques années, peut-être parce qu'il n'est plus l'objet d'une polémique permanente.

À l'exact inverse de la réputation infondée, injuste et ignorante qu'on lui fait à Paris, ce sont les antisémites, les tsaristes, les staliniens et les impérialistes qui, à Moscou aujourd'hui, dénoncent Soljenitsyne comme un auteur maléfique, antirusse et vendu à l'Occident: preuve que sa prophétie n'a pas fini d'agir sur eux mais aussi sur nous.»

 

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.... Alexandre Soljénitsyne, Harvard, 8 juin 1978 ..

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